30 juillet 2008

Retour au pays, Médit'ation et tour d'horizon

Fin juillet, six mois après. Gare de Zagreb, un train de nuit pour ne plus voir les marchands de soleil salir cette mer qui finira par me manquer. De la Croatie, de la Slovénie et de l'Italie, pas un mot. Mes excuses.

De retour donc. Cela s'écrit dans un TGV Lyria à destination de Paris. En face, une femme, la quarantaine, née en Syrie. À ma question: "qu'est ce qu'un Méditerranéen finalement?", elle a répondu avec un large sourire: "le contraire d'un Suisse!"... Paris. Capitale qui accueillait deux semaines auparavant dans une garden-party (presque) tous les présidents du pourtour méditerranéen. Paris. Après avoir goûté au chef d'oeuvre d'animation Valse avec Bashir, une subtile réflexion sur la mémoire d'une période sombre du Liban, j'ai commandé une “pizza turque” à un Algérois qui prenait l'avion le lendemain pour “le bled”... Pour peu, j'entendrais les vagues. Du sel sur la peau. Dans tous mes états. "On ne peut tout de même pas se contenter d’aller et venir ainsi sans souffler mot", écrivait Kenneth White.

Que dire. Qu'il est possible de "faire" le tour de la mer sans quitter l'asphalte (en attendant les 39 kilomètres du futur tunnel de Gibraltar et l'Autoroute de la Mer, qui reliera Alexandrie à Tanger). Que la Méditerranée n'est pas aventureuse (parti avec une tente "une place", je rentre avec un ordinateur portable). Que j'ai échoué, qu'il manque Malte, Chypre, qu'il manque Israël. Qu'il manque du temps (six mois pour “faire le tour” d'un sujet vieux de 3000 ans). Qu'il manque surtout la maîtrise de l'arabe.

Constantine (Algérie).JPGMED' DE LA DISCORDE Le jeune Croate qui partageait mon compartiment dans le direct Zagreb-Zurich (il se rendait au Grand Hôtel de La Fouly pour animer des colonies de vacances) se moquait volontiers des Slovènes: "trop carrés, trop méticuleux, trop sérieux!" Les Monténégrins, pas mieux: “pour nous Occidentaux, il sont le commencement de l'Orient..." Les Monténégrins détestent les Albanais: “tous des mafieux et des traficants de drogue”. Les Albanais se méfient des Grecs: “ils nous regardent de haut”. Les Grecs luttent contre l'immigration clandestine en provenance de Turquie, en attendant de régler la problématique chypriote. Traitez un Turc d'Arabe et vous comprendrez ce qui les sépare des Syriens. Ces derniers ont toujours un oeil sur “leur” Liban. Les Libanais engagent volontiers des Syriens, qu'ils paient au lance-pierre, mais en règle générale, les haïssent de tout leur coeur. Et pas même besoin de parler d'Israël.

LeptisMagna(Libye).JPGEn abordant la mer par l'autre bout, les relations ne sont guère plus joviales. Si les Espagnols se paient des résidences secondaires à Chefchaouen (lire article) ou exploitent les Marocains pour des travaux qu'ils ne veulent plus faire, ils protègent leurs deux enclaves africaines - Ceuta et Melilla - derrière des grilles électrifiées de six mètres de haut. Pour les Marocains, les Algériens vivent dans un pays en guerre (la frontière ne se rouvrira pas prochainement - lire article). Pour les Algériens, les Tunisiens sont des opportunistes à la botte de l'Europe. Pour les Tunisiens, les Libyens sont des sauvages qui ne visitent leurs plages que pour se saouler et s'offrir des Tunisiennes. Pour les Libyens, les Égyptiens sont une main d'oeuvre corvéable, bon marché et facilement expulsable (lire article). Et pas même besoin de parler d'Israël.

Bien. L'huile d'olive et la sieste. Serait-ce tout ce qui unit les deux (ou trois) rives ? La Méditerranée ne serait qu'un mythe littéraire ? Les Noces de Tipaza, un mirage poétique ? Mare Nostrum, des vestiges antiques pour touristes ? Le creuset des trois monothéismes, juste un casse-tête ?

MarsaMatrouh(Égypte).JPGMÉD' À SENS UNIQUE Quand le mur de Berlin est tombé et que l'Europe a commencé à exister concrètement, le mur s'est déplacé vers le sud. La Méditerranée, une ligne, l'horizon, un fil où suspendre les rêves de soleil du nord... et les rêves d'exil du sud. Une question de terminologie. À l'étranger, les Européens sont des touristes et les Africains, des immigrés.

MÉD' AMNÉSIQUE Aussi périmées que soient ses opinions sur la Méditerranée (surtout vis-à-vis du monde musulman), Fernand Braudel, LE spécialiste de l'histoire méditerranéenne, avait su montrer la permanence des civilisations malgré les sursauts de la “petite histoire”. Il distinguait en effet le temps immédiat de l'actualité (inauguration de l'Union pour la Méditerranée), le temps ralenti de l'histoire (anciens colonisés contre anciens colonisateurs) et le temps immobile des civilisations (notre Antiquité commune, Rome et Carthage). Rappeler ainsi, et de manière purement anecdotique, qu'Athènes était une ville ottomane au début du XIXème, qu'à la moitié du XIXème siècle, les Français et les QornetSawda(Liban).JPGAnglais se partageaient la rive sud, que pendant deux millénaires, il existait des quartiers juifs dans tout le nord de l'Afrique...

Le travail de mémoire qui mettra à niveau la Méditerranée réelle et son mythe de vie doit s'effectuer simultanément des deux côtés de l'espace et de l'histoire concernés, pour éviter la collissions des durées, courtes et longues, qui ne cessent de s'y croiser tels des navires sans gouvernail, afin qu'un jour quiconque y voyage pour ses affaires ou pour la paix de son âme soit convaincu de pouvoir le faire dans les deux sens” (Raphaël Draï).

Palmyre(Syrie).JPGMED' GLOBALE À la nécessité d'élargir le spectre temporel, il faut également dilater l'espace. La  Médi-Terranée n'est plus la “mer au milieu des terres”. Partout se pressent les compagnies chinoises (lire La Chinafrique, Pékin à la conquête du continent noir de Serge Michel et de Michel Beuret). Les Etats-Unis sont omniprésents dans la gestion des conflits du Proche-Orient, dans le partage du pétrole arabe et dans le rôle géostratégique attribué à la Turquie. L'Afrique noire a depuis longtemps vue sur la Mer.

Lattaquié(Syrie).JPGMED' UNION ? L'impression que la Méditerranée réunit autour de sa table des couples de divorcés qui n'arrivent pas à se quitter : la France et l'Algérie, le Maroc et l'Espagne, l'Italie et la Libye, le Liban et la Syrie, la Turquie et la Grèce... Ainsi, l'Algérie dénonce le racisme de l'Hexagone et les violences de la colonisation, mais rêve unanimement de passer "de l'autre côté". Ainsi, un million de Marocains vivent en France, 100'000 Français sont résidents permanents au Maroc. Ainsi, pour le meilleur et pour le pire, les deux rives (ou trois) ne se quittent pas des yeux. Dans ses contradictions et ses frictions, une certaine "Union pour la Méditerranée" existait déjà... avant le projet de monsieur Sarkozy.

Analya(Turquie).JPGBeaucoup d'encre a coulé pour dénoncer ce projet simpliste, opportuniste, européocentriste, paternaliste, etc. Au-delà de la "petite histoire" et des intérêts des présidents, j'ai envie d'y croire. Y croire sur le long terme (un siècle serait bien peu pour réunir deux rives qui se froissent - et s'enrichissent - depuis trois millénaires). Aborder à nouveau cette mer comme un foyer lumineux et ouvert sur le monde. S'offrir une deuxième Renaissance. Raffraîchir le sens du mot “humanisme” et souffler à l'oreille de monsieur Sarkozy les conseils de deux grands esprits méditerranéens :

Un bon capitaine transforme l'Atlantique en Méditerranée ; un mauvais capitaine transforme la Méditerranée en Atlantique”, Amin Maalouf dans Le périple de Baldassure.

Toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels”, Montesquieu dans l'Esprit des Lois.

Amorgos(Grèce).JPGDROIT AU VOYAGE Pendant trois mille ans, les migrations ont fait l'histoire et l'unité de la Méditerranée. Le comble est qu'elle menacent aujourd'hui de la défaire. Pourtant, on ne peut rien contre la dérive des "continents humains", ce joyeux foutoir induit par la mondialisation. Autour de 1950, les deux tiers de la population méditerranéenne vivait sur la rive chrétienne. Aujourd'hui, elle se répartit à peu près également entre les deux rives et vers 2025, les deux tiers devraient se trouver du côté musulman.

Voilà pourquoi je me réjouis de lire un semblable blog tenu par un Africain du Nord qui aurait comme moi eu le droit de voyager librement une demie année autour de la mer. Le droit de le raconter...

Le 5 février dernier, j'ouvrais ce blog à Marseille en citant Albert Camus. Le voyage se ferme un 30 juillet avec lui:

La Méditerranée est de tous les pays le seul peut-être qui rejoigne les grande pensées orientales. Car elle n'est pas classique et ordonnée, elle est diffuse et turbulente, comme ces quartiers arabes ou ces ports de Gênes en Tunisie. Ce goût triomphant de la Tipaza(Algérie).JPGvie, ce sens de l'écrasement et de l'ennui, les places désertes à midi en Espagne, la sieste, voilà la vraie Méditerranée, et c'est de l'Orient qu'elle se rapproche. Non de l'Occident latin. L'Afrique du Nord est un des seuls pays où l'Orient et l'Occident cohabitent. Et à ce confluent, il n'y a pas de différence entre la façon dont vit un Espagnol ou un Italien des quais d'Alger, et les Arabes qui les entourent. Ce qu'il y a de plus essentiel dans le génie méditerranéen jaillit peut-être de cette rencontre, unique dans l'histoire et la géographie, née entre l'Orient et l'Occident (...). De même que le soleil méditerranéen est le même pour tous les hommes, l'effort de l'intelligence humaine doit être un patrimoine commun et non une source de conflits et de meurtres. Une nouvelle culture méditerranéenne conciliable avec notre idéal social est réalisable. C'est à nous et à vous d'aider cette réalisation .

 

PS : Les photos ont été prises ces six derniers mois : Constantine (Algérie), les vestiges romains de Leptis Magna (Libye), les plages de sable blanc de Marsa Matrouh (Égypte), le sommet Qornet As-Sawda dominant la mer (Liban), la cité de Palmyre (Syrie), les plages de Lattaquié (Syrie), un hôtel de luxe à Alanya (Turquie), le monastère d'Amorgos (Grèce) et les ruines de Tipaza (Algérie)