06 juillet 2008

Vacance...

   Un Guide des chemins de France a été rédigé par Charles Estienne en 1552, le tour du monde s'est imaginé en 80 jours en 1872 et le tourisme (mobilité fondée sur un excédent budgétaire susceptible d'être consacré au temps libre passé hors de chez soi) se serait “démocratisé” en  1936. Nous sommes en 2008.
   Il n'y a pas de solutions. Juste une question : ne faut-il pas aborder “notre mer” comme tout le monde? Car je suis évidemment plus proche de ceux qui passent leurs tongs aux rayonx X de l'aéroport d'Antalya (mon itinéraire méditerranéen me fait consommer des villes, m'émerveiller des paysages et des sites classés UNESCO) que des Turcs, des autochtones, ces gens qui “vivent à l'année”...
   Le pourtour de la mer s'est rétréci. Plus de place pour le mensonge. Faut-il haïr ses semblables, emprunter des “chemins de traverse” et retarder la misanthropie qui guette? Cela n'a aucune importance. Le tourisme s’inscrit dans une démarche globale qu'il faut aborder comme une partie révélatrice d’un tout (l'OMT prévoit 1,1 milliard de touristes en 2010 : une matière première qui génère 200 millions d’emplois - 8% de l’emploi mondial – et fait circuler annuellement 3'000 milliards d'euros). Le tourisme “alternatif” n'existe pas et les labels de qualité (tourisme rural, tourisme écologique, tourisme vert, agritourisme, tourisme communautaire, ethnotourisme, tourisme culturel, tourisme responsable, tourisme équitable, tourisme solidaire) ne sont que des paravents. Ce que l'on appelle “voyage total” est une anomalie, une exception, une dégénérescence, une fixation sur l’instinct primitif de migration, une déambulation addictive, le contrecoup d’un chromosome bancal, une manie errante, pas mal de masochisme, de l’autodestruction, un réflexe égocentré, une fugue juvénile, le syndrome de Peter Pan, une tentation de toute-puissance, l'envie de posséder le monde et de devenir “l'élu”... C'est le tourisme qui est la norme.
   Autour de la mer, les seuls voyageurs “totaux” sont les émigrés clandestins (par besoin), les SDF (par besoin), les nomades berbères, tziganes et bédouins (par besoin). Les autres “mobiles” sont des touristes. Un journaliste italien s'est mis dans la peau d'un clandestin, les backpackers jouent au SDF, les Tziganes et les Berbères font rêver et vendre... mais cela reste jeu de rôle. Mythe et imitation. Un voyage quand on veut, où on veut, comme on veut. Du tourisme.
   À qui la faute? Médias (propagande des voyagistes), facilité des transports, éducation (“les voyages forment la jeunesse”)... À personne la faute. Alors faudrait-il prohiber le tourisme de masse et ne tolérer que l’escapade élitiste? Imposer l’obtention d’un permis-de-se-conduire-comme-touriste-équitable avec une police internationale du tourisme, des points en moins pour chaque infraction au code et, pourquoi pas, des travaux d’utilité voyageuse en cas de faute grave?!?
   Et si on observait le phénomène avec des yeux “positifs”?


1) L'industrie touristique repose sur l'abrutissement de l'être humain. C'est un fait. Mais un fait qui perdure “en connaissance de cause”. Tout touriste a été une fois ou l'autre sensibilisé aux répercussions négatives de sa démarche : augmentation des inégalités, destruction de la biodiversité et du patrimoine culturel, fragilisation du tissu social, abandon de certaines activités traditionnelles, renchérissement du foncier, hausse des prix, exode rural, prostitution... Abrutissement donc, mais “en toute connaissance de cause”. 
2) Le tourisme fait se rencontrer dans un même espace-temps les rêves frustrés du sud et les solitudes béantes du nord. Le sud découvre les travers du nord, ces pays rêvés, et le nord comprend sa chance.
3) Placé dans une position d'étranger, le touriste se positionne dans l’espace et dans le temps. Il se créé des “marqueurs spatiaux” qui bornent le territoire, l’animent, le structurent, donnent sens au paysage et par là expriment et confortent l’identité des peuples ou des ethnies. En outre, voyager n’est pas seulement se promener dans l’espace, c’est aussi remonter le temps.
4) Un touriste est amené à franchir le “seuil de pauvreté”. Les destinations de rêve sont peuplées de désespoirs sans horizon. Un pas possible vers la prise de conscience.
5) Le tourisme permet de retrouver le sens du jeu et de la fête, de s'immiscer dans l'espace-temps de l'autre (celui ou ceux avec qui on fait du tourisme). Et qu'importe si les pays ne sont que décors ; en se mettant “en vacances”, on prend du temps pour soi et renforce le tissu social.
6) Si un touriste cherche souvent à reproduire son quotidien dans les pays étrangers, si les aéroports et les “villages de vacances” s'uniformisent, si la Méditerranée s'occidentalise, se banalise et s'acculture, cela renforce l’illusion d’une continuité géographique et culturelle. Ne serait-ce pas une suite logique des autres “conquêtes” (grecque, romaine, musulmane, etc). Le tourisme n'est peut être qu'une autre forme de “violence nécessaire” pour accéder au pallier suivant, contınuer le progrès (est-ce cela l'Union méditerranéenne?). En outre, si le pourtour de la mer s'uniformise, l’autre ne sera plus un étranger, mais un semblable : cela mettrait incontestablement un terme à l’exotisme et porterait un coup fatal à l’industrie des voyagistes...
7) Des gens “vivent du tourisme”. Des deux côtés de l'activité touristique...


...à défaut donc de changer le monde, changeons de monde. Bonne vacances à vous...

 

“Le seul véritable voyage n’est pas d’aller vers d’autres paysages, mais d’avoir d’autres yeux.”

                                                                               Marcel Proust

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03 juillet 2008

Paradis perdu, transat et utopie de transit

“Aucun Boeing sur mon transit / Aucun bateau sur mon transat / Je cherche en vain la porte exacte / Je cherche en vain le mot exit...”

carteAnamour.GIFC'est l'Anamour de Serge Gainsbourg qui m'a fait descendre ici, siffloter cet air et mépriser les linguistes soutenant qu'Anamour vient du grec anemurium, “point venteux”.

ANAMOUR Vrai pourtant que les voies d'accès sont bien exposées. Plongeant ses vertigineuses falaises dans la mer, le massif du Taurus dessine une route sineuse, tortueuse, de toute beauté (on ne se rendait jadis à Anamour - le cap le plus méridional d'Asie mineure – que par voie de mer).

carrefourAnamour.JPGIsolée, Anamour fructifie pourtant. Seule région de Turquie à cultiver des bananes, elle produit aussi fraises, papayes, cacahuètes, ananas, avocats et pastèques. Si le tourisme n'y est encore qu'un fouilli d'initiatives disparates, le prospectus mentionne pourtant les 39 tours du château de Mamure et les bains de la cité antique d'Anemurium sur lesquels est gravé en latin: “profitez des bains”.

buslocal.JPGDocile, j'ai profité. Mais le soleil cogne. J'ai beaucoup d'admiration pour l'homo balnearus et l'impression que la “transat attitude" ne s'improvise pas. L'impression aussi que la Beauté se dissimule entre les lieux habités...

D'Anamour à la montagne, il n'y a qu'un pas. Les forêts de pins sentent la résine et prêtent leurs ombres fugaces (je comprends pourquoi, dans le bus VW qui me laissait à la sortie de la ville, les paysannes portaient toutes le voile : photo). De la montagne à la mer aussi, il n'y a qu'un pas.

pastèque.JPGIl n'était pas nécessaire d'emmener à boire: deux paysans qui récoltent leurs pastèques m'en découpent de larges tranches (photo de gauche). Pas besoin de nourriture non plus: les Turcs pique-niquent volontiers au bord des routes et se sentiraient blessés si je refusais leur épais sandwich (photo de droıte). Réflexion faite, même pas besoin de marcher: une voiture s'arrête picnic.JPGspontanément. Le chauffeur vend du mobilier d'intérieur. Dans son catalogue “Avensis, it's my furniture”, mon préféré est le lit-double “Elegan”. Mais je m'égare. C'est la première fois que l'on me prend en autostop pour m'obliger à prendre des photos dans une dizaine de lieux panoramiques...

Malgré sa gentillesse, l'envie de marcher reprend le dessus. "Teşekkür ederim, güle güle!"

Côtes3.JPG

AbdullahArbre.JPGSur le litoral, les plages sauvages appartiennent aux autochtones. Au bord de la route, un pick-up rouillé annonce en contrebas une famille nombreuse qui jouit d'une baie entière pour elle seule. Au bord de la route, une Honda à la selle déchirée annonce en contrebas un pêcheur isolé... Ma plage préférée appartient à Abdullah (photo), un cultivateur de bananes à la chemise lacérée, au sourire inamovible et à la qualité de vie inégalable...

CôtesBananeraies3.JPG 

UtopiaHôtelLift.JPG...mais au loin, encore bleuté, se profile, tel une forteresse bidon, le cinq-étoiles Utopia (littéralement “lieu qui n'existe pas”), sa plage cloisonnée accessible uniquement via un ascenseur vitré d'une vingtaine de mètres relié à une passerelle conduisant à l'intérieur de ce palace déposé sur un piton rocheux...

À partir d'Utopia, Costa del Sol, Antalya, même combat.

UtopiaHôtelPool.JPG“Aucun Boeing sur mon transit / Aucun bateau sur mon transat / Je cherche en vain la porte exacte / Je cherche en vain le mot exit...”

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30 juin 2008

Point de (non-)retour

Ne me dites pas que ceci n'est pas l'Europe. J'entends bien. La géographie a décidé que seuls 3 pourcents de la Turquie sont européens (au-delà de la “ligne” Dardanelles-Marmara-Bosphore) et la politique parle d'intégration envisageable d'ici 2020, si dieu l'veut... mais il est ici question d'impressions. L'impression que la  frontière qui délimite la Syrie et la Turquie n'a rien a envier à celle qui sépare l'Espagne du Maroc, comme si le détroit opposant les mondes catholique et musulman était aussi flagrant que le poste de douane de Bab al-Hawa qui joint les mondes arabe et turc (il est conseillé de ne pas traiter un Turc d'Arabe).

carte_turquie.gifISKENDERUN Dernières visons de Syrie : tentes de bédouins au milieu de champs fraîchement fauchés (c'est un cliché, mais c'est là), policiers qui immobilisent le véhicule à quatre reprises en espérant un bakchich (en vain) et mules chargées de tonneaux d'essence qui quittent la route et empruntent un sentier clandestin en direction de la Turquie (l'essence y coûte le double du prix).

Première vision en Turquie, le retour de l'alphabet latin (décret de Mustapha Kemal, dit ”Atatürk”, en 1924). Dans la campagne, des tracteurs esseulés s'activent sur l'immense “grenier à blé” d'Antioche. Une ligne blanche continue délimite le bord de la route. Il y a de la peinture de couleur sur les façades des maisons et des tuiles sur les toits. Les stations-essence sont colossales. Elles semblent neuves. À l'entrée d'Iskenderun, (les fameux “iskender kebap”, avec sauce tomate, beurre et yahourt)... comme une preuve irréfutable... un mélange de joie et de répulsion... un spermarché sur lequel est inscrit en lettres vertes sur fond orange... “MM Migros”.

Descendu du bus, un Turc germanophone (à donner des complexes de prononciation) m'offre un thé (le bonheur de retrouver ces fameux verres en forme de tulipe et ce sucre en morceaux qui se retrouve jusqu'en Afghanistan – on parle turc à Mazar-i-Charif) avant d'indiquer où dormir pour pas cher. La lumière apparaît à tous les coups en appuyant sur l'interrupteur. Dans la rue, absence totale de taxi, un trafic diversifié, des magasins planqués derrière des vitres, du porc en barquette sous cellophane dans l'un des nombreux supermarchés, des pains avec du volume, plus un seul homme “en robe” et presque plus une seule femme “en voile” ( la Turquie offrait le vote aux femmes en 1934, même si elle réautorisait le port du voile dans les université en février 2008), des plans de la ville aux principaux carrefours, des gens qui font des ricochets sur le rivage, quelques nuages salvateurs dans le ciel, de la musique “live” (un bon son) dans un café à ciel ouvert (mixte) et où l'on danse (sans prétexte de mariage).

Mais la Turquie , c'est aussi pas mal d'ennui dans les rues le dimanche. On fait alors comme eux. On va à la plage d'Arsuz, à une trentaine de kilomètres plus au sud. Dans le minibus, un Musulman dit croire en un seul Dieu, mais doute du reste (envie de le prendre dans mes bras). Sur le siège de devant, une femme caresse un petit chien blanc assis sur ses genoux (pas envie de le prendre dans mes bras)...

Arsuz est une station estivale 100% turque, “garantie sans Russes ni Allemands”. Bien. Au nord ne se succèdent que des plages privées d'hôtel. Au sud, une jeune recrue me demande de faire demi-tour ; c'est un campement militaire. Il n'y a donc qu'un seul accès à la mer. Il a la forme d'un entonnoir. Il mène à une caisse. On me tend une natte. J'ai de la chance. Il y a une place au premier rang. Un jeune s'amuse avec deux altères devant un miroir et un concours de tiré à la corde est animé par un commentateur muni d'un micro. Qu'importe. La mer...

...mais comme l'impression d'arriver au bout du livre, de tourner les dernière pages de “Notre Mer”... Franchi le Rubicon turc, de quoi sera fait la vie?

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27 juin 2008

Échange finale turque en Turquie contre match matinal à Alep

Citadelle.jpgEn fin de journée, ils se moquent pas mal de la citadelle (photo) qui domine les trente-sept souks de la médina (comment du reste y ferait-on rentrer deux millions et demis d'Alépins?). Ils déambulent plus volontiers dans le parc de la nouvelle ville. Plus précisément autour de son bassin central.

ALEP La foule se densifie. Elle attend quelque chose. Nuit noire. Soudain, un air arabo-électronique balancé à plein régime annonce la chorégraphie multicolore de centaines de jets d'eau qui montent et descendent en rythme. On ouvre grand les yeux (et la bouche) sans piper mot. C'est d'une beauté. Les enfants dansent. Les uns laissent une caution pour emporter un narghilé près du bassin. Les autres investissent dans des bâtonnets fluorescents ou des cafés à la cardamome.

Un vieillard raconte des blagues sur les habitants de Homs, “les Belges de Syrie”. Immortalisant le spectacle sur son téléphone portable, un jeune alépin avoue n'être jamais allé à la mer, “faute d'argent” (son Motorola coûte 2'500 lires – 50 francs suisses - l'équivalant d'une quinzaine d'allers-retours vers le littoral). Plus loin, un Irakien dit avoir décidé de ne plus attendre la fin des hostilités pour rentrer: “depuis 2006, la loi syrienne s'est durcie” (1,3 millions d'Irakiens se sont réfugiés en Syrie)...

PlacedesMartyrs.JPGFin du show, la foule rejoint la Place des Martyrs (photo), une large esplanade décorée par trois affiches géantes: présentation des grands projets d'Alep, annonce de prix cassés chez la compagnie Syriatel et portrait du président. Devant la statue des Martyrs, le “Syrian Family Planning” mène une campagne de prévention. Si les drogues dures ne sont pas encore un problème à Alep, l'alcoolisme préoccupe davantage l'association: abus d'Al-Chark, la bière brassée à Alep, mais surtout d'arak, l'équivalant syrien du raki turc ou de l'ouzo grec.

TURKIYA ! Vingt-deux heures, grand temps de chercher où suivre la demi-finale opposant l'Allemagne à la Turquie... Cybercafé, “Beauty center”, pâtisserie, boutique “Oui, ma chérie”, disquaire, hôtel Baron (arborant une affiche de 1911: ¨l'unique hôtel de première classe à Alep, le seul recommandé par les agences de tourisme”)... enfin une CinemaOpera.JPGmaison de thé avec téléviseur. On semble regarder le match “à défaut de mieux”. À la cinquantième minute, un problème de retransmission sur les chaînes syriennes ne perturbe aucunement l'assemblée. Elle me conseille l'Opéra (photo), un cinéma qui projette des films “sexy” la journée et des matchs le soir.

Dans la salle obscure, plusieurs centaines de fanatiques braillent et s'agitent pour soutenir la Turquie (qu'importe le sandjak d'Alexandrette, le "don" de la régıon syrienne d'Antioche aux Turcs en 1939 et les problèmes récurrents du partage des eaux de l'Euphrate, on ne trouve des drapeaux allemands qu'aux balcons d'Al-Jdeida, le quartier chrétien). Turkiya! Turkiya! Turkiya…

Trois à deux pour l'Allemagne : perdu la possibilité de suivre la finale chez un finaliste, mais décroché une invitation pour une partie de foot le lendemain. À Alep, on joue de six à huit. Six heures le matin.

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26 juin 2008

Lattaquié, tendance été 2008

Syrie.gifEst-ce le reflux de la mer, le trafic du port ou un décret solaire ? Le fait est qu'un tel spectacle ne m'avait plus été présenté depuis... disons... l'Espagne. Non, la ville de Lattaquié ne ressemble pas à ce qui vient à l'esprit lorsque l'on prononce le mot “Syrie”. Parlons peu, parlons fringues. “Welcome in Syria.”

Ces dames d'abord : sandalettes rouges ou talons à aiguille argentés, bermuda en jeans moulant, body en treillis militaire, ombrelle turquoise, démarche de clips libanais et lunettes de chez Dior, maquillage bien apprivoisé, franges et permanente, souvent décolorées, parfois réussies. À Lattaquié, des femmes se promènent mains dans les poches (un petit pas pour la femme, mais...), un tiers seulement se couvre la tête et le tiers restant porte de larges ceintures taille-de-guêpe, des corsages flashy ou des tailles sous-évaluées qui annoncent que le meilleur reste à venir...

Ces messieurs ne sont pas en reste. Les souliers vernis à pointe relevée jouent sèchement du talon sur le sol (tout le monde doit avoir vu les souliers vernis à pointe relevée). On achète volontiers au double du prix des pantalons neufs préalablement usés (et merde pour les pauvres!). Avec cela, une chemise à paillettes ouverte jusqu'au troisième bouton (parfois le quatrième, en fonction du facteur pileux) ou un juste-au-corps rose bonbon agrémenté d'une inscription anglophone (des articles qui ne se porteraient peut-être pas si l'anglais était compris). Pas de moustaches à Lattaquié, mais des barbichettes précises qui doivent prendre des heures. Parfois l'ongle d'un auriculaire plus long que les neuf autres doigts ou une boucle d'oreille. Lattaquié ose le short Hawaï, le marcel blanc, l'aigle tatoué, la gomina et le tronc bodybuildé. On trouve (encore) suspendus aux balcons beaucoup de drapeaux... italiens.


À Lattaquié, la rue ressemble enfin aux vitrines des magasins et aux affiches publicitaires. On se permet des extravagances vestimentaires “hors mariage”. Résultat : l'amplitude des styles ouvre le regard des gens et plus personns ne dévisage le truc-qui-dépasse.

plage.jpgSur les plages toutefois, les versions divergent. Il y a les plages dites “occidentales” (on y rigole très peu) et les autres. Dans ces dernières, l'écran total est d'usage chez les femmes... mais l'une ouvre la marche, papa s'occupe de la petite et un couple échange des mots doux en se tenant par  la main. Rien à redire. Welcome in Syria!

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25 juin 2008

Le Krak des Chevaliers tout en douceur

krakdeschevaliers.jpgEt de deux. Deux "papiers touristiques” d'affilé. La faute à Euronews qui montrait des hommes tirer dans Tripoli et “faire neuf morts” dans une ville entrevue il y a peu dans la paix, le calme et la volupté... Comme une envie de hauteur et de recul : élevée sur les derniers contreforts du djebel Ansariyya qui dominent la plaine d'El-Bukeia, une forteresse ressemble à un rêve d'enfant. Du solide, de la pierre et de l'Histoire, de ces choses qui ne tombent pas sous les feux du premier fanatique venu.

Crac.dedales.JPGKRAK DES CHEVALIERS “C'est le plus beau des châteaux du monde, certainement le plus pittoresque que j’aie vu, une véritable merveille...” En 1909, le jour de son vingt-et-unième anniversaire, Laurence d'Arabie avait manifestement apprécié la visite de la forteresse. En son temps, le roi de Hongrie André II l'avait définit comme “la clef des terres chrétiennes en Orient”, tandis que le chroniqueur Ibn al-Athir l'appelait “l'os en travers de la gorge des musulmans”...

crac.vallee.JPGEn 1099, lors des premières croisades, Raymond de Saint-Gilles délogea les Abbassides de la forteresse, mais l'abandonna aussitôt pour filer sur Jérusalem. C'est le régent d'Antioche Tancrède qui s'en empara en 1110 pour y installer une garnison franque sous l'autorité du comte... de Tripoli. En 1142, le Krak (“karak”, en syriaque, signifie “forteresse”) fut confié aux Chevaliers de l'Hôpital, un ordre de moines-soldats constitué pour escorter les pèlerins qui se rendaient en Terre Sainte.

crac.eglise.JPGDu haut des tours, les Hospitaliers apercevaient les places fortes de Chastel Blanc à l'est et d'Akkar au sud ; des feux d'alarme suffisaient à prévenir les forteresses du comté. Le système d'entrée du Krak consistait en un long corridor entrecoupé de "sas" et percé de meurtrières. La tour nord-est abritait une chapelle (photo), alors que la cour centrale reposait sur un vaste grenier voûté pouvant contenir jusqu'à cinq ans de vivres et de fourrage. L'eau nécessaire à tenir un tel siège était drainée depuis les terrasses au sommet des tours et stockée dans des réservoirs... Le Krak était imprenable.

Crac.remparts.JPGEn 1163, Nur ad-Dîn s'y cassa les dents. Un second siège échoua également en 1167. Même Saladin ne put s'en emparer. Il n'avait pas compris que la force ne pouvait rien. Mais la ruse : Baybars, sultan des Mamelouks, envoya une fausse missive aux Chevaliers, émanant prétendument du Grand Maître des Templiers, leur enjoignant de se rendre...

Du jour au lendemain, les Chevaliers avaient quitté les lieux.

Le 8 avril 1271, Euronews aurait annoncé que le Krak des Chevaliers changeait de mains. Sans faire de victimes. Euronews aurait peut-être fait défiler en sous-titre l'inscription latine gravée sur le septième pillier depuis la gauche dans la Grande Salle du Krak : “que l'abondance, la sagesse et la beauté te soient données. L'orgueil à lui seul souille tout s'il t'accompagne”.

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23 juin 2008

Zénobie, irrésistible impératrice arabo-romaine

Il était une fois une femme qui en voulait. Une fois parmis d'autres. La femme en question n'hésita cependant pas à assassiner son mari, un roitelet arabe descendant de pauvres bédouins, pour s'offrir le Royaume de Palmyre et s'autoproclamer reine de l'Orient romain.

ToursYemliko.JPGTourYemlikoSunraise.JPGPALMYRE La nouvelle reine se faisait adorer “à la manière perse”, mais c'est à la mode romaine qu'elle se présentait aux soldats, coiffée d'un casque et portant une écharpe de pourpre dont les franges laissaient à leur extrémité pendre des pierreries. Ses bras étaient nus. Son visage basané. Ses yeux intensément noirs. Et sa dentition si blanche que beaucoup croyaient que des perles lui tenaient lieu de dents. Elle parlait palmyrénien, grec, égyptien, latin et rédigea un traité sur l'Histoire de l'Egypte. Tetrapylone.JPGElle était si chaste qu'elle ne s'offrait jadis à son mari que pour procréer. Voyageant parfois en carrosse, elle se déplaçait le plus souvent à cheval. Il lui arrivait de faire avec ses fantassins des marches de trois ou quatre milles. Elle buvait fréquemment avec ses généraux, à les faire rouler sous la table. Elle utilisait pour ses banquets des vases à boire en or rehaussés de pierreries ressemblant à ceux dont se servait Cléopâtre.

GrandeColonnade.JPGElle ne fit pas qu'imiter Cléopâtre. Elle s'inventa une parentée avec la dernière des Ptolémées pour légitimer son rêve : annexer l'Égypte.

Ce qu'elle fit. En août 271 ap. JC, la reine Zénobie déclara son indépendance vis-à-vis de Rome, ordonna la frappe d'une monnaie palmyrénienne sur laquelle elle se donna le titre de "Septima Zenobia Augusta"...

Comment diable a-t-elle pu s'emparer ainsi de l'Egypte romaine? Dans les jardins de lumière d'Amin Maalouf ose une réponse :

“Belle, riche, lettrée, ambitieuse jusqu'aux cimes et dotée d'une puissante intelligence, elle était rongée par un mal que nul remède ne parvenait à soigner. Elle s'en plaignit un jour à sa sœur qui lui rapporta les dires des caravaniers sur les prodiges d'un médecin du pays de Babel. La reine exprima son désir ardent de le rencontrer, et la nuit même, dans son sommeil, elle vit son image et entendit sa voix. Au réveil, elle était guérie. Et convertie. Telle est l'histoire consignée dans les écrits manichéens […] Ainsi on s'était longtemps demandé quelles pouvaient être les croyances de la grande dame du désert, elle qui accueillait dans sa cour les philosophes, les Juifs, les Nazaréens, et laissait honorer dans les temples de sa capitale les divinités de toutes les nations. Ce souffle de tolérance était celui de Mani."

Tour&Fort.JPGLes armes de Zénobie, la tolérance religieuse, une politique culturelle affermissant l'indépendance de l'Orient à l'égard de Rome et la revalorisation des éléments araméens de la société syrienne étouffée jusque là par la culture gréco-romaine...

Colonne&Fort.JPGHélas, même chez les reines, les joies sont éphémères. En 270, Aurélien reprenait l'empire en main et se lança à la reconquête – fulgurante - des territoires perdus à l'Est. Vaincue, Zénobie tenta de s'enfuir chez les Perses, mais fut capturée. L'empereur manifesta une surprenante clémence envers la rebelle. Il se contenta de l'exhiber, entravée de chaînes d'or, dans les rues de Rome, en 274, puis l'autorisa à finir ses jours dans un charmant petit cottage du Latium... L'empereur écrira :

“J'entends dire, pères conscrits, que l'on me reproche d'avoir eu un comportement indigne d'un homme en faisant figurer Zénobie à mon triomphe. Mais ceux qui me Qala'atibnMaan.JPGcritiquent m'approuveraient certainement s'ils savaient de quelle trempe est cette femme, si avisée dans ses décisions, si tenace dans ses plans, si ferme vis-à-vis des soldats, si généreuse quand la nécessité le demande, si rigoureuse quand la discipline l'exige...”

En 272, le royaume de Palmyre avait vécu. Cette ville qui s'était rêvée capitale de l'Orient redevint une insignifiante bourgade de la province romaine de Syrie.

Les photographies ont été prises à Palmyre, dans les vestiges du royaume de Zénobie, au coucher et au lever du soleil. Aussi fabuleux qu'éphémère.

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21 juin 2008

Médina inabordable et vue imprenable

DAMAS Ai beau forcer. Pas faute d'avoir essayé. Damas ne veut pas rentrer. Une capitale de cet acabit dépasse la somme de ses parties. Alors quoi?

cour.JPGAlors parler de mon “chez-moi”, le quartier chrétien de la médina (celui qui travaille le vendredi et que des vierges surveillent à tous les coins de rue). Voilà trois jours que je partage une “pension moyen-terme” avec trois “arabisants” : un Grec, un Suédois et une Coréene qui ont décidé de ne pas quitter la ville avant de parler arabe couramment... Je pensais qu'habiter la vuefenetre.JPGmédina ferait “couleur locale”, mais dans ce demi kilomètre carré, tout est en cours de restauration - loyers compris. Les charmantes petites maisons sont vides (parce que trop chères à restaurer) ou recyclées en lieu de consommation. Faire fi de cela, car la magie se moque des calculs boutiquiers : ma cour intérieure est miraculeuse (photo de gauche) et par la fenêtre, le spectacle – sonore et visuel - continuel (photo de droite).

Plutôt que me samir.JPGdisperser (Damas, l'une des plus ancienne ville du monde - Égyptiens, Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Omayades, Mongols, Ottomans, Français – offre ses trésors architecturaux – et humains - à tous les carrefours), mieux vaut peut-être parler d'un seul homme, quelqu'un qui m'emmène Chez Firas, près du souq Saroujah. Prototype méditerranéen, Samir Akchar (photo) a grandi à Damas, vécu à Paris et au Caire, puis est retourné en Syrie...

*

Quand il parle de son enfance à Damas (il est né en 1958), des mots comme “formatage”, “pression mortelle” ou “viol mental” égaient sa conversation. Samir se souvient de l'absence totale de communication entre son père et sa mère, de l'interdiction de jouer dans la rue (“en Syrie, le mal vu est craint davantage que l'interdit”) et de rituels familiaux incongrus : “à 14h30 exactement, il fallait avoir mangé et être lavé pour saluer notre père qui rentrait du travail, puis aller dormir, sans lui adresser la parole”...  Anecdotique, à 20 ans, Samir n'avait qu'un seul ami qui ne portait pas la moustache (il était coiffeur).

A 22 ans (et malgré le chantage de sa mère), il s'en va pour Paris. Un choc. “Des gens habillés n'importe comment - un clochard assis à côté d'une charmante femme - et personne pour juger l'autre du regard...” Après quelques années parisiennes toutefois, il en est revenu. Nommé Conseiller de quartier, il souffrait de l'inertie subie par toute initiative voulant faire bouger les choses et note - mais sous une forme différente - qu'un même “viol mental” endort les Français...

Avec sa femme, de nationalité française, il part s'établir au Caire. À nouveau un choc. Il aurait voulu jouir de nouveau de sa langue arabe, mais les Égyptiens, pour marquer la différence qui les sépare, lui répondent... en anglais. Il découvre également avec stupeur qu'on l'accueille partout comme un prince quand il montre son passport français et comme un “low class” quand il dit venir de Syrie, ce frère arabe...

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La discussion nous a mené au nord de la ville, dans le Parc Al-Jahez, en face de la boutique que tenait jadis son père : “le parc n'a pas changé, les gens non plus”. Aucune trace de nostalgie chez Samir : en ce moment, il attend des documents qui lui permettront de filer en Arabie Séoudite pour monter une entreprise de communication... Fin de la promenade avec Samir.

residencemont.jpgDu Parc Al-Jahez, en poursuivant vers le nord, je traverse les quartiers huppés : ambassades, boulevard fleuri, Hummer, palais présidentiel et agents de sécurité en costard-cravate à tous les carrefours... Étonnant, ce Damas. A 500 mètres de là  - et 200 mètres plus haut (photo) - un quartier populaire s'accroche à la colline. Des baraques de briques pour la plupart habitées par des Kurdes sans le sou.... mais les nababs d'en-bas ne leur voleront jamais ce luxe ultime :

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19 juin 2008

Indemnité de bombardement et Parc de la Réconciliation

1226152640.JPGAu Liban, il suffit d'un col. La vallée maronite de Qadisha déconseille ainsi vivement de rendre visite aux chiites de Baalbek, dans la vallée voisine de Bekaa. Argument plus consistant, aucun transport public n'assure la liaison (cette photo de Baalbek montre au loin le col qui mène à la vallée de Qadisha).

Une auto stoppe pourtant. Deux bons chrétiens. Le chauffeur a l'accent australien. Il est venu visiter sa famille. Le copilote n'a lui jamais quitté son pays et insulte volontiers les Musulmans, le Hezbollah, les Syriens... puis se roule un joint (toujours surprenant de découvrir ce qui unit deux populations ennemies : son canabis se cultive dans les environs de Baalbek et son papier à rouler se fabrique à Damas).

722634495.JPG837966252.JPGBIENVENUE A BAALBEK Dans ses vestiges antiques jadis surfréquentés, je ne rencontre que deux Syriens qui désherbent la cour des sacrifices et trois militaires encordés qui défrichent les parois du temple de Jupiter. À la sortie, ni le dromadaire costumé, ni les T-shirt jaunes du Hezbollah ne trouvent preneurs.

La crise touristique n'est pourtant qu'un “dommage collatéral”. Refuge du Hezbollah, Baalbek a subi un mois de “frappes chirurgicales” israéliennes en 2006. Au lendemain de la trêve toutefois, pour rassurer son électorat, Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, annonçait la venue d'inspecteurs pour estimer les dégâts - largement à la hausse. Une semaine plus tard, les lésés touchaient leur dû. Les plus malins recevaient même une double indemnité, cumulant celle de l'état libanais et celle, tout aussi conséquente, de l'Iran (j'ai ainsi pu entendre un hôtelier regretter d'habiter trop près du site protégé par l'UNESCO, et donc épargné).

RECONCILIATION DE CARITAS Aujourd'hui, la ville s'est retapée. Les nouveaux véhicules de la police circulent fièrement, girophare allumé, et grâce aux ouvriers syriens qui attendent au bord des routes qu'on les embauche pour la journée, tous les bâtiments effondrés ont été remis en état (les ruines qui subsistent datent des guerres précentes). On entend même le choeur de l'église grecque catholique (2% de la population)  appeler ses fidèles pour une messe d'inauguration d'un Parc de la Réconciliation. Une idée d'Antoine Alouf, le seul Chrétien des 21 conseillers municipaux de la ville. Pour l'occasion, un drapeau de l'organisation Caritas, créditrice du projet, trône devant l'iconostase et deux notables musulmans assistent à la cérémonie. Le Parc a pourtant triste mine : quatre bancs sur un gazon fébrile en plein soleil. Le responsable de Caritas espérait plus des 25'000 dollars investis...

1698664713.jpgC'est qu'à Baalbek, la réconciliation est faite de petits riens. Alors qu'une décapotable tourne inlassablement autour du parc de la ville, des hommes et des femmes en tenue de sport y font leurs exercices, des militaires descendent des Almaza “à découvert” et des jeunes improvisent des pas de danse devant une petite radio grésillante pour attirer l'attention de celles qui défilent en jupe ou en voile intégral. Au milieu de la nuit, au milieu du parc, un couple s'oublie en un slow clandestin aux rythmes d'une sonnerie de téléphone portable.

18:24 Publié dans i Liban | Lien permanent | Commentaires (0)

16 juin 2008

Au-dessus de la mêlée

“Le jour de beau”, comme on dit chez nous. Jour de Beau. Rarement vu spectacle aussi...

1810896976.JPGVILLAGE DE GIBRANE L'aube n'est encore qu'une promesse. Elle laisse dormir Bécharré (photo ci-dessus), le village natal de Khalil Gibrane. On peut imaginer que la nostalgie d'un tel lieu ait su inspirer un expatrié, un exilé, un Prophète. Les cloches des églises maronites 1910579472.gifpatientent. Ne résonnent pour l'instant que les séquelles d'une veille arrosée au gros rouge du petit-cousin d'Antoine, dit “Tony”, un type qui portait sur son T-shirt une phrase souhaitant la mort des gars du Hezbollah (preuve qu'il ne suffit d'être chrétien - même maronite – pour faire du bon pinard, preuve aussi que le Liban a encore deux-trois mea culpa de retard). Ai pris le mauvais raccourci. Celui qui mène directement à la ferme isolée d'un petit vieux enturbanné qui tient absolument à partager son café avant de m'indiquer la bonne direction. Son café aurait réveillé un mort. Merci à eux deux. Ai passé devant la très fameuse et vraiment minuscule réserve de cèdres du Liban. Ai entrevu les pancartes des restaurants, des boutiques à souvenirs et des nightclubs de la station des Cèdres (à vrai dire, pas très envie de glisser ici une description cynique de ce à quoi peut ressembler une station de ski libanaise de l'après-guerre à l'entre-saison). Ai demandé la direction du Qornet as-Sawda, le plus haut sommet du Liban (3090 m), au dernier être humain rencontré, un militaire. Ai quitté le monde des hommes.

1794137562.JPGQORNET AS-SAWDA Dernière verdure, en tenue de survie et dernière douille de cartouche. Le règne minéral, une crotte de chèvre et le traffic insensé des insectes. Puis le silence total. Les première neige qui sont les dernières. Le soleil des grands jours et pas un pet de vent. Au bout de l'arrête, le sommet (photo ci-dessus), un modeste manteau de pierres...

962425581.JPG... avec vue sur la mer ! Il paraît que l'on distingue l'île de Chypre par temps dégagé. Au menu du jour, la jetée du port de Tripoli, les plages de Syrie et celles de Beyrouth. Si la paix subsiste quelque part, c'est ici. Du grand, du tout grand, des heures durant. Se pincer l'avant-bras ne change rien. Chanter. Le Jour de Beau. C'est en partie cette beauté qui est la cause de l'insolation. En partie seulement. Car quand est venu le temps de redescendre, une surprise m'attendait, de celles qu'un tour opérateur ne peut prétendre offrir, de celles qu'un vieil appareil numérique chercherait en vain à capturer...

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Un troupeau de chèvres assoiffées fonce dans ma direction, celle d'un épais névé de neige. En queue de peloton, un petit gars d'une quinzaine d'années. Il s'appelle Dib. Cela veut dire 840034122.JPG“loup” en arabe. Il parle français. Montagne miraculeuse. Accompagné d'un chien parfaitement inutile, une fois par semaine - son jour de congé - Dib emmène ses 345 chèvres (dont 105 à traire) faire le tour du Qornet. Il a perdu la montre Casio de son père dans le coin la semaine dernière. Elle vaut 100 dollars et son père peut “avoir des crises”. Alors on cherche la Casio de Dib, en vain. Pause neige pour le troupeau, puis pause casse-croûte pour nous. Dib défait le tissu noué autour de sa taille. Du pain libanais, une boîte de thon, une tomate, un oignon et une poignée de cerises. Les meilleures que j'aie goûtées de ma vie. La bouche pleine, les derniers mouvements d'un troupeau qui chaume, la montagne, la vue sur la mer, le Voyage, encore et malgré tout.

1284822761.JPGRedescente à l'allure du troupeau, la vitesse idéale. Pause multiple sur un caillou. Dib devant, moi derrière, en compagnie d'un vieux bouc boiteux et d'une jeune chevrette caractérielle. C'est peut-être  ainsi que l'on devrait voyager. Entre un vieillard plein de sagesse et une petite dame subversive.

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