20 février 2012

Un livre, ça n’a pas de prix !

Quand je fais mes courses chez le «géant orange», j’échoue immanquablement sur une petite cinquantaine de livres, des «meilleures ventes» aux prix cassés ; si le magasinier sait où se trouvent le rayon «livre», il ignore tout du contenu.

Maira.Kalman.London.Blitz.jpgQuand je fais mes paiements chez le «géant jaune», je prend un ticket d’attente, soupire, puis ouvre au hasard cette même petite cinquantaine de livres à gros tirages (l’idéal pour allumer une cheminée ?) ; la postière n’a pas le temps de parler littérature.

Quand j’ai voulu passer à la libraire des Yeux Fertiles, à Lausanne, je me suis souvenu qu’elle avait dû fermer en décembre dernier. Tout comme, peu avant, l’historique librairie Descombes à Genève.

Restent alors les onze branches romandes du groupe français Lagardère (Payot), les quatre tentacules, bientôt pilotées depuis la France, qui ont fait disparaître la moitié des librairies indépendantes entre 2000 et 2004 (FNAC), une amazone numérique et sa liseuse (des acheteurs qui viennent repérer des livres en librairies pour les commander ensuite sur internet, un tiers moins cher) et les derniers libraires indépendants.

Une dernière volonté ? Foncer chez l’un de ces irréductibles libraires, emmener tout ce que mon entourage compte d’enfants pour leur montrer ce que l’on appelait jadis «librairie», qu’ils ouvrent au hasard des livres sur les rayons, qu’ils bavardent avec ce que l’on appelait «libraire», histoire qu’ils puissent raconter cela à leurs enfants…

D’accord, j’exagère.

Et cette votation ne va pas radicalement changer la donne. Mais un «oui» massif donnerait un signal fort: le livre n’est pas un produit comme les autres.

Si cette loi vise l’aspect économique (fin des prix cassés dans les grandes surfaces, réduction du prix des livres importés, limitation des marges des diffuseurs étrangers) et juridique (la France, l’Allemagne et l’Autriche bénéficient déjà d’une loi semblable), elle est avant tout culturelle : maintenir la diversité de l’offre.

Que le livre ait un prix, soit, mais il a surtout une valeur. Valeur idéologique d’abord : la diversité de ses points de vue. Valeur sociale ensuite : les 3’200 artisans suisses du livre (éditeurs, correcteurs, graphistes, polygraphes, imprimeurs, relieurs). Valeur identitaire enfin : l’exception de ce pays polyglotte dont Marc Levy et Harry Potter ne sauront jamais parler.

Le 11 mars, le peuple suisse a finalement refusé (56.1%) la Loi fédérale sur la réglementation du prix du livre.

24 décembre 2011

Esprit de Noël, es-tu là ?

Décembre, les vitrines veulent à tout prix être les premières à nous l’annoncer, cette «bonne nouvelle», du moins avant la concurrence, à grand renfort de rennes lumineux, s’il le faut, de flocons à ventouse, de…

Retour aux sources.

Etoilee.JPGBethlehem, en Cisjordanie, bientôt en Palestine libre, inch’Allah. La ville compte très peu de vitrines, assez toutefois pour que le merchandising de la Nativité s’épanouisse sous le flux de touristes tous plus ou moins pèlerins.

Dans la basilique de la Nativité, voilà une heure que j’attends (certains attendent bien depuis 2'000 ans), dilué dans une horde d’Américains qui n’ont rien de Gaspard, de Melchior, et encore moins de Balthazar. Je fais la file pour visiter la grotte de la Nativité où est incrustée une croix d’argent à 14 branches marquant l’endroit (supposé) de la naissance du Christ.

Esprit de Noël, es-tu là ? Bof. Dans la basilique, Arméniens, Orthodoxes et Catholiques se disputent le moindre centimètre carré. Un vrai partage chrétien. Ainsi, dans ladite grotte, six lanternes appartiennent aux Orthodoxes, cinq aux Arméniens et quatre aux Catholiques. Pas une de plus.

En face de la basilique, sur la place de la Crèche, un panneau propose en trois langues un «guide touristique de l’occupation». Vrai qu’en plein cœur de Bethlehem, un «mur de Sécurité» de huit mètres de haut coupe un quartier en deux et isole les grands-oncles du Christ de ses petits-cousins, les Juifs des Musulmans…

Peut-être faut-il remonter davantage le cours du temps ? À trente kilomètres de là se trouve la ville de Hébron, où Adam, Eve et Abraham seraient enterrés. Seulement voilà, deux voies distinctes mènent au tombeau de ce dernier. L’une m’est interdite, c’est celle de la synagogue (on célèbre la Sukkot). Le passage de la mosquée, lui, est ouvert. Arrivé devant le tombeau d’Abraham, j’observe des Musulmans se recueillir à quelques centimètres des Juifs. Se recueillir sur un même corps, mais venus selon deux chemins distincts, et séparés par une parois épaisse !

Dans les rues, Hébron ressemble à son tombeau. La ville n’a qu’un cœur, mais il est partagé en deux : d’un côté, un marché palestinien très animé, de l’autre, une ville fantôme abritant quelques Juifs ultra-orthodoxes, entre deux, 4’000 soldats israéliens…

Esprit de Noël, tu es las.

Alors je me demande ce qu’il y avait avant Mahomet, Jésus, Abraham, Eve et Adam. Et si c’était justement ce fameux «esprit», un paradis peuplé de rennes lumineux où tombent des flocons à ventouse ?

09 février 2011

Bravo, mon cher Ashraf ! Et pardon.

Les Egyptiens raffolent des plaisanteries. Ashraf, hilare, avant même d’avoir commencé. L’histoire de deux chiens qui crient famine au Caire. L’un part tenter sa chance en Libye. Quand il revient, un an plus tard, le visage bouffi et un collier en or autour du cou, son ami s’étonne : pourquoi t’es rentré ? Et ce dernier de répondre : juste pour aboyer un bon coup ! Ashraf plié en deux.

1470433_3_ce1e_un-manifestant-egyptien-brandit-une-pancarte-en.jpgAu printemps 2008, j’entrais en Libye, juste avant l’affaire Hannibal (qui m’aurait fermé les portes du pays). Je me souviens. Les bakchichs de la douane de Ras al-Jedir, l’obligation d’être «escorté» par un guide officiel, les véhicules estampillés «Tourism security» qui veillaient au respect de la procédure, l’interdiction de photographier les affiches du Guide, l’interdiction même de prononcer son nom.

Les Libyens ne se confiaient pas facilement à l’étranger. Je rencontrais davantage d’Africains subsahariens qui trimaient, non plus pour gagner l’Europe, mais pour rejoindre leur pays natal et fuir l’enfer libyen. Quelques Tunisiens, de petits contrebandiers. Et des meutes d’Egyptiens, souvent clandestins, toujours miséreux (à Tripoli, une charmante Lucernoise, du Haut Commissariat pour les Réfugiés, m’avait dit ses difficultés à travailler dans un pays qui n’a pas ratifié la convention… sur les réfugiés).

J’avais goûté au bon air du rif marocain, retrouvé la grâce algérienne et traversé trop vite la Tunisie : trois pays à la dictature discrète. L’autocratie libyenne avait au moins le mérite d’être claire !

J’allais vivre ensuite deux mois au Caire, où grondait la «crise du pain», où la corruption et la répression étouffaient toute velléité de changement…

Aujourd’hui, le monde arabe nous dispense une belle leçon de vie, de courage, de liberté. Le peuple est roi. Il s’agenouille encore devant Dieu - «islam», en arabe, signifie «soumission» - plus devant les tyrans !

Mais trêve d’angélisme.

Si Ashraf était là, il cesserait ses plaisanteries pour me rappeler que Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et Bouteflika n’ont fait que poursuivre le pillage que les colons européens avaient initié. Que nos diplomaties les ont soutenus, prétextant leur lutte exemplaire contre la chimère terroriste et l’immigration devenue anxiogène. Que nous avons tous bronzé idiot, à Djerba ou à Charm el-Cheikh, sans deviner ce qui se tramait derrière le sourire crispé du petit personnel. Que nous avons dépouillé le peuple algérien de son gaz, le peuple libyen de son pétrole, dénaturé le littoral tunisien, et fait fructifier dans nos banques les 50 milliards de Moubarak.

09 juin 2010

Ces bulletins de vote anonymement xénophobes...

ADR 3fev MQJ.jpgImagine 300 étudiants réunis dans l’aula d’un gymnase pour visionner un documentaire intitulé Au-delà des rêves (2009) : une heure de témoignages d’immigrés sénégalais venus chercher l’eldorado en Italie, en France ou en Suisse. Imagine ce documentaire projeté dans une quarantaine de villages sénégalais pour évoquer les déceptions qui attendent en Europe ceux qui veulent à tout prix se sauver en pirogues.

Sans m’attarder sur la qualité du documentaire, j’aimerais raconter ici ce qui a suivi la projection : une heure et demie de questions aux réalisateurs, lentement remplacées par un débat houleux, enfin l’intervention d’une étudiante :

- Il faut que ces gens s’intègrent. Les bons immigrés, ça va, mais ceux qui, en Suisse, s’habillent à l’africaine, comme dans votre film, ouste !

Tollé d’indignation, "facho!", huées de protestation, "raciste!", 299 étudiants se lâchent contre la camarade aux propos… courageux.

Peu importe que cette étudiante ait répété les mots de ses parents, sans les digérer. Ou que ce genre de discours s’entende dans tous les cafés du commerce. Ce qui m’a secoué, c’est la réaction de l’extrême majorité des étudiants.

Combien n’ont pas osé soutenir leur camarade ? Combien d’autruches ensablées pour combien d’humanistes en herbe ? Comment diable se fait-il que cette jeunesse-là, bientôt, se diluera dans la société frileuse qui est la nôtre? Combien d’entre eux engageront des immigrés clandestins, tout en voulant plus de souplesse en matière d'immigration ?...

Ce consensus angélique (pour employer un terme en vogue), cette autocensure bien-pensante rappellent celle qui a sévi dans les médias avant la votation des minarets. On génère de la xénophobie, en la rendant taboue. A force de servir aux jeunes du "multiculturel" à toutes les sauces, ils en ont perdu le sens. Ils ont oublié que la tolérance, c’est la capacité d’accepter... ce qu’ils désapprouvent.

"Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire", disait le philosophe. La tolérance, c’est reconnaître qu'une chose est un mal, et l’accepter, sachant que combattre ce mal engendrerait un mal plus grand encore. Ce plus grand mal, c’est une étudiante privée de liberté d'opinion. Même si cette dernière est infondée. Surtout si elle est infondée ! Car la frustration se convertira en peur, en haine. Pire, en bulletin de vote anonyme.

19 mai 2010

L'âme voyage à la vitesse du chameau

ejaf1.jpgUn vol Lufthansa pour Sarajevo. Un rêve jailli du siècle passé. Juste une ligne sur le panneau des départs. Ligne rouge, vol annulé. Satanée éruption du volcan Eyjafjöll, bye-bye Sarajevo.

Ne pas perdre la face, improviser un road trip éclair en direction du sud, ­saluer la dent de Morcles, une pensée pour celle qui vit à Orsières, une pensée pour ­celui qui vit à Liddes, s'enfiler dans un tunnel, ressortir en Italie, perdre de ­l'altitude, traverser les rizières du Piémont, apercevoir la mer à Gênes, se baigner près de Bibonna, embarquer à Piombino, en ­fumer une sur le ferry et débarquer sur l'île d'Elbe.

Eyjafjöll, merci, c'est beau, un voyage au raz du sol.

Au volant, penser à celui qui n'a pu être ­expulsé vers le Nigeria, forcé de prolonger son exil en terre inhospitalière, en Suisse. Penser aux avocats d'affaires londoniens qui ont offert 114'000 euros à qui les amènerait à Paris en jet privé. Au fleuriste fâché de n'avoir reçu ses orchidées ­thaïlandaises. A la tranquillité retrouvée de la place Jemâa el-Fna, à Marrakech. Aux voisins de l'aéroport de Cointrin qui ont connu une semaine de sommeil inespéré.

Sur le ferry, lever les yeux au ciel, me laisser surprendre par une surface vierge, toute bleue, ce ciel qui n'est plus une autoroute (et regretter de n'avoir connu les dimanches sans voiture de 1973).

Sur l'île d'Elbe, promener mon index sur une carte au 1:25 000 et me souvenir d'avoir un jour rejoint Vladivostok par le rail, ­Kashgar par la route du Taklamakan, ­Kandahar en minibus public, Dubaï en ferry, Sanaa en jeep, Djibouti en barque, ­Addis-Abeba en train, Ngirme en dromadaire, Tamanrasset en camion. Sans ces oiseaux migrateurs de malheur. Sans avion...

Me voilà aujourd'hui au rang de ceux qui ont des «semaines de vacances». Où partir cet été? L'Indonésie? Trop touristique! Peut-être Madagascar, mais ne pleut-il pas l'été? New York? En Grèce, les prix ont chuté...

Et si... Et si on le faisait pour de bon! Un an! Un an sans avion! Comme pour se prouver qu'on n'est pas accro! Ou mieux : si on prenait le bateau pour ­rendre visite à ce bon vieux Eyjafjöll !

14 avril 2010

Nouveauté n'est pas modernité

Official-Movie-Poster-for-Tim-Burton-s-Alice-In-Wonderland-HQ-alice-in-wonderland-2009-8993099-691-1024.jpgNe faisant partie du million de Suisses à avoir consommé l’Avatar de James Cameron, je me suis racheté avec l’Alice au pays des merveilles de Tim Burton, puis ai regretté de n’être pas allé voir un muet, ça m’aurait plus parlé, ou un monochrome, il aurait eu davantage de profondeur. A l’avenir, lorsque je voudrai voir des êtres en trois dimensions avec une atmosphère sonore réaliste, j’irai au théâtre.

Car les trois «d» de ce prétendu nouveau cinéma riment avec «dépense excessive» (22 francs la séance !), «douleurs oculaires» (et pas moyen d’embrasser qui que ce soit avec ces satanées lunettes…) et «désillusion».

Ce n’est pas le coup de gueule d’un passéiste. Je crois en la modernité, mais ne veux en être l’esclave. Surtout s’il s’agit d’un avatar trompeur de modernité.

Car la modernité, c’est avant tout du sens. Qu’Alice ait coûté 200 millions de dollars m’importe peu, pourvu que ces moyens soient mis au service d’une intention artistique ; fond et forme sont indissociables. Si le scénario est pauvre, la forme, aussi innovante soit-elle, ne peut qu’être gadget, régression technologiste. Rien ne sert de planquer derrière un support 3D un film sans épaisseur.

La modernité, c’est aussi de la création. Et force est d’admettre qu’Alice est une régression artistique après Edward aux mains d'argent ou L'étrange Noël de Monsieur Jack. Le dernier Burton repose sur une histoire mal recyclée, binaire, prévisible, presque intelligible, qui se dilue au final dans une morale marchande : Alice rompt avec l’imaginaire pour s’engager dans le monde… de l’entreprise !

La modernité, c’est enfin une évolution dans les consciences. Or il est improbable qu’Alice révolutionne l’histoire du cinéma. Il y a eu le son, la couleur, le numérique et maintenant la 3D, mais ce seront toujours les réalisateurs, les scénaristes et les acteurs qui feront avancer le cinéma. Pas les supports.

Juste avant d’écrire ce billet, j’étais en compagnie du vieux Godard et de son Pierrot le Fou (1965), un trésor inaltérable d’émotions et de modernité : dialogues avec le spectateur, collages, diversité des genres, imprévisibilité du scénario… A sa sortie, Pierrot le Fou fut interdit aux moins de 18 ans pour «anarchisme intellectuel et moral». La modernité, c’est peut être aussi cette quatrième dimension-là.

17 mars 2010

L’arabe, ce moteur à deux temps

Le «temps», c’est trois colonnes dans le Petit Robert, mais qu’un seul mot.

Les arabophones, eux, lui en consacrent deux : «waqt», le temps du sablier, celui des secondes et des années, et «zamân», un temps sans début ni fin qui dépasse la vie humaine et lui donne tout son sens. Ainsi prennent-ils peut-être mieux conscience que le «waqt» s’est emballé, qu’il a rompu avec le «zamân». L’homme moderne végète volontiers lorsqu’il faut agir et se précipite lorsqu’il faudrait attendre : bienvenu dans la dictature du temps court, la tyrannie du «waqt» !

Dali.jpgLa langue arabe aide à mieux saisir les précipitations de l’Histoire, les rendez-vous manqués et les somnolences du monde de l’après-11 septembre, l’invasion quasi instantanée de certains pays «non alignés», le synchronisme (et l’uniformisation!) des informations livrées sur la Toile, l’extrême précarité des places boursières, les décisions présidentielles ajustées à la taille des mandats, la sacro-sainte «actu» des médias, la lutte contre le vieillissement biologique, l’alternance des vacances oisives et des burn-out carabinés , le temps qui est de l’argent, etc.

Aujourd’hui, la vitesse du «waqt» dépasse les limites de l’entendement. Voilà pourquoi le monde moderne peut sans sourciller poursuivre sa route, avec un pied dans le Moyen-âge (exploitation des mineurs, trafic proxénète, SDF, esclavage clandestin) et un autre dans le XXIème siècle (Nobel de médecine, technologie guerrière, Exposition universelle, Mars nous voilà !).

Se reposer, c’est mourir, alors l’homme préfère tuer le temps en d’insignifiantes occupations jusqu’à l’âge (lui aussi précaire) de la retraite, pour regretter alors de s’être ainsi fourvoyé dans le «waqt», alors qu’il aurait fallu gagner sa vie à perdre son temps, comme on dit, redonner du temps au temps, mais seule la proximité de la mort, dit-on, rétablit sa vraie valeur au temps.

Alors par les temps qui courent, peut-être faudrait-il oser vivre en avance sur son «waqt», rattraper le temps perdu et travailler à plein «zamân», oui, prendre du bon temps et retrouver le bon vieux «zamân».

10 février 2010

Uniformisez vos lieux de vie grâce à l’iPad d’Apple

Encore dernièrement ce fut le cas. Quel plaisir de trouver dans le salon d’un parfait inconnu un objet d’art aimé ! Comme une passerelle instantanée entre deux êtres. Sur une étagère étrangère, surprendre ainsi ce livre qui m’avait dénoué le cœur : Loin de Chandigarh de Tarun Tejpal. Parmi une pile de disques, cet album qui m’avait retourné les tripes : La Marmaille nue de Mano Solo. Et aux murs, des photographies, des tableaux, chacun son origine, son projet, son destin, son héritage, un passé qui ne demande qu’à être conté.

ipad_bookstore2.jpgChangement de décor. Ici, sur un meuble de verre, un ipod. Si ce baladeur numérique, pratique et ergonomique ne prend pas de place, il ne raconte aucune histoire. Vivaldi, NTM, Beyonce et Jacques Brel ont la même forme et la même couleur, celle d’un ipod sur un meuble de verre.

Là, au mur, un tableau industriel acheté à bon prix chez un détaillant de mobilier en kit suédois ; lui non plus n’a rien à dire. À côté de lui, des images numériques tournant en boucle dans un cadre impersonnel ; des souvenirs qui n’ont pas le temps de s’émouvoir.

Enfin, sur le sofa, un Kindle, un petit boitier blanc de 10 sur 20 centimètres qui permet de télécharger et lire sur un même écran des centaines de milliers de livres en format numérique…

Voilà pourquoi, quand le grand gourou de la firme Apple présentait la semaine dernière son iPad, le nouveau support pour livres et journaux électroniques, plus joli, plus sexy, plus trendy, plus cher, mais Ô combien plus révolutionnaire, je n’ai pas été submergé par la joie.

Car je suis un vieux con qui aime les livres écornés, annotés, usagé, ces objets uniques, ici une dédicace amicale, là un paragraphe souligné, des miettes de croissant, du sable de la plage de Préverenges, l’auréole d’un verre d’Humagne. Un vieux con qui refuse qu’on dématérialise la littérature, comme on l’a fait avec la musique et la photographie. Un vieux con qui aime le papier, le disque et la pellicule. Un vieux con qui aime lorgner les bibliothèques de ses hôtes, errer entre les rayons des bibliothèques publiques et vivre près de sa propre bibliothèque. Un vieux con qui ne veut pas d’un lieu de vie « dupplicable », téléchargeable, « what you see is what you get ». Un vieux con qui ne demande qu’à tourner la page, en croquant dans de véritables pommes.

26 janvier 2010

Haïti : les catastrophes naturelles n'existent pas

J’avais envie de questionner la guerre humanitaire déclarée à Haïti, la guerre des chiffres aussi, en temps réel, nombre de victimes et millions de dollars US.

J’avais envie de démystifier l’engagement massif du gendarme planétaire, décrire la peur d'une invasion d'immigrés haïtiens en Floride et la nécessité de faire mieux que les Républicains lors de l’ouragan Katrina.

J’avais envie de rappeler que 10'000 ONG galéraient déjà sur place avant la catastrophe, d’accuser la mission onusienne de surtout travailler pour sécuriser les étrangers qui font encore des affaires à Haïti, et puis donner la paroles aux manifestants qui ont défilé le 28 juillet 2009 à Port-au-Prince pour dénoncer l’occupation de leur pays.

J’avais envie de rappeler qu’en 2009, Haïti consacrait 79 millions de dollars au paiement de sa dette, plus du double de ce que l’état recevait pour faire fonctionner ses écoles, son système de santé et ses transports.

J’avais envie d’accuser un gouvernement inconscient, cupide et corrompu, évoquer les constructions anarchiques, l’absence de registre foncier, l’appropriation des terres par l'état et l’émigration rurale.


J’avais envie de rappeler que si depuis dix ans, plus de 4 milliards de dollars ont été consacrés à la reconstruction de sites détruits par les ouragans, les inondations et les glissements de terrain, Haïti stagne à la 146e place (sur 153) au classement des pays suivant l'indice de développement humain.


J’avais envie de condamner le business de la charité qui fait que des humanitaires bloqués à Saint Domingue sont forcés de débourser 3’000 dollars pour rejoindre en hélicoptère les zones meurtries.


J’avais envie de rappeler que le 25 mars 2008, le quotidien haïtien Le Matin publiait un article titré « Risque sismique élevé sur Port-au-Prince », et puis envie de me demander ce qu’il en sera dans dix ans.


J’avais envie de dénoncer le rôle des médias, le danger de la lassitude, la lutte pour la visibilité, le sensationnalisme, la surenchère émotionnelle, le voyeurisme morbide, les lectures simplistes et les explications fatalistes.


J’avais enfin envie de dire qu’au XXIème siècle, les catastrophes naturelles n’existent plus : si un séisme est naturel, la vulnérabilité du pays touché est due à l'homme.

Et puis j’ai vu les images et j’ai eu envie de me taire.

01 décembre 2009

Une dette envers l'Islam

Liberation.pngLa peur. Après la honte, la colère et la cogitation. J’avais peur que ce 29 novembre soit un indice supplémentaire du conflit de civilisations qui guette, peur que la petite histoire (l'actualité) amoche irréversiblement la Grande Histoire (les fondements des civilisations).
Seulement voilà, la petite histoire distille aussi ses bonnes nouvelles : heureux hasard du calendrier, les éditions neuchâteloises Chaman publient dans quelques jours Traces, un beau livre signé Georges A. Bertrand, photographe, historien de l’Art et écrivain français (il est notamment l’auteur d’un Dictionnaire étymologique des mots français venant de l’arabe, du turc et du persan). C’est un livre qui tombe à pic et qui pourrait être polémique… s’il n’appartenait à la Grande Histoire.
«Nos concitoyens auront du mal à comprendre que l'on doive quelque chose aux Arabes », anticipe à juste titre Georges A. Bertrand. Voilà pourquoi son ouvrage s’ouvre sur une citation rafraîchissante de Goethe : « celui qui se connaît lui-même et les autres reconnaîtra aussi ceci : l’Orient et l’Occident ne peuvent être séparés ».
Toute l’enquête photographique de Georges A. Bertrand naît d’un constat pour le moins naïf : les portails des églises du Limousin, au cœur de la France, ressemblent étrangement aux portails des mosquées qu’il a vus dans l’ouest de l’Algérie. L’intuition et la persévérance feront le reste. Son ouvrage prouve que l’Occident chrétien et l’Occident musulman n’ont pas connu uniquement des relations conflictuelles et que les Arabes ont maints fois joué le rôle de passeurs, dans le temps comme dans l’espace. Au moyen d’images qui se superposent, Traces atteste des emprunts de l’architecture chrétienne aux arts islamiques (les ornements, les sculptures, les arabesques, les entrelacs).
En refermant l’ouvrage, une conclusion s’impose au lecteur. L’Occident a une dette envers le monde musulman ; ce dernier a été l’un des terreaux qui permit la floraison de la civilisation européenne. Et vice-versa !!!
En Suisse, l’avenir de Traces s’annonce bien… en partie grâce aux votations du 29 novembre. L’auteur se plaît à relayer l’enthousiasme de son éditeur, basé en Suisse : « il m'a dit que les commandes du livre explosaient là-bas ! ».
Alors la peur se dissipe peu à peu : la Grande Histoire saura faire taire la petite.

Votations du 29 septembre 2009 : le peuple suisse s'est prononcé à 57,5 % contre la possibilité de construire des minarets  (22 cantons contre 4).