12 avril 2013

Sa révolution lente est en marche

Alors que vous lisez ceci, il marche, il est seul, il a mal aux pieds et aux épaules, il pleut un jour sur deux et il se demande pourquoi il a voulu faire ça.

C’est à pied que le comédien et metteur en scène morgien Sandro Santoro a décidé de parcourir les 1’500 kilomètres qui séparent Morges, son lieu de naissance, et Petrizzi, au Sud de l'Italie, le lieu d'origine de sa famille.

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Peut-être, en ce moment, se souvient-il de son passage mémorable à la Commission communale des naturalisations à Lonay… Ou de Marcovaldo et Domitilla, un spectacle muet qu’il avait mis en scène à Morges en 2003 et qui évoquait déjà le retour aux sources, un voyage vers Italie en Fiat 500… Ou des mots qu’il déclamait sur scène lors de Deux décis d’odyssée, le spectacle créé pour célébrer le nouveau district de Morges : « il réapprend à se courber. En se courbant, il réapprend le goût de la terre. En retrouvant le goût de la terre, il se retrouve »…

Alors, ce défi. Quête ? Pèlerinage ? Hommage ? On laissera le marcheur répondre à la question à son retour.

Pour ma part, ce qui me séduit dans sa démarche, c’est sa lenteur. Peut-être bien que les jeunes Italiens qui subissent de plein fouet la crise ne comprendront pas toujours la symbolique de son entreprise (…)  mais ce que fait Sandro est essentiel.

Lever le pied.

Et guérir de l'addiction à la vitesse.

En cela, la «petite histoire» de Sandro rejoint la grande histoire italienne.

Car c’est dans le Piémont que s’est créé en 1986 le mouvement Slow Food (100'000 membres dans 150 pays) qui prône l'écogastronomie et l'alterconsommation : tout ce que nous mangeons doit être cultivé, cuisiné et consommé… lentement.

C’est aussi en Toscane qu’est née en 2002 l’association Cittaslow (170 villes dans 25 pays) qui cherche à ralentir la vie urbaine en soutenant différentes initiatives : multiplication des zones piétonnes, mise en valeur du patrimoine historique, création de places publiques où converser paisiblement, développement du sens de l’hospitalité chez les commerçants, etc.

Le logo de « Cittaslow » montre un escargot portant une ville sur sa coquille. C’est un peu notre Sandro, ce nouvel apôtre de la lenteur, portant sur son dos sa ville natale, pour rejoindre lentement ses origines, en évitant soigneusement les grandes agglomérations (il évite en ce moment Milan par l’ouest).

Ralentir pour se souvenir. C’est en substance ce qu’écrivait Milan Kundera dans un roman sobrement intitulé La Lenteur : « le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli ». CQFD.

En avançant tranquillement vers son passé, Sandro Santoro nous montre une heureuse perspective d’avenir, une nouvelle Renaissance.

Et comme dans la fable, la tortue en sort toujours gagnante.

 

« La tête penchée vers le sol, à cause du poids de mon sac à dos, j’avance. Avant de pouvoir commencer la réflexion, l’effort physique dicte mes pensées. Mal aux pieds, aux épaules. Je regarde les deux mètres devant moi. Ils me suffisent »

Sandro Santoro, dans son blog.

13 mars 2013

Pas toujours du bon côté...

 

Réfugié dans les étages de son château ce lundi soir, le Conseiller d’Etat socialiste Pierre-Yves Maillard aurait peut-être donné cher pour perdre quinze ans, son poste... et tourner sa veste.

château.jpgAlors que la fonction publique en grève manifestait sous ses fenêtres contre son plan d’assainissement des caisses de pension, criait des slogans très peu respectueux et huait son nom, cet ancien syndicaliste aurait en effet certainement préféré dépoussiérer son mégaphone et clamer ce qu’il écrivait dans un article paru en 1998 :

« La grève est une libération. Elle est une affirmation de force et de dignité […] Qu’elle revienne donc, qu’elle enrichisse nos moyens de lutte, qu’elle gagne nos têtes, qu’elle ouvre à nouveau le champs des possibles... »*

L’Histoire est pleine d’ironie. Cet ancien prof d'école est maintenant seul dans son donjon, prisonnier du devoir de collégialité. Sur la place, il y a ses anciens collègues qui contestent, qui revendiquent et qui protestent. Dans les slogans des manifestants, le nom de Maillard a rejoint ceux de Broulis et de Leuba : même brouillard, même malice, même combat…

Vrai que cela me fait comme un pincement au cœur. Un pincement, certes de différente intensité, mais éprouvé à deux reprises ces derniers mois :

La première fois lorsque j’apprenais que ce monument de Gérard Depardieu, ce joyeux drille des Valseuses, fils de prolétaires et ancien petit loubard de la banlieue de Châteauroux, avait retourné son pantalon, était devenu le lâche multimillionnaire que l’on sait, fugitif, et à la botte d’un dictateur liberticide.

La seconde fois lorsque j’apprenais avec effarement qu’avant de devenir l’opportuniste patron de Novartis, cet ogre de Daniel Vasella militait au sein de la Ligue marxiste révolutionnaire, un ancien parti d'extrême gauche communiste qui luttait contre le capitalisme…

Alors, pour se consoler, il n’y a qu'un seul geste : celui de retourner au modeste, à la constance, la valeur sûre, la clairvoyance de Georges Brassens :

 « Quand ils sont tout neufs, qu'ils sortent de l’œuf, du cocon, tous les jeunes blancs-becs prennent les vieux mecs pour des cons.

Quand ils sont devenus des têtes chenues, des grisons, tous les vieux fourneaux prennent les jeunots pour des cons ».

*Article paru en 1998 dans Les huitantes ans de la grève générale, édité par le Parti socialiste lausannois.

 

22 février 2013

Rendez-vous à la prochaine pleine lune

Si les mots «télésiège débrayable huit places» et «forfait journalier adulte» sont vulgaires à tes oreilles, ces quelques lignes sont peut-être pour toi.

Au fond de la vallée, bientôt, tu es attendue.

En fin de journée, à l’heure où les skieurs s’en vont comme des robots s’enfiler une dernière williamine au pied des pistes, tu la verras s’élever dans le ciel, discrète, ce sera l’heure. L’heure de t’habituer lentement à la nuit.

images.jpegTe voilà partie, il n’y a que le frottement des peaux sur la neige, tes bâtons alternés, ton souffle. Lors des pauses qui sont rares (à la station, le thermomètre affichait moins quinze), tu saisis le vent qui coupe à travers bois et la Gougra qui ruisselle entre les pierres. Tu adoptes un rythme qui te tient chaud, mais pas trop. Si tu avais une lampe, tu verrais des yeux dans la forêt mais tu as raison de toujours tout oublier.

Tu regardes ta montre, il devrait faire nuit et il fait jour. Son disque est tout à fait sorti du bois. Elle te veille, pleine de gratitude, si pleine que la Corne de Sorebois se dessine en ombre sur l’alpage laiteux de Torrent, si pleine que la neige suffit à voir clair, et à perte de vue.

Tu es dans la lune, dans le vide, un mètre de neige sous les lattes. Tu laisses échapper de ta bouche un peu de vapeur de toi.

A cette heure du jour et à ce mois de l’année, tu es seule et laisse la nature reprendre ses droits. Quelque part doivent remuer les trois bouquetins aperçus ici même au matin. La lumière transforme les troncs en des loup-garous dont tu préfères cacher l’existence aux braconniers anniviards. La nature ne sait plus quoi inventer pour se faire remarquer. La transe est proche. Les rochers ont des têtes de renard et la peau des monstres évolénards, un soir de Mardi gras. Tu connais l’excitation de la première fois, montée d’adrénaline.

La lune lave tes idées noires. Ta cervelle s’oxygène. Tu t’étais roulé une cigarette à l’avance, tu la fumes tranquillement. Tu chantes au clair de la lune.

La nuit se prête aux mirages. Te salue alors de la corne un troupeau fébrile de vaches d’Hérens. L’été dernier la Reine s’appelait Ravage.

Tu rêves. Maintenant, les pierres sont des baraquements de fortune. Autour d’eux s’activent des centaines d’ouvriers étrangers venus construire le barrage de Moiry. Tu les entends parler italien. L’un d’eux t’apprend que Moiry vient de «Morteys», lieux où les morts vont faire pénitence. Il te tutoie, il ne te promet pas la lune, il te donne simplement rendez-vous au même endroit, le 25 février, sous la prochaine pleine lune.

10 février 2013

La fin des villages ?

Cette chronique est née cet hiver lors d’un road trip à travers les Etats-Unis durant lequel j’ai vu ce que je ne voulais pas voir chez moi. D’un côté, des villages résidentiels éparpillés sur des kilomètres, où plus personne ne marche. De l’autre, en réaction, la mode du « Nouveau piétonnisme », des quartiers flambant neufs, à taille humaine, des imitations de village, mais sans histoire ni traditions.

001942490.jpgCette chronique a mûri à la lecture de La Fin du village du sociologue Jean-Pierre Le Goff. Cinq cents pages qui revisitent un demi-siècle de l’histoire d’un petit bourg provençal, le sien. Sa conclusion : la mort imminente de ce que l’on appelait « village ».

L’autoroute a rendu la ville trop proche. Barricadés derrière les clôtures de leur villa ou de leur ferme rénovée, les « rurbains » ou « néoruraux » ont importé leur individualisme. La propriété est privée. L’autochtone, minoritaire. L’animation, subventionnée. Le reataurant, asiatique. Et l'instituteur, bobo citadin. Bref, selon Le Goff, le dialogue est rompu entre ceux qui portent encore un surnom et ceux qui tondent leur gazon, ceux qui travaillent sur place et ceux qui y font garder leurs enfants, ceux qui sont le patrimoine et ceux qui disent tant vouloir le préserver, ceux qui s’arrêtent bavarder sur la place et ceux qui préfèrent passer des soirées cathodiques ou anxiolytiques…

Cette chronique aimerait donner tort au modèle américain et au pessimisme du sociologue, remettre l’église au milieu du village. Ce dernier est-il vraiment, chez nous aussi, en voie de disparition ?

Mes amis qui ont récemment choisi de s’établir dans un village encore « abordable » pour voir grandir leurs enfants me racontent leurs difficultés d’appartenir à une communauté. A quoi bon devenir propriétaire si la propriété devient forteresse ? Comment ralentir la déshumanisation des campagnes ?

Le thème est complexe et la réponse ne tiendra pas dans ce petit rectangle. Il y a pourtant des petits gestes qui feraient de bonnes résolutions 2013.

Si nous ménagions parfois nos voitures, non dans un souci écologique, mais pour multiplier nos chances de rencontrer un voisin ? Si nous nous intéressions à l’histoire du terrain et de la maison où nous venons d’emménager ? Si, le 3 mars prochain, nous choisissions d’accepter les « effets secondaires » de la Loi sur l’Aménagement du Territoire afin d’éviter le mitage des campagnes, la multiplication d’îlots bétonnés, et d’optimiser les zones à bâtir existantes au sein des villages ? Si nous allions ce soir manger à l’auberge communale ? Et si nous rasions enfin ces satanées haies qui délimitent nos prisons?

20 décembre 2012

Voeux "culturels" pour 2013

Que le prochain tube interplanétaire soit nord-coréen. Que Berlusconi se mette enfin sérieusement à la chanson. Qu’on crée dans la petite ville de Tulkarem un opéra israélo-palestinien. Que l’érythréo-éthiopienne ne soit plus une guerre mais la danse de l’été. Qu’autour des ruines de Bamiyan, un public mixte applaudisse la première comédie musicale afghane d’après guerre. Qu’en matière d’Europe, la culture réussisse là où a échoué l’économie. Que l’Armée du Salut gagne l’Eurovision et force les Conservatoires à jouer dans la rue. Que l’art subventionné s’ouvre à l’art amateur, et vice-versa. Qu’on file le Goncourt au prochain Joël Dicker. Que les liseuses électroniques épargnent les derniers bons libraires et les rares diffuseurs décents. Qu’on distribue gratuitement dans les gares quelques pages de Catherine Safonoff, Jacques Chessex, Corinne Desarzens ou Charles-Albert Cingria. Et surtout, surtout : qu’il fasse beau à Paléo.

04 décembre 2012

Joyeux vingtième anniversaire, Europe mort-née !

On évoque souvent le 6 décembre 1992 en des termes strictement politiques et économiques : on pèse les bénéfices, on évalue les pertes. Mais qu’en est-il de la «mentalité» que traduit ce vote? A la mémoire des 49,7% de Suisses qui avaient voté oui ce dimanche dit «noir», laissons la parole à Charles-Ferdinand Ramuz et Max Frisch. 

Histoire de nous souvenir que tous les cantons romands avaient alors (à tort ou à raison) voulu monter dans le train européen (les Vaudois à 78,3%), imaginons l’échange d’un Suisse romand et d’un Suisse allemand, deux hommes qui ont su vivre «à l’étranger», le premier à Paris et le second à Rome.

Ramuz.jpgPatriote mais pas nationaliste, Charles-Ferdinand Ramuz a toujours placé la région au dessus de la nation (et l’Europe est une région !). Il nous aurait certainement mis en garde contre un trop frileux repli sur nos frontières : «l’être trop isolé est un être malade. L’être qui ne communique pas est un être condamné. Nous sommes un pays de neurasthéniques et qui ne veulent pas le voir ».

Le programme politique de Ramuz aurait surpris bon nombre de ses admirateurs invétérés : « gouverner, c’est distinguer de loin où il serait désirable d’aller et distinguer ensuite comment on peut y atteindre ; ce qui suppose d’abord la possibilité de se déplacer politiquement, économiquement et socialement, on veut dire à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Etat. Or c’est précisément cette possibilité que nous n’avons pas ; car encore nous sommes neutres ».

 

max_frisch.jpgSûr que Max Frisch (décédé un an avant le vote) n’aurait pas non plus entendu ce choix comme une preuve d’indépendance : « on ne peut pas parler de liberté avec ces Suisses, tout simplement parce qu’ils ne supportent pas qu’on la mette en doute, cette liberté, qu’on la considère comme un problème et non comme un monopole de la Suisse. D’ailleurs, toute question franchement posée leur fait peur ; ils ne pensent jamais au-delà de ce qui leur assure une réponse toute prête, une réponse pratique, une réponse qui leur soit utile. »

 

Si nombreux sont ceux qui saluent aujourd’hui un vote courageux, l’écrivain zurichois y aurait davantage vu les symptômes d’une angoisse viscérale : « leur peur de l’avenir, leur peur d’être pauvres un jour peut-être, leur peur de la vie, leur peur de mourir sans assurance-vie, leur peur tous azimuts, leur peur de voir le monde se transformer, leur peur quasi panique devant l’aventure intellectuelle ».

 

Charles-Ferdinand et Max, revenez quand vous voulez !


Le 6 décembre 1992, la Suisse refusait à 50,3% le Traité sur l’Espace économique européen / Max Frisch, Stiller, 1954. C.-F. Ramuz, Besoin de grandeur, 1937.

04 juin 2012

Bienvenus chez moi !

Quand je suis allé à Dogubayazit, dernier village turc sur la route de l’Iran, Murat m’a présenté ses amis, appris des rengaines du parti travailliste kurde et des rondes très festives.
Quand j’ai voulu voir ce qu’il restait des bouddhas de Bamiyan, un médecin pachtoune m’a hébergé pour la nuit, et le lendemain, invité à l’accompagner jusqu’au dispensaire de Dara Sadaat.
Quand j’ai fait escale à Tioumen, en Sibérie, un cheminot prénommé Serguei m’a accueilli dans son dortoir, au huitième étage de la gare, pour partager des patates, du lard et des chansons de Vyssotski.
Quand, randonnant dans le Yunan chinois, j’arrivais au village de Cizhong, un instituteur à la retraite m’a fait goûter son vin rouge (une réminiscence des missionnaires français), puis dévoilé sur mon carnet ses talents de calligraphe.
Quand j’errais près de la mosquée du Pacha, dans le quartier de Sidi el-Houari, à Oran, ce bon Saïd m’a emmené en voiture au sommet du djebel Murdjadjo pour me montrer la basilique Notre-Dame-du-Salut, avant de me ramener chez lui pour le couscous du vendredi.
Quand, dans les rues d’Alep, je cherchais un endroit pour voir la demi-finale du précédent Euro, des Syriens m’ont convié à une partie de foot le lendemain matin.
En chemin pour Shashamané, en Ethiopie, un cycliste s’est arrêté et m’a conduit sur son porte-bagage jusqu’à sa maison, où sa plus petite sœur m’a lavé les pieds (c’est la tradition) ; sa famille a sacrifié une pastèque en mon honneur.
Quand je faisais du stop en Espagne, un camionneur roumain venu acheminer une vingtaine de tonnes de papier s’est arrêté ; dans sa cabine, c’était l’hospitalité des Carpates : tu fumes ? tiens, prends ! tu aimes le chorizo ? allez, mange !
Etc.
Etc.
sleep_in_la_c_te_5_.jpgQuand ils sont venus à Morges, dans ma ville natale, je les ai logés dans un bâtiment communal, près de la Préfecture, au Tulipier, un ancien centre de «semi-détention» converti en centre d’accueil pour requérants d’asile déboutés.
Ils passeront ainsi la nuit, en compagnie d’un surveillant et d’un agent de sécurité. Demain, ils quitteront les lieux avant 9 heures du matin, ordre de police, pour errer dans les rues jusqu’au soir, avec tout leur barda sur le dos, puisque je préfère qu’ils aient ni armoire personnelle, ni lit fixe : « mes amis, c’est pour votre bien, sauvez-vous au plus vite »...
Moi non plus, je ne vais pas bien dormir cette nuit

25 avril 2012

Expédiez vos impôts à Monsanto !

Soyez conséquents et solidaires : investissez l’équivalant de vos impôts dans le développement durable des pays pillés par la multinationale Monsanto, et laissez cette dernière régler votre imposition. Pourquoi ?
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Parce que Monsanto, numéro un mondial des semences génétiquement modifiées, à l’origine des 90% de la production mondiale, a établi à Morges son siège pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique… même si le peuple suisse a exprimé à plusieurs reprises son opposition à la production d’OGM dans le domaine agro-alimentaire.

Parce que cette multinationale américaine génère des dizaines de milliards de bénéfices dans une quarantaine de pays grâce à des pratiques pour le moins discutables : entre autres, dans les pays pauvres, par la vente de graines ne pouvant être semées à nouveau, contraignant les paysans à s’endetter pour en racheter chaque année, faisant d’eux des assistés plutôt que des producteurs. Monsanto contrôle ainsi l’agriculture de ces pays - majoritairement destinée à l’exportation - et rapatrie tranquillement ses bénéfices.

Aussi parce que la multinationale est une multirécidiviste, souvent impliquée dans des scandales sanitaires, des pollutions massives, des intoxications de personnes, des publicités mensongères, etc.

Surtout parce qu’en 2004, Monsanto a bénéficié d’une exonération fiscale de dix ans sur l’impôt fédéral direct (50%), sur l’impôt cantonal et communal (100 %). Un cadeau qui sera renouvelé pour une nouvelle période de cinq ans, jusqu’en 2018.Cela, alors qu’il s’agit d’une entreprise « boîte aux lettres » qui ne profite pas à l’économie de la région, n’ayant aucune chaîne de production à Morges.
 
Enfin parce que, si le canton a généreusement accueilli ces bourreaux de l’agriculture des pays sous-développés, il peine à accorder la même hospitalité aux victimes de ce type de multinationales, ceux qui ont fait le voyage jusqu’en Europe pour espérer une vie plus digne… 
Pour toutes ces raisons, une solution : exonérez-vous d’impôts, convertissez-les en microcrédits destinés au réveil des pays sous-développés, et envoyez une facture équivalente à :

Monsanto International Sàrl
rue des Vignerons 1A
1110 Morges.

15 mars 2012

Je travaille donc je suisse !

Obéissant à son esprit patriote davantage qu’à sa morale travailleuse, le peuple suisse avait su s’offrir, en 1994, un jour de congé tous les 1er août. Mais sinon...

1958 : NON à la semaine des 44 heures.

1976 : NON à la semaine des 40 heures.

1985 : NON aux 4 semaines de congés payés.

1988 : NON à une «réduction de la durée du travail».

2002 : NON à une «durée de travail réduite».

2012 : NON à 6 semaines de vacances payées…

Pourquoi un tel acharnement ?

chat_geluck_vacances-1.jpgEst-ce le propre de l’homo consumericus ? Puisque les vacances ne lui vident plus seulement la tête, mais surtout le porte-monnaie, pourquoi obtenir plus de temps libre s’il n’a pas les moyens de l’«investir»!

Est-ce des relents calvinistes ? «Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas», disait ce brave Paul dans l’une de ses épîtres ; car c’est écrit, Dieu déteste les tire-au-flanc, le turbin est une action de grâce, et l’épargne, une rédemption !

Est-ce dû à la suridentification professionnelle ? Car chez nous, le travailleur partiel est suspect, celui qui promène son gosse une matinée de semaine est un chômeur, et ce dernier, un vaurien!

Et si la cause était plus simple ? Si les Suisses ne savaient tout simplement plus que faire de davantage de temps libre ? Comme un vertige, la peur du vide, la privation de la seule activité qui leur reste...

Il faudrait comprendre enfin que le temps libre n’est pas un temps creux, une vacance (du latin «vacare», être vide) ou un sea, sex & sun végétatif. Le temps libre amène certes délassement et divertissement, mais surtout développement personnel.

Dans l'Antiquité grecque, le travail était dévalorisé, considéré comme une activité propre aux esclaves. C’était le temps libre - la skholè (signifiant aussi «école») - qui était noble. Non dépourvu d’abnégation et de persévérance, il permettait de se libérer des urgences du monde pour se consacrer avec lucidité à un travail émancipateur.

Imaginez qu’on ne travaille plus seulement pour s’offrir un beau cadre de vie (dont on ne prend le temps de profiter), une résidence secondaire (qu’on n’habite qu’une semaine par an). Imaginez qu’on lève le pied un peu avant l’EMS, ce dernier club de vacances…

Mais rassurez-vous, si vous avez lu cela jusqu’ici, c’est que vous n’êtes pas étranger à la skholè des Grecs anciens et avez de bonnes chances qu’on n’écrive pas sur votre tombe, comme tout bon Suisse : «le travail fut sa vie».

Le 11 mars, le peuple suisse a refusé (66,5%) l'initiative "6 semaines de vacances pour tous".

20 février 2012

Un livre, ça n’a pas de prix !

Quand je fais mes courses chez le «géant orange», j’échoue immanquablement sur une petite cinquantaine de livres, des «meilleures ventes» aux prix cassés ; si le magasinier sait où se trouvent le rayon «livre», il ignore tout du contenu.

Maira.Kalman.London.Blitz.jpgQuand je fais mes paiements chez le «géant jaune», je prend un ticket d’attente, soupire, puis ouvre au hasard cette même petite cinquantaine de livres à gros tirages (l’idéal pour allumer une cheminée ?) ; la postière n’a pas le temps de parler littérature.

Quand j’ai voulu passer à la libraire des Yeux Fertiles, à Lausanne, je me suis souvenu qu’elle avait dû fermer en décembre dernier. Tout comme, peu avant, l’historique librairie Descombes à Genève.

Restent alors les onze branches romandes du groupe français Lagardère (Payot), les quatre tentacules, bientôt pilotées depuis la France, qui ont fait disparaître la moitié des librairies indépendantes entre 2000 et 2004 (FNAC), une amazone numérique et sa liseuse (des acheteurs qui viennent repérer des livres en librairies pour les commander ensuite sur internet, un tiers moins cher) et les derniers libraires indépendants.

Une dernière volonté ? Foncer chez l’un de ces irréductibles libraires, emmener tout ce que mon entourage compte d’enfants pour leur montrer ce que l’on appelait jadis «librairie», qu’ils ouvrent au hasard des livres sur les rayons, qu’ils bavardent avec ce que l’on appelait «libraire», histoire qu’ils puissent raconter cela à leurs enfants…

D’accord, j’exagère.

Et cette votation ne va pas radicalement changer la donne. Mais un «oui» massif donnerait un signal fort: le livre n’est pas un produit comme les autres.

Si cette loi vise l’aspect économique (fin des prix cassés dans les grandes surfaces, réduction du prix des livres importés, limitation des marges des diffuseurs étrangers) et juridique (la France, l’Allemagne et l’Autriche bénéficient déjà d’une loi semblable), elle est avant tout culturelle : maintenir la diversité de l’offre.

Que le livre ait un prix, soit, mais il a surtout une valeur. Valeur idéologique d’abord : la diversité de ses points de vue. Valeur sociale ensuite : les 3’200 artisans suisses du livre (éditeurs, correcteurs, graphistes, polygraphes, imprimeurs, relieurs). Valeur identitaire enfin : l’exception de ce pays polyglotte dont Marc Levy et Harry Potter ne sauront jamais parler.

Le 11 mars, le peuple suisse a finalement refusé (56.1%) la Loi fédérale sur la réglementation du prix du livre.