04 juin 2012

Bienvenus chez moi !

Quand je suis allé à Dogubayazit, dernier village turc sur la route de l’Iran, Murat m’a présenté ses amis, appris des rengaines du parti travailliste kurde et des rondes très festives.
Quand j’ai voulu voir ce qu’il restait des bouddhas de Bamiyan, un médecin pachtoune m’a hébergé pour la nuit, et le lendemain, invité à l’accompagner jusqu’au dispensaire de Dara Sadaat.
Quand j’ai fait escale à Tioumen, en Sibérie, un cheminot prénommé Serguei m’a accueilli dans son dortoir, au huitième étage de la gare, pour partager des patates, du lard et des chansons de Vyssotski.
Quand, randonnant dans le Yunan chinois, j’arrivais au village de Cizhong, un instituteur à la retraite m’a fait goûter son vin rouge (une réminiscence des missionnaires français), puis dévoilé sur mon carnet ses talents de calligraphe.
Quand j’errais près de la mosquée du Pacha, dans le quartier de Sidi el-Houari, à Oran, ce bon Saïd m’a emmené en voiture au sommet du djebel Murdjadjo pour me montrer la basilique Notre-Dame-du-Salut, avant de me ramener chez lui pour le couscous du vendredi.
Quand, dans les rues d’Alep, je cherchais un endroit pour voir la demi-finale du précédent Euro, des Syriens m’ont convié à une partie de foot le lendemain matin.
En chemin pour Shashamané, en Ethiopie, un cycliste s’est arrêté et m’a conduit sur son porte-bagage jusqu’à sa maison, où sa plus petite sœur m’a lavé les pieds (c’est la tradition) ; sa famille a sacrifié une pastèque en mon honneur.
Quand je faisais du stop en Espagne, un camionneur roumain venu acheminer une vingtaine de tonnes de papier s’est arrêté ; dans sa cabine, c’était l’hospitalité des Carpates : tu fumes ? tiens, prends ! tu aimes le chorizo ? allez, mange !
Etc.
Etc.
sleep_in_la_c_te_5_.jpgQuand ils sont venus à Morges, dans ma ville natale, je les ai logés dans un bâtiment communal, près de la Préfecture, au Tulipier, un ancien centre de «semi-détention» converti en centre d’accueil pour requérants d’asile déboutés.
Ils passeront ainsi la nuit, en compagnie d’un surveillant et d’un agent de sécurité. Demain, ils quitteront les lieux avant 9 heures du matin, ordre de police, pour errer dans les rues jusqu’au soir, avec tout leur barda sur le dos, puisque je préfère qu’ils aient ni armoire personnelle, ni lit fixe : « mes amis, c’est pour votre bien, sauvez-vous au plus vite »...
Moi non plus, je ne vais pas bien dormir cette nuit

25 avril 2012

Expédiez vos impôts à Monsanto !

Soyez conséquents et solidaires : investissez l’équivalant de vos impôts dans le développement durable des pays pillés par la multinationale Monsanto, et laissez cette dernière régler votre imposition. Pourquoi ?
Monsanto.jpg

Parce que Monsanto, numéro un mondial des semences génétiquement modifiées, à l’origine des 90% de la production mondiale, a établi à Morges son siège pour l'Europe, le Moyen-Orient et l'Afrique… même si le peuple suisse a exprimé à plusieurs reprises son opposition à la production d’OGM dans le domaine agro-alimentaire.

Parce que cette multinationale américaine génère des dizaines de milliards de bénéfices dans une quarantaine de pays grâce à des pratiques pour le moins discutables : entre autres, dans les pays pauvres, par la vente de graines ne pouvant être semées à nouveau, contraignant les paysans à s’endetter pour en racheter chaque année, faisant d’eux des assistés plutôt que des producteurs. Monsanto contrôle ainsi l’agriculture de ces pays - majoritairement destinée à l’exportation - et rapatrie tranquillement ses bénéfices.

Aussi parce que la multinationale est une multirécidiviste, souvent impliquée dans des scandales sanitaires, des pollutions massives, des intoxications de personnes, des publicités mensongères, etc.

Surtout parce qu’en 2004, Monsanto a bénéficié d’une exonération fiscale de dix ans sur l’impôt fédéral direct (50%), sur l’impôt cantonal et communal (100 %). Un cadeau qui sera renouvelé pour une nouvelle période de cinq ans, jusqu’en 2018.Cela, alors qu’il s’agit d’une entreprise « boîte aux lettres » qui ne profite pas à l’économie de la région, n’ayant aucune chaîne de production à Morges.
 
Enfin parce que, si le canton a généreusement accueilli ces bourreaux de l’agriculture des pays sous-développés, il peine à accorder la même hospitalité aux victimes de ce type de multinationales, ceux qui ont fait le voyage jusqu’en Europe pour espérer une vie plus digne… 
Pour toutes ces raisons, une solution : exonérez-vous d’impôts, convertissez-les en microcrédits destinés au réveil des pays sous-développés, et envoyez une facture équivalente à :

Monsanto International Sàrl
rue des Vignerons 1A
1110 Morges.

15 mars 2012

Je travaille donc je suisse !

Obéissant à son esprit patriote davantage qu’à sa morale travailleuse, le peuple suisse avait su s’offrir, en 1994, un jour de congé tous les 1er août. Mais sinon...

1958 : NON à la semaine des 44 heures.

1976 : NON à la semaine des 40 heures.

1985 : NON aux 4 semaines de congés payés.

1988 : NON à une «réduction de la durée du travail».

2002 : NON à une «durée de travail réduite».

2012 : NON à 6 semaines de vacances payées…

Pourquoi un tel acharnement ?

chat_geluck_vacances-1.jpgEst-ce le propre de l’homo consumericus ? Puisque les vacances ne lui vident plus seulement la tête, mais surtout le porte-monnaie, pourquoi obtenir plus de temps libre s’il n’a pas les moyens de l’«investir»!

Est-ce des relents calvinistes ? «Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas», disait ce brave Paul dans l’une de ses épîtres ; car c’est écrit, Dieu déteste les tire-au-flanc, le turbin est une action de grâce, et l’épargne, une rédemption !

Est-ce dû à la suridentification professionnelle ? Car chez nous, le travailleur partiel est suspect, celui qui promène son gosse une matinée de semaine est un chômeur, et ce dernier, un vaurien!

Et si la cause était plus simple ? Si les Suisses ne savaient tout simplement plus que faire de davantage de temps libre ? Comme un vertige, la peur du vide, la privation de la seule activité qui leur reste...

Il faudrait comprendre enfin que le temps libre n’est pas un temps creux, une vacance (du latin «vacare», être vide) ou un sea, sex & sun végétatif. Le temps libre amène certes délassement et divertissement, mais surtout développement personnel.

Dans l'Antiquité grecque, le travail était dévalorisé, considéré comme une activité propre aux esclaves. C’était le temps libre - la skholè (signifiant aussi «école») - qui était noble. Non dépourvu d’abnégation et de persévérance, il permettait de se libérer des urgences du monde pour se consacrer avec lucidité à un travail émancipateur.

Imaginez qu’on ne travaille plus seulement pour s’offrir un beau cadre de vie (dont on ne prend le temps de profiter), une résidence secondaire (qu’on n’habite qu’une semaine par an). Imaginez qu’on lève le pied un peu avant l’EMS, ce dernier club de vacances…

Mais rassurez-vous, si vous avez lu cela jusqu’ici, c’est que vous n’êtes pas étranger à la skholè des Grecs anciens et avez de bonnes chances qu’on n’écrive pas sur votre tombe, comme tout bon Suisse : «le travail fut sa vie».

Le 11 mars, le peuple suisse a refusé (66,5%) l'initiative "6 semaines de vacances pour tous".

20 février 2012

Un livre, ça n’a pas de prix !

Quand je fais mes courses chez le «géant orange», j’échoue immanquablement sur une petite cinquantaine de livres, des «meilleures ventes» aux prix cassés ; si le magasinier sait où se trouvent le rayon «livre», il ignore tout du contenu.

Maira.Kalman.London.Blitz.jpgQuand je fais mes paiements chez le «géant jaune», je prend un ticket d’attente, soupire, puis ouvre au hasard cette même petite cinquantaine de livres à gros tirages (l’idéal pour allumer une cheminée ?) ; la postière n’a pas le temps de parler littérature.

Quand j’ai voulu passer à la libraire des Yeux Fertiles, à Lausanne, je me suis souvenu qu’elle avait dû fermer en décembre dernier. Tout comme, peu avant, l’historique librairie Descombes à Genève.

Restent alors les onze branches romandes du groupe français Lagardère (Payot), les quatre tentacules, bientôt pilotées depuis la France, qui ont fait disparaître la moitié des librairies indépendantes entre 2000 et 2004 (FNAC), une amazone numérique et sa liseuse (des acheteurs qui viennent repérer des livres en librairies pour les commander ensuite sur internet, un tiers moins cher) et les derniers libraires indépendants.

Une dernière volonté ? Foncer chez l’un de ces irréductibles libraires, emmener tout ce que mon entourage compte d’enfants pour leur montrer ce que l’on appelait jadis «librairie», qu’ils ouvrent au hasard des livres sur les rayons, qu’ils bavardent avec ce que l’on appelait «libraire», histoire qu’ils puissent raconter cela à leurs enfants…

D’accord, j’exagère.

Et cette votation ne va pas radicalement changer la donne. Mais un «oui» massif donnerait un signal fort: le livre n’est pas un produit comme les autres.

Si cette loi vise l’aspect économique (fin des prix cassés dans les grandes surfaces, réduction du prix des livres importés, limitation des marges des diffuseurs étrangers) et juridique (la France, l’Allemagne et l’Autriche bénéficient déjà d’une loi semblable), elle est avant tout culturelle : maintenir la diversité de l’offre.

Que le livre ait un prix, soit, mais il a surtout une valeur. Valeur idéologique d’abord : la diversité de ses points de vue. Valeur sociale ensuite : les 3’200 artisans suisses du livre (éditeurs, correcteurs, graphistes, polygraphes, imprimeurs, relieurs). Valeur identitaire enfin : l’exception de ce pays polyglotte dont Marc Levy et Harry Potter ne sauront jamais parler.

Le 11 mars, le peuple suisse a finalement refusé (56.1%) la Loi fédérale sur la réglementation du prix du livre.

24 décembre 2011

Esprit de Noël, es-tu là ?

Décembre, les vitrines veulent à tout prix être les premières à nous l’annoncer, cette «bonne nouvelle», du moins avant la concurrence, à grand renfort de rennes lumineux, s’il le faut, de flocons à ventouse, de…

Retour aux sources.

Etoilee.JPGBethlehem, en Cisjordanie, bientôt en Palestine libre, inch’Allah. La ville compte très peu de vitrines, assez toutefois pour que le merchandising de la Nativité s’épanouisse sous le flux de touristes tous plus ou moins pèlerins.

Dans la basilique de la Nativité, voilà une heure que j’attends (certains attendent bien depuis 2'000 ans), dilué dans une horde d’Américains qui n’ont rien de Gaspard, de Melchior, et encore moins de Balthazar. Je fais la file pour visiter la grotte de la Nativité où est incrustée une croix d’argent à 14 branches marquant l’endroit (supposé) de la naissance du Christ.

Esprit de Noël, es-tu là ? Bof. Dans la basilique, Arméniens, Orthodoxes et Catholiques se disputent le moindre centimètre carré. Un vrai partage chrétien. Ainsi, dans ladite grotte, six lanternes appartiennent aux Orthodoxes, cinq aux Arméniens et quatre aux Catholiques. Pas une de plus.

En face de la basilique, sur la place de la Crèche, un panneau propose en trois langues un «guide touristique de l’occupation». Vrai qu’en plein cœur de Bethlehem, un «mur de Sécurité» de huit mètres de haut coupe un quartier en deux et isole les grands-oncles du Christ de ses petits-cousins, les Juifs des Musulmans…

Peut-être faut-il remonter davantage le cours du temps ? À trente kilomètres de là se trouve la ville de Hébron, où Adam, Eve et Abraham seraient enterrés. Seulement voilà, deux voies distinctes mènent au tombeau de ce dernier. L’une m’est interdite, c’est celle de la synagogue (on célèbre la Sukkot). Le passage de la mosquée, lui, est ouvert. Arrivé devant le tombeau d’Abraham, j’observe des Musulmans se recueillir à quelques centimètres des Juifs. Se recueillir sur un même corps, mais venus selon deux chemins distincts, et séparés par une parois épaisse !

Dans les rues, Hébron ressemble à son tombeau. La ville n’a qu’un cœur, mais il est partagé en deux : d’un côté, un marché palestinien très animé, de l’autre, une ville fantôme abritant quelques Juifs ultra-orthodoxes, entre deux, 4’000 soldats israéliens…

Esprit de Noël, tu es las.

Alors je me demande ce qu’il y avait avant Mahomet, Jésus, Abraham, Eve et Adam. Et si c’était justement ce fameux «esprit», un paradis peuplé de rennes lumineux où tombent des flocons à ventouse ?

09 février 2011

Bravo, mon cher Ashraf ! Et pardon.

Les Egyptiens raffolent des plaisanteries. Ashraf, hilare, avant même d’avoir commencé. L’histoire de deux chiens qui crient famine au Caire. L’un part tenter sa chance en Libye. Quand il revient, un an plus tard, le visage bouffi et un collier en or autour du cou, son ami s’étonne : pourquoi t’es rentré ? Et ce dernier de répondre : juste pour aboyer un bon coup ! Ashraf plié en deux.

1470433_3_ce1e_un-manifestant-egyptien-brandit-une-pancarte-en.jpgAu printemps 2008, j’entrais en Libye, juste avant l’affaire Hannibal (qui m’aurait fermé les portes du pays). Je me souviens. Les bakchichs de la douane de Ras al-Jedir, l’obligation d’être «escorté» par un guide officiel, les véhicules estampillés «Tourism security» qui veillaient au respect de la procédure, l’interdiction de photographier les affiches du Guide, l’interdiction même de prononcer son nom.

Les Libyens ne se confiaient pas facilement à l’étranger. Je rencontrais davantage d’Africains subsahariens qui trimaient, non plus pour gagner l’Europe, mais pour rejoindre leur pays natal et fuir l’enfer libyen. Quelques Tunisiens, de petits contrebandiers. Et des meutes d’Egyptiens, souvent clandestins, toujours miséreux (à Tripoli, une charmante Lucernoise, du Haut Commissariat pour les Réfugiés, m’avait dit ses difficultés à travailler dans un pays qui n’a pas ratifié la convention… sur les réfugiés).

J’avais goûté au bon air du rif marocain, retrouvé la grâce algérienne et traversé trop vite la Tunisie : trois pays à la dictature discrète. L’autocratie libyenne avait au moins le mérite d’être claire !

J’allais vivre ensuite deux mois au Caire, où grondait la «crise du pain», où la corruption et la répression étouffaient toute velléité de changement…

Aujourd’hui, le monde arabe nous dispense une belle leçon de vie, de courage, de liberté. Le peuple est roi. Il s’agenouille encore devant Dieu - «islam», en arabe, signifie «soumission» - plus devant les tyrans !

Mais trêve d’angélisme.

Si Ashraf était là, il cesserait ses plaisanteries pour me rappeler que Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et Bouteflika n’ont fait que poursuivre le pillage que les colons européens avaient initié. Que nos diplomaties les ont soutenus, prétextant leur lutte exemplaire contre la chimère terroriste et l’immigration devenue anxiogène. Que nous avons tous bronzé idiot, à Djerba ou à Charm el-Cheikh, sans deviner ce qui se tramait derrière le sourire crispé du petit personnel. Que nous avons dépouillé le peuple algérien de son gaz, le peuple libyen de son pétrole, dénaturé le littoral tunisien, et fait fructifier dans nos banques les 50 milliards de Moubarak.

09 juin 2010

Ces bulletins de vote anonymement xénophobes...

ADR 3fev MQJ.jpgImagine 300 étudiants réunis dans l’aula d’un gymnase pour visionner un documentaire intitulé Au-delà des rêves (2009) : une heure de témoignages d’immigrés sénégalais venus chercher l’eldorado en Italie, en France ou en Suisse. Imagine ce documentaire projeté dans une quarantaine de villages sénégalais pour évoquer les déceptions qui attendent en Europe ceux qui veulent à tout prix se sauver en pirogues.

Sans m’attarder sur la qualité du documentaire, j’aimerais raconter ici ce qui a suivi la projection : une heure et demie de questions aux réalisateurs, lentement remplacées par un débat houleux, enfin l’intervention d’une étudiante :

- Il faut que ces gens s’intègrent. Les bons immigrés, ça va, mais ceux qui, en Suisse, s’habillent à l’africaine, comme dans votre film, ouste !

Tollé d’indignation, "facho!", huées de protestation, "raciste!", 299 étudiants se lâchent contre la camarade aux propos… courageux.

Peu importe que cette étudiante ait répété les mots de ses parents, sans les digérer. Ou que ce genre de discours s’entende dans tous les cafés du commerce. Ce qui m’a secoué, c’est la réaction de l’extrême majorité des étudiants.

Combien n’ont pas osé soutenir leur camarade ? Combien d’autruches ensablées pour combien d’humanistes en herbe ? Comment diable se fait-il que cette jeunesse-là, bientôt, se diluera dans la société frileuse qui est la nôtre? Combien d’entre eux engageront des immigrés clandestins, tout en voulant plus de souplesse en matière d'immigration ?...

Ce consensus angélique (pour employer un terme en vogue), cette autocensure bien-pensante rappellent celle qui a sévi dans les médias avant la votation des minarets. On génère de la xénophobie, en la rendant taboue. A force de servir aux jeunes du "multiculturel" à toutes les sauces, ils en ont perdu le sens. Ils ont oublié que la tolérance, c’est la capacité d’accepter... ce qu’ils désapprouvent.

"Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire", disait le philosophe. La tolérance, c’est reconnaître qu'une chose est un mal, et l’accepter, sachant que combattre ce mal engendrerait un mal plus grand encore. Ce plus grand mal, c’est une étudiante privée de liberté d'opinion. Même si cette dernière est infondée. Surtout si elle est infondée ! Car la frustration se convertira en peur, en haine. Pire, en bulletin de vote anonyme.

19 mai 2010

L'âme voyage à la vitesse du chameau

ejaf1.jpgUn vol Lufthansa pour Sarajevo. Un rêve jailli du siècle passé. Juste une ligne sur le panneau des départs. Ligne rouge, vol annulé. Satanée éruption du volcan Eyjafjöll, bye-bye Sarajevo.

Ne pas perdre la face, improviser un road trip éclair en direction du sud, ­saluer la dent de Morcles, une pensée pour celle qui vit à Orsières, une pensée pour ­celui qui vit à Liddes, s'enfiler dans un tunnel, ressortir en Italie, perdre de ­l'altitude, traverser les rizières du Piémont, apercevoir la mer à Gênes, se baigner près de Bibonna, embarquer à Piombino, en ­fumer une sur le ferry et débarquer sur l'île d'Elbe.

Eyjafjöll, merci, c'est beau, un voyage au raz du sol.

Au volant, penser à celui qui n'a pu être ­expulsé vers le Nigeria, forcé de prolonger son exil en terre inhospitalière, en Suisse. Penser aux avocats d'affaires londoniens qui ont offert 114'000 euros à qui les amènerait à Paris en jet privé. Au fleuriste fâché de n'avoir reçu ses orchidées ­thaïlandaises. A la tranquillité retrouvée de la place Jemâa el-Fna, à Marrakech. Aux voisins de l'aéroport de Cointrin qui ont connu une semaine de sommeil inespéré.

Sur le ferry, lever les yeux au ciel, me laisser surprendre par une surface vierge, toute bleue, ce ciel qui n'est plus une autoroute (et regretter de n'avoir connu les dimanches sans voiture de 1973).

Sur l'île d'Elbe, promener mon index sur une carte au 1:25 000 et me souvenir d'avoir un jour rejoint Vladivostok par le rail, ­Kashgar par la route du Taklamakan, ­Kandahar en minibus public, Dubaï en ferry, Sanaa en jeep, Djibouti en barque, ­Addis-Abeba en train, Ngirme en dromadaire, Tamanrasset en camion. Sans ces oiseaux migrateurs de malheur. Sans avion...

Me voilà aujourd'hui au rang de ceux qui ont des «semaines de vacances». Où partir cet été? L'Indonésie? Trop touristique! Peut-être Madagascar, mais ne pleut-il pas l'été? New York? En Grèce, les prix ont chuté...

Et si... Et si on le faisait pour de bon! Un an! Un an sans avion! Comme pour se prouver qu'on n'est pas accro! Ou mieux : si on prenait le bateau pour ­rendre visite à ce bon vieux Eyjafjöll !

14 avril 2010

Nouveauté n'est pas modernité

Official-Movie-Poster-for-Tim-Burton-s-Alice-In-Wonderland-HQ-alice-in-wonderland-2009-8993099-691-1024.jpgNe faisant partie du million de Suisses à avoir consommé l’Avatar de James Cameron, je me suis racheté avec l’Alice au pays des merveilles de Tim Burton, puis ai regretté de n’être pas allé voir un muet, ça m’aurait plus parlé, ou un monochrome, il aurait eu davantage de profondeur. A l’avenir, lorsque je voudrai voir des êtres en trois dimensions avec une atmosphère sonore réaliste, j’irai au théâtre.

Car les trois «d» de ce prétendu nouveau cinéma riment avec «dépense excessive» (22 francs la séance !), «douleurs oculaires» (et pas moyen d’embrasser qui que ce soit avec ces satanées lunettes…) et «désillusion».

Ce n’est pas le coup de gueule d’un passéiste. Je crois en la modernité, mais ne veux en être l’esclave. Surtout s’il s’agit d’un avatar trompeur de modernité.

Car la modernité, c’est avant tout du sens. Qu’Alice ait coûté 200 millions de dollars m’importe peu, pourvu que ces moyens soient mis au service d’une intention artistique ; fond et forme sont indissociables. Si le scénario est pauvre, la forme, aussi innovante soit-elle, ne peut qu’être gadget, régression technologiste. Rien ne sert de planquer derrière un support 3D un film sans épaisseur.

La modernité, c’est aussi de la création. Et force est d’admettre qu’Alice est une régression artistique après Edward aux mains d'argent ou L'étrange Noël de Monsieur Jack. Le dernier Burton repose sur une histoire mal recyclée, binaire, prévisible, presque intelligible, qui se dilue au final dans une morale marchande : Alice rompt avec l’imaginaire pour s’engager dans le monde… de l’entreprise !

La modernité, c’est enfin une évolution dans les consciences. Or il est improbable qu’Alice révolutionne l’histoire du cinéma. Il y a eu le son, la couleur, le numérique et maintenant la 3D, mais ce seront toujours les réalisateurs, les scénaristes et les acteurs qui feront avancer le cinéma. Pas les supports.

Juste avant d’écrire ce billet, j’étais en compagnie du vieux Godard et de son Pierrot le Fou (1965), un trésor inaltérable d’émotions et de modernité : dialogues avec le spectateur, collages, diversité des genres, imprévisibilité du scénario… A sa sortie, Pierrot le Fou fut interdit aux moins de 18 ans pour «anarchisme intellectuel et moral». La modernité, c’est peut être aussi cette quatrième dimension-là.

17 mars 2010

L’arabe, ce moteur à deux temps

Le «temps», c’est trois colonnes dans le Petit Robert, mais qu’un seul mot.

Les arabophones, eux, lui en consacrent deux : «waqt», le temps du sablier, celui des secondes et des années, et «zamân», un temps sans début ni fin qui dépasse la vie humaine et lui donne tout son sens. Ainsi prennent-ils peut-être mieux conscience que le «waqt» s’est emballé, qu’il a rompu avec le «zamân». L’homme moderne végète volontiers lorsqu’il faut agir et se précipite lorsqu’il faudrait attendre : bienvenu dans la dictature du temps court, la tyrannie du «waqt» !

Dali.jpgLa langue arabe aide à mieux saisir les précipitations de l’Histoire, les rendez-vous manqués et les somnolences du monde de l’après-11 septembre, l’invasion quasi instantanée de certains pays «non alignés», le synchronisme (et l’uniformisation!) des informations livrées sur la Toile, l’extrême précarité des places boursières, les décisions présidentielles ajustées à la taille des mandats, la sacro-sainte «actu» des médias, la lutte contre le vieillissement biologique, l’alternance des vacances oisives et des burn-out carabinés , le temps qui est de l’argent, etc.

Aujourd’hui, la vitesse du «waqt» dépasse les limites de l’entendement. Voilà pourquoi le monde moderne peut sans sourciller poursuivre sa route, avec un pied dans le Moyen-âge (exploitation des mineurs, trafic proxénète, SDF, esclavage clandestin) et un autre dans le XXIème siècle (Nobel de médecine, technologie guerrière, Exposition universelle, Mars nous voilà !).

Se reposer, c’est mourir, alors l’homme préfère tuer le temps en d’insignifiantes occupations jusqu’à l’âge (lui aussi précaire) de la retraite, pour regretter alors de s’être ainsi fourvoyé dans le «waqt», alors qu’il aurait fallu gagner sa vie à perdre son temps, comme on dit, redonner du temps au temps, mais seule la proximité de la mort, dit-on, rétablit sa vraie valeur au temps.

Alors par les temps qui courent, peut-être faudrait-il oser vivre en avance sur son «waqt», rattraper le temps perdu et travailler à plein «zamân», oui, prendre du bon temps et retrouver le bon vieux «zamân».