21 octobre 2013

Guerre en mer Méditerranée

Le 3 octobre dernier, le naufrage d’une embarcation clandestine faisait au moins 359 morts à Lampedusa. La veille, l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) annonçait la fermeture à Gland de son abri de protection civile. 

La première nouvelle a suscité des vagues d’indignation, de honte, de colère et des images crues au TJ.

La seconde, il faut l’avouer, a plutôt réjoui la région. Cette année, plus que 140 requérants entraient dans le canton chaque mois, contre 188 l’an dernier ; et 106 requérants le quittaient, contre 76 en 2012 et 58 en 2011. Sur ce petit bout d’Europe, la rive nord de la Méditerranée avait semble-t-il remporté une bataille.

555916-drame_de_lampedusa_nouveau_bilan_22439_hd.jpgCar c’est bien d’une guerre dont il est question. Pas une guerre totale comme celle qui avait vu les Alliés bombarder l’île de Lampedusa lors du débarquement de Sicile. Non, une guerre larvée, invisible, terriblement meurtrière (4’000 migrants morts en Méditerranée depuis 2009) et bien plus inégale que celle de 39-45, puisqu’elle lance des civils à mains nues contre des détecteurs de CO2 et de battements cardiaques, des drones aérien, terrestres, maritimes, tout l’attirail de Frontex, une agence européenne crée en 2005 qui a vu son budget multiplié par 15 ces cinq dernières années.

Une guerre durant laquelle l’ennemi sudiste meurt de noyade, de soif, de faim, de froid, étouffé dans des camions, assassiné, écrasé ou suicidé. Une guerre qui interdit aux pêcheurs nordistes de Lampedusa de secourir l’ennemi, à cause d’une loi établie en 2009 qui décrète « le délit d'immigration clandestine »...

En 2008, j’étais à Zuara, la ville libyenne d’où partent les bateaux pour Lampedusa. On y trouvait des plages de sable blanc, des quads, des jet-ski… et des opportunistes qui y faisaient déjà fortune grâce au trafic de migrants (2'000 euros le passage).

L’accident du 3 octobre n’est pas une tragédie, c’est un choix politique et économique. Il y a des responsables parmi les nordistes et les sudistes, comme pour chaque guerre.

Alors que faire ? Ouvrir toutes les frontières, comme le préconise cet allumé de Cohn-Bendit ? Investir dans le développement du continent africain comme on le fait depuis 50 ans ? Organiser un sommet sur la migration, un de plus ? Manifester en s’allongeant dans des sacs en plastique noir sur le parvis du Trocadéro à Paris ?

Il faut avant tout redonner une allure humaine à ces 359 morts. Ils ne sont pas les zombies recroquevillés que nous ont montrés les médias, mais des êtres souvent éduqués, bien entourés, qui ont eu le courage de vouloir vivre plus dignement.

Il faut surtout se souvenir qu’en ce moment, la Jordanie accueille un demi-million de réfugiés syriens et le Liban près d'un million (pour quatre millions d'habitants !).

28 août 2013

Guča Festival, le « Woodstock serbe »

Le Time Magazine l’avait classé parmi les «Five Events You Won't Want to Miss in 2013». Et Miles Davis avait lâché, suite à une visite à Guča : « je ne savais pas qu’on pouvait jouer la trompette de cette façon »...

 

Guca3.jpgVous avez quitté Belgrade, roulez depuis trois heures et entrez dans Guča, un charmant petit village de 2'000 âmes qui devrait ressembler à tous les bleds serbes mais qui, comme chaque année depuis 1961, s’est soudain métamorphosé en Mecque de la Fanfare, avec 300'000 fidèles quotidiens !

A la sortie du bus, un petit gars débrouillard vous propose une chambre dans sa maison. Alexander est étudiant en agriculture, il déteste les fanfares mais apprécie l’afflux de touristes étrangères.

Vous saluez le frère, aspirant gendarme, dix ans de karaté, qui vous demande votre pseudo facebook. Vous saluez le père qui fait vingt ans de plus que son âge mais dont le sourire n’a pas d’équivalant dans votre pays. Vous saluez la mère qui s’en va faire mousser un café turc (qui s’appelle «café bosniaque» à Sarajevo). Vous logerez dans la chambre de la sœur, mariée, exilée à Belgrade : il y a trois troncs en guise de chaises, de la dentelle, des photos de classe, de la dentelle, un lecteur VHS, de la dentelle et des verres poussiéreux derrière une vitrine.

Guca1.jpgDirection la place du village pour une soupe de goulasch. Vous pensiez manger mais une première fanfare envahit la terrasse et vous dansez. On vous paie une bière alors vous offrez la suivante. La troisième arrive et vous n’avez plus faim.

Une autre fanfare a pris le relai. Toujours pas l’ombre d’une partition. Les musiciens jouent à l'oreille, à l’envie, à en perdre la raison, rarement à l’unisson. Un billet permet de commander une mélodie: jukebox serbe. Deux billets et vous avez les cuivres  collés à vos tympans. Trois billets et vous voilà directeur d'orchestre, pour faire taire le trompettiste éméché qui joue faux.

Dans la rue, il fait plus de 40 degrés, moins que le rakia maison que l’on vous propose de goûter, mais trop pour danser. Direction la rivière, aussi confuse que le rakiapas claire mais fraîche. Une fanfare joue depuis un pont et un quad marque le tempo avec la poignée des gaz. C’est l’endroit idéal pour refaire le monde avec la jeunesse anglophone de la capitale. Pourquoi tant de femmes portent ici le képi de l'armée serbe et tant de jeunes s’habillent d’un drapeau patriote ? Vous faites l’erreur de parler politique - peut-être Kosovo, pire, Bosnie - à de nouveaux amis qui ne sont pas à Guča pour cela. Vous trinquez à l’opportunisme de Bregovic et au nationalisme de Kusturica (la chanson «Ederlezi» fut l’hymne serbe durant la guerre de Bosnie).

Le soir venu, une épaisse fumée de grillades recouvre les ruelles de Guča. Une bonne centaine de fanfares se tirent la bourre. Les musiciens ont des billets collés à la sueur de leur front.  Vous craquez pour l’un des nombreux cochons entiers qui tournent sur la braise, et oui, puisqu’ils insistent, une pleine gorgée de rakia maison.

guca2-1.jpgA partir de là, vous ne parlez plus des films de Kusturica, vous êtes dans un film de Kusturica, avec tous ses clichés. Un figurant parmi d’autres. Vous êtes dans le stade de foot, au concert de l'ensorcelant Dejan Petrovic Big Band, sur les épaules d’un inconnu, un drapeau serbe à la main. Plus aucun état d’âme pour la danseuse tzigane de 12 ans qui se trémousse en minijupe à brillants devant des adultes concupiscents. Davantage pour le gosse qui souffle à pleins poumons dans une vuvuzela. Vous retrouvez partout de vieilles connaissances perdues de vue. Elles vous apprennent à danser le kolo, et soudain, vous parlez couramment le serbe. 

03 août 2013

Le Chemin des crêtes du Jura

Saint-Cergue, les premières gentianes, la première clairière avec vue sur le lac, les premières sonnailles de génisses, les premiers panneaux didactiques évoquant le daphné camélée ou le sabot de venus, la gélinotte ou la vipère péliade, les premiers « ne laissez pas errer vos chien ». A proximité des ruines de la chartreuse d’Oujon, une pancarte se veut plus spirituelle: « portez votre attention sur l’air qui pénètre vos narines et en sort. Chaque fois que vous êtes distrait, recentrez-vous sur votre respiration et donnez-vous le temps de vivre cette expérience ».

Chiche. Inspirer, expirer, inspirer... Mon esprit déraille. Il est dissipé. Il pense Europe: sur ma gauche en effet, le Jura français, sur ma droite, la Haute-Savoie. Il pense Jura: terre d’humilité, d’introspection, de contemplation, de lenteur et de douceur. Il pense clichés. Il se dit qu’on y va enfant, au Jura, pour apprendre à skier, puis parfois ado, pour les psylos, mais qu’on ne le comprend vraiment que plus tard. Il se dit foutaise. Il se dit que sans les moines du Moyen âge, tout ce vert serait forêt. Il se dit que les déterminants se trompent: le Jura est féminin et les Alpes masculines. Il se dit que le Jura n’offre pas assez de rocs et de pics pour accrocher l’esprit et que c’est pour cela que le conseil spirituel de la chartreuse d’Ojon ne me dit rien.

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Au restaurant du col du Marchairuz, sous des mantras tibétains et un drapeau vaudois, un Bernois dit être venu chercher du vin à Tartegnin et en a profité pour revoir sa place d'armes à Bière. Il est parfois préférable de lire à l’ombre plutôt que converser sur la terrasse.

Installé à la Table ronde des Amis, je me passionne pour un set en papier sur lequel est imprimé un compte-rendu du Centenaire de l'Indépendance vaudoise à Coppex (1903): « on voit que ce sont des Suisses car il y a des bambins qui n'ont jamais tenu un Flobert et qui font 2, 3 ou même 4 coups bien centrés. La jeunesse promet, et si jamais la patrie a besoin de défenseurs, elle en trouvera qui auront bon pied, bon œil et surtout bon cœur ». Sur le rebord de la fenêtres, Sagesse, un recueil de 365 pensées incontournables de sages indiens illustrées par le non moins incontournable photographe Olivier Föllmi. La pensée du jour: « la guérison de l’esprit s’opère peu à peu au contact de la nature et des collines cachées par les nuages »...

- Les pâtes de l’armailli, s’il vous plaît.

 

Chacun a sa montagne. Le Mont Tendre est ma montagne. Celle que je gravissais jadis une fois par semaine pour m’entraîner, celle que je présentais ensuite à mes amoureuses, celle aussi où s’est déroulée la première d’un spectacle itinérant joué sur trois roulottes, un spectacle sottement intitulé Deux décis d’odyssée

Au sommet, deux névés rescapés ont vue sur le château de Vufflens, la plage de Préverenge, le CHUV, le Lavaux, les Tours d’Aï, le Mont Blanc et les multinationales de la Côte. De là, les murs de pierres sèches suivent les crêtes comme la colonne vertébrale d'un reptile bienveillant sur la tête duquel on a bien fait de ne pas planter une antenne militaire.

Le petit moustachu qui charrie des piquets sur un tracteur miniature est le tenancier de  la buvette. Il était concierge d’immeuble dans le Jura Bernois, le voilà responsable de 270 vaches. A voir son sourire, on se dit qu’il a fait le bon choix.


A partir de là, les pâturages portent des noms probablement nés de la solitude des bergers: la Blondinette, le Bois de la Dame, le Creux à Biche, la Duchatte, le Crêt des Danses, la Frédérique... C’est pourtant au Pré de l’Haut Dessous, à deux pas du col du Molendruz, chez l’une des seules bergères indépendantes du Jura, que nous passerons la nuit.

Bonjour, salut. Cinq minutes pour faire connaissance et nous voilà accroupis sous une chèvre pour tenter la traite, en vain (on ne s’improvise pas berger). Le sourire taquin de Maïté, la bergère, nous force à relever un défi plus à notre portée, plus basique, plus viril: la coupe du bois. Au final, après une journée de vadrouille, c’est aux mains que j’aurais mes premières cloques.

Maïté n’a pas oublié l’accueil mitigé qu’elle a reçu au départ, du fait qu’elle cumulait le « triple défaut » d’être Française, jeune et femme. Il a fallu faire ses preuves. Aujourd’hui, elle est appréciée de toute la vallée (un peu trop parfois, dit-elle) et garde seule 130 génisses (j’apprendrai que parmi ses propriétaires figure un Hofmann d’Apples, le fils de mon grand-oncle, petit monde).

Dans la cour du chalet de Maïté, il y a un bateau pour voguer sur le Lac de Joux. Dans le jardin de Maïté, il y a une baignoire de plein air et un fauteuil à bascule. Dans la cuisine de Maïté, il y a des livres, du vin rouge en cubi et une flûte traversière. Elle nous prépare pour le souper des beignets de consoude, une plante souvent considérée comme de la mauvaise herbe, un délice !

Nous nous endormirons dans la grange, au pied d’une montagne de paille, au-dessus de chèvres dont les cloches ont préalablement été fourrées de papier journal.

 

Au réveil, le vol des hirondelles. Après une tasse de lait encore tiède et une tartine de vrai pain, nous quittons Maïté avec une tomme de chèvre et le conseil de bien regarder sur la gauche du chemin pour ne pas rater les trois aubépines. L’herbe fume, le ciel est dégagé, et déjà, la Dent de Vaulion en ligne de mire.

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A la Buvette de ladite Dent, « Chez Alberto Tejo », on parle portugais. Sous une centaine de cloches décoratives, deux amies bavardent, « caralho », « vai te foder »… on ne comprend que les jurons.

Au sommet de la Dent de Vaulion, vue sur le Lac Léman, la vallée du Rhône, Fribourg, le Lac Brenet, le Lac de Joux et une dizaine de chamois jouant en contrebas.

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Des bénévoles du Club alpin réparent le sentier. Quand on leur parle de notre destination finale, ils lâchent: « on a tous eu fait ces bêtises », puis nous conseillent d’aller ab-so-lu-ment voir le Belvédère des Vieilles Femelles, sans rire.

En redescendant sur Vallorbe, nous voilà plus attirés par le turquoise de sa piscine que par le gris de sa Forteresse. « Bienvenue, température de l’eau: 25°, de l’air: 15° ». Le toboggan, le plongeoir et la pelouse sont désertes. En guise de douche, nous brassons une eau qui n’a pas dû beaucoup l’être depuis l’hiver.

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Au Chalet du Suchet, les adieux du matin sont plus soignés que les salutations du soir. Je m’explique.

- Eh, ces habits sur la terrasse, c'est pas un étendage, un peu de décence que diable ! 

Ce seront les seuls mots que nous adressera le patron des lieux durant toute la soirée. Dans la cuisine, la pancarte « n’engueulez pas le patron, la patronne s’en charge » expliquerait-elle quelque chose ?

Au petit matin par contre, on le retrouve dans la cuisine, bonnet vissé sur le crâne, en train de lire… Fifty shade of grey. On apprend qu’il joue au « vété » de Bonvillars, qu’il entraîne les juniors de Chavornay (tiens donc, là où joue mon filleul !). S’en suit une conversation enjouée sur le foot vaudois actuel: « on en a marre de ces Hottiger qui imposent trois entraînements par semaine aux gamins pour les dégoûter du foot ! ». Il nous parle de son frère et de son père qui sont vachers, vers le Chasseron. Il connaît bien entendu mon ancien prof de parapente, Philippe Briod: « sans lui, le Suchet ne serait pas ce qu'il est ! »… Au moment de nous quitter, il nous sert la main, « alors moi, c’est Dodo ! », on a presque envie de l’embrasser. D’autant que du sommet, la vue est à pleurer, on distingue enfin le Mont-Blanc.

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En fin de matinée, rendez-vous au Café Latino de Sainte-Croix. L’équipe est au complet, il est temps de la présenter:

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A gauche sur la photo, Karim Karkeni, une perle, auteur entre autres d’un blog foisonnant et d’un article paru dans la dernière édition du journal La Cité sur le regretté écrivain vaudois Pierre-Laurent Ellenberger (il faut lire Le Marcheur illimité !).

A droite, Marc Desplos, une autre perle, poète, comédien et metteur en scène.

Au Café Latino, les clients nous parlent de Max, le tenancier d’une auberge au Creux-du-Van, là où nous passerons la nuit prochaine. Il aurait découpé à la tronçonneuse les parois d’un dortoir parce qu'il jugeait les enfants qui l’occupaient trop bruyants. Il aurait aussi passé quelques mois en prison.

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À l’alpage de La Combaz, c’est une Parisienne qui fait le service. Elle se dit « de la banlieue », sans préciser laquelle, et prévoit passer l’hiver suivant en Afrique du Sud. Elle aime beaucoup voyager. Nous n’avons aucune envie de parler de voyages. Nous avons envie de parler avec Daniel, un retraité qui commande un Cynar et connais aussi Max: « il était allé un hiver au Brésil et était rentré tout blanc ! ».

Le monde est tout petit. Et s’il fallait une preuve supplémentaire, sachez que l’ancienne tenancière de La Combaz était la mère du beau-père de Karim (si j’ai bien compris) ; elle s’appelle Odette et n'a jamais voulu donner la recette des beignets au fromage qui faisait la réputation du lieu… Les charmes du voyage en Suisse.


Honte à moi, je n’étais jamais allé au Creux-du-Van. Pas une seule photo nette mais une impression intacte, lorsqu’au sommet de ce sublime cirque rocheux, nous dégustions religieusement le fromage de Maïté. On oublie rapidement qu’« ici est tombé en servant sa patrie le 7 juillet 1940 dans sa 23ème année le sapeur Jean Pilloud de Châtel-Saint-Denis ».

Puisque l’absurde nous devient familier, nous passerons la nuit chez Max, à la ferme du Soliat. Une famille dominicaine nous préparera une fondue (musique créole plein tube dans la cuisine), puis nous dormirons dans une reproduction assez fidèle de yourte mongole. Max ? On nous dit qu’il est en République dominicaine.

 

Au matin, en poussant la porte de la yourte, on ne distingue que l’insigne d’un tracteur Ford et un panneau Rivella. Tout le reste est brume. Pour être plus clair, il ne pleuvra qu’une seule fois. De 5h à 17h.

Les sentiers se font ruisseaux. Plotch. La sueur de l’intérieur entre en concurrence avec la pluie de l’extérieur. Plotch, plotch. Humides de haut en bas, nous passerons à côté des Aiguilles de Baumes, sans les voir.

C’est par contre un temps idéal pour apprécier le Café de la Gare de Noiraigue, un rendez-vous pour les randonneurs (absents aujourd’hui) et les ivrognes. Au-dessus des toilettes, une scie peinte en rose porte la mention: « gare à la scie rose ». On appelle cela l’humour Noiraigue.

C’est aussi un temps idéal pour découvrir le restaurant du col de la Tourne. La patronne nous y sert la main spontanément, à chacun. C’est un rien mais qui fait plaisir. Décoration: quatre vitrines pleines à craquer des médailles que le patron ET la patronne on gagnées au tir, un portrait du Général Guisan, des cloches aux noms des enfants, un drapeau suisse, un coucou... Une concentration de clichés qui font malgré tout chaud au cœur, tout comme la musique champêtre qui passe en boucle: des airs de "La Bidouille", un trio dont le CD est en vente. On commande trois de Goron, on s’envoie une croûte au fromage, on parcourt L’Illustré, on lit Terre et Nature, une absinthe là-dessus et la pluie n’existe plus !

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Enfin arrivés au lieu-dit Vue des Alpes, nous avons vue sur rien du tout mais la possibilité de passer la nuit à La Sagne chez un couple d’amis rencontrés il y a dix ans… en Asie.

Après un passage à la pittoresque laiterie du village pour s’offrir une fondue de rigueur et quelques verres de Neuchâtelois, nous ressassons nos souvenirs de Mongolie : la steppe se mélange aux tourbes des Ponts-de-Martel, les yourtes aux chalets d’alpages du Creux-du-Van et la fondue aux coups du milieu. Des étoiles nous disent du bien du lendemain.

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« Marche depuis longtemps déjà. A marché, a beaucoup marché. S’impatiente d’arriver, parce qu’il a beaucoup marché » (Ramuz, L’Histoire du soldat).

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Pause de midi à La Bonne Auberge, aux Bugnenets, la maison où est né le skieur Didier Cuche. On y écoute Johny Halliday. L’été, cette auberge est un relai de motards. On commande un cidre du Val-de-Ruz, on imagine l’entraînement estival de Didier et décide de grimper le long des remontées mécanique des Bugnenets.

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Le parking de l’Hôtel Chasseral est bondé et les randonneurs font la file devant le self-service. Le Jura ressemble soudain aux Alpes. "Mir Drüüü", un trio formé de deux accordéonistes et une contrebassiste, tente de distraire une bonne centaine de retraités assoupis. L’un d’eux a malgré tout les yeux brillants, lâche les « youhou » d’usage et fait des percussion avec deux cuillères à café.

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A quelques enjambées de l'antenne du Chasseral, aux Colisses du Dessus, sur une terrasse déserte, un paysan joue de la schwytzoise. C’est ainsi qu’il faut faire de la musique. Pour soi. L’accordéoniste s’appelle Frédy Marti, il s’occupe du bétail, et sa femme de la buvette. Frédy est l’un des trois musiciens du trio "La Bidouille", découvert la veille au Café de la Tourne (petit monde). Il est écrit « I love Red Holstein » sur la housse de son schwyzois.

Je lui demande s’il a par hasard entendu parler de Jean-Pierre Rochat, un paysan-écrivain qui ne vit qu’à une dizaine de kilomètres de là. Il me dit que Raphaël, son employé, a justement travaillé pour lui, et m’indique l’emplacement de sa ferme (tout petit monde).

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A Frinvillier coule la Suze. Jamais je n’aurais ainsi descendu la Suze. Car ici commencent les vertigineuses gorges du Taubenloch, un monde à part fait d’ombre et de fraîcheur. Les fougères jaillissent de la mousse, le calcaire se plisse comme de l’étoffe, les cascades éclaboussent le randonneur qui n’en croit pas ses yeux lorsque soudain, sans prévenir… il se retrouve en pleine ville de Bienne.

Suivre le guide, la Suze toujours, s’éloigner de la source et revenir à la civilisation, celle des supermarchés qui se veulent défenseurs des paysans, celle des entreprises Omega et Orange qui se veulent maîtresses du temps et de la communication, celle de la Place centrale qui, avec ses cinq banques, fait son importante. Puis le lac.

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Une seule envie, refaire le chemin inverse, en hiver, dans un Jura monochrome purifié par la neige, et gesticuler encore, plus givré qu’un point de suspension sur une page blanche.

31 mai 2013

« Ne sous-estimons pas le merle »

Peut-être la première fois qu’un écrivain invité au Salon du Livre de Genève devait abréger sa séance de dédicaces pour… aller traire son bétail.

Descendu présenter son roman L’écrivain suisse allemand, Jean-Pierre Rochat devait tout simplement être à l’heure dans sa ferme, au sommet de la montagne de Vauffelin, dans le Jura bernois.

En Suisse romande, les écrivains sont enseignants, journalistes ou rentiers. Un paysan écrivain, ça fait du bien...

"C’était un jour chaud et lourd avec un effet loupe sur le panorama, à portée de main, semblait-il. C’est à crever de beauté, on a beau s’empiffrer, il reste des morceaux qui dépassent de partout."

Lorsque je m’étais frotté, l’espace d’un été, au métier de berger, on m’avait offert son récit Berger sans étoiles en me disant : « ça, tu verras, c’est le bouquin d’un vrai berger! ».

Effectivement. Brut de décoffrage, libre, généreux, dense et sensuel, son style fut un orage de plus dans mon estive. Une écriture apprivoisée mais rythmée, musicale, vibrante et amoureuse.

L’écrivain suisse allemand est un petit livre, le format idéal pour aller lire dehors. Il raconte la surprenante complicité d’un paysan de montagne et d’un écrivain à succès. L’un n’a voyagé qu’en 1992, à Amsterdam, pour fêter le septantième du syndicat bovin de la race tachetée rouge des Alpes ; l’autre est de ceux « qui ont fait l’amour avec de jeunes indiennes au milieu de la forêt vierge ». L’un est modeste et trivial, l’autre raffiné et existentiel. L’un taiseux fidèle, l’autre conteur volage.

Les voilà pourtant amis, et pour trente ans. Peut-être parce que tous deux ont une plaie à panser. L’un a dû faire le deuil de son père, tué au volant d’un tracteur neuf ; l’autre est parti sur les routes trop tôt. Peut-être aussi parce qu’ils entretiennent une fascination réciproque. L’écrivain est attiré par ce bon sauvage, sa sagesse paysanne, ses bons mots : « nous avons beaucoup de morts dans la famille mais si on regarde dans le bottin, sous notre nom, il y en a encore plein ». Et le paysan envie la vie audacieuse de son compagnon : « quand il partait pour le monde des nouvelles aventures, alors que nous, c’était pas original, on purinait le pâturage du bas »...

web_ROCHAT_Mottaz--672x359.jpgEn vérité, ce livre convie certainement les deux personnalités de Jean-Pierre Rochat. Il suffit d’apercevoir sa barbe d’armailli et ses lunettes d’étudiant. A 60 ans, ses deux passions - sa ferme et la littérature - n’ont pas fini de le tirailler.

Ainsi produit-il des « meules de fromages qui parlent comme des livres ouverts à la page des pâturages », tout en poursuivant ses lectures : « marcher à l’intérieur du livre, c’était spacieux et on pouvait y faire son marché ».

Comme son personnage, jadis champion toutes catégories du lancer du ballot de foin, le paysan écrivain veut voir au-delà des Alpes :

« J’avais largement de quoi être poète avec ce qui m’entourait, je disais : ne sous-estimons pas le merle, le chant du merle est si familier que parfois on ne l’entend plus, on n’y fait pas gaffe et c’est le début de l’indifférence ».        

Photo : Eddy Mottaz                                                    

Ils vont me rendre idiot

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C’est grave, docteur ? Oui, c’est grave, il y a urgence à consulter. Consulter une boîte mail, une application message ou un fil d’actualité.

C’est sûr, on m’a programmé, on a trafiqué mon cerveau, déconnecté mes circuits neuronaux. Un téléphone a poussé au bout de mon bras et j’ai un écran incrusté dans la rétine. Iphone is watching me et Google colonise ma matière grise.

Depuis que j’ai commencé à rédiger cela, j’ai reçu trois nouveaux courriels, un spam, deux textos (auquel j’ai répondu illico) et consulté la page d’accueil d’un grand quotidien vaudois, plus par distraction que par curiosité intellectuelle.

Je suis un humain 2.0 souffrant d’hyperconnexion, un web-addict qu’un flux de particules traverse en continu. Ma concentration s’effiloche. J’ai la mémoire qui flanche. En surcharge d’informations, mon esprit n'est que moteurs de recherche, algorithmes, images numériques, vidéos populaires et bannières publicitaires. Plus moyen de me plonger dans un livre pendant une heure sans interruption. Mes synapses demandent des liens hypertextes. Je ne lis plus de gauche à droite – tranquillement, librement - je m’emballe, rebondis, navigue, zappe, podcaste, clique, double-clique, surfe, scanne, jongle, blogue... et bug.

Multitâche je suis, et à connexion haut-débit. Un boîtier électronique m’indique le chemin à suivre : un point bleu sur un écran tactile. Mes phrases se raccourcissent. Mon français s’anglicise. Je suis un digital-native de la Net génération.

Prisonnière du binaire, mon intelligence est artificielle, assistée : what you see is what you get. Plus de place pour le doute, le silence et la nuance. Je est un processus mécanique. Interdiction de divaguer, de méditer. Ne plus réfléchir, décoder, saturer le vide de contenus. Vite, parcourir en ligne des gros titres ou de tout petits articles pas trop compliqués. Je suis hanté. De l’immédiat ! De l'optimal ! De l’instantané !

C’est grave, docteur ? C’est très grave.

Mais il y a un remède (la santé mentale est à ce prix) : la désintoxication par déconnexionIl est grand temps de vivre un grand bug estival, de reconquérir ces terres négligées, ce continent fait de luxe et de volupté, ce monde de concentration et de contemplation, le calme de la pensée.

10 mai 2013

Heureux comme un roi au bras de sa Reine

Ils l’ont fait. Une application iPhone «Race d’Hérens». Dans le bus qui me mène à Aproz, je vois ainsi apparaître sur mon téléphone le portrait et le nom des 270 concurrentes : Schakira, bien sûr, la Reine de l’an dernier, mais aussi Madonna et Rihanna. Et puis Lambada, Disco, Rumba, Samba, Flamenco, etc.

Affiche principale.jpgDans ce bus, on parle français, allemand, italien et anglais. La finale cantonale, devenue nationale il y a deux ans, est déjà internationale. Et les organisateurs ont bien fait de traduire le livret de fête en trois langues ; deux jeunes Australiens peuvent ainsi goûter au charme du discours de Philippe Rubod, directeur de Crans-Montana Tourisme : «ces nobles ambassadrices du Valais ressemblent au peuple valaisan trait pout trait : fières, solides, généreuses, du tempérament à revendre et douces quand il faut».

En guise de bienvenue, cinq cors des Alpes entourent un lanceur de drapeau rouge et blanc à treize étoiles. Un stand vend des T-shirt «Tu Suze ?», «Reine Bull» ou «T’as où les vignes ?». Un autre ne propose que williamine, abricotine et génépi. Pas de doute, on est au Valais, pardon, en Valais.

Quoique. Car il souffle sur Aproz un air de Far West. Serait-ce dû aux chapeaux de cow-boy offerts à l’entrée ? A l’attraction rodéo, un faux taureau mécanique ? A la mode hégémonique des chemises à carreaux ? Ou aux vaches qui s’appellent aussi Dallas, Nevada, Bandit, Cheyenne et Mustang ?

Autour de l’arène, le public se densifie. La fourmilière attend ses reines. Je m’installe à côté d’un retraité, ancien éleveur d’Hérens, fidèle à l’événement depuis trente ans. Il m’explique les subtilités du règlement, et se perd vite en anecdotes : pour exciter les bêtes, il est par exemple d’usage, encore aujourd’hui, de donner durant l’hiver quelques rations d’avoine avec du vin blanc ou du pain imbibé de marc...

Ce passionné regrette les enjeux économiques qui ont défiguré la compétition. Un budget de 1,2 million de francs, des Reines qui valent près de 50'000 francs et une entrée qui coûte cinq francs de plus que l’an dernier : « les syndicats d’élevage s’en mettent pleins les poches ! ».

Il m’encourage à venir assister à des combats dans les alpages : « là-bas, les vaches se battent pour un troupeau, pour des pâturages. Ici, ça n’a pas de sens, c’est comme quand elles vont lutter au Salon de l’Agriculture à Paris »…

Rien n’y fait, la magie opère, je me prends au jeu. J’ai peur pour un rabatteur qui évite de justesse un coup de corne. J’ai mal pour la vache qui saigne du museau (est-ce que ce monde est sérieux ?). Et ris du photographe de presse qui a peur des vaches.

Les heures passent, le soleil tape et les spectateurs boivent de moins en moins d’eau d’Aproz. C’est un peu leur fête des rois. D’autant que le FC Sion vient de prendre un goal, il faut oublier ça, santé ! Il leur est de plus en plus difficile de regagner les gradins. Des enfants sont alors mandatés pour ramener la tournée suivante ; d’autres font des châteaux de sable, avec des verres de bière en guise de pelles. Les pompiers boivent l’apéro avec l’équipe de secours. Des quads remplis de fus de bière ravitaillent les bars. Et les vaches s’appellent désormais Muscat, Baileys, Malibu, Capsule et Barolo.

Il est temps de changer d’air.

En dehors du site, au bord du Rhône, le calme revient. Des familles d’éleveurs bavardent près de leur championne. C’est un lieu où ces dernières s’appellent à nouveau Câline, Copine, Tendresse, Princesse, Fripouille, Friponne, Coquette ou Coquine. C’est un lieu sans sponsor, sans caméra, sans chichi, un lieu qui n’a pas changé avec les années.

Je fais la connaissance de l’éleveur de la 19. Champagne. Il est de Verbier. Il est passionné. Il sait que cette finale ne lui rapportera rien ; même le gagnant ne partira qu’avec une sonnette. Lui s’en moque. C’est un honneur d’être à Aproz. C’est sa première finale nationale.

Il doit me laisser. Champagne a été qualifiée et la finale 1ère catégorie va commencer. Il m’invite à lui rendre visite sur l’alpage cet été, et s’en va.

Il s’en va vers l’arène, majestueux. Sa Reine au bout de la corde, il devient roi. Il parait détendu pour que sa vache reste sereine, mais lorsqu’il passe sous la loge des sept juges, là où sont accrochées les sonnettes des futurs vainqueurs, son cœur bat la chamade. Il entre dans l’arène, face à 12'000 spectateurs, et voilà son salaire : un sentiment de fierté qui justifie des années de travail.

04 mai 2013

Petit écolo

Lorsque j’échange un billet de vingt francs contre un rouleau de sacs poubelles «Trier c’est valoriser», je n’ai pas une pensée pour l’activiste écologiste Nurlan Uteulieva, tué par balles le 10 mars dernier au Kazakhstan pour avoir milité contre l’abatage illégal d’arbres protégés.

humour_le_chat_ecologie.jpgLorsque je dépose mon huile de vidange à la déchetterie, je n’ai pas une pensée pour le chef de village thaïlandais Prajob Nao-opas, abattu en plein jour en février dernier pour s’être s’engagé à ce que les industries ne déversent plus de produits toxiques dans les rivières.

Lorsque je prends le temps d’imprimer recto-verso, je n’ai pas une pensée pour Juventina Villa Mojica, assassinée avec son fils dans une embuscade en novembre dernier. Elle se battait pour sauver une forêt dans les montagnes du sud du Mexique.

Lorsque je règle ma facture Mobility «car sharing» (et l’amende pour dépassement d’horaire), je n’ai pas une pensée pour le journaliste environnementaliste cambodgien Hang Serei Oudom, retrouvé mort en septembre dernier dans le coffre de sa voiture. Il enquêtait sur le trafic de bois de luxe.

Lorsque je résiste aux framboises espagnoles en barquette de 200 grammes ou lorsque je j’éteins les appareils électriques qui fonctionnent en mode veille…

Lorsque je consacre la moitié de la superficie de ma cuisine au tri consciencieux du papier, du verre, du PET, du végétal, de l’alu et des piles, je n’ai pas une pensée pour Margarito Cabal qui s’opposait à la construction d’un barrage géant aux Philippines et qui a été abattu en mai 2012.

Ni pour l’activiste écologiste Chut Wutty, tué par balle en avril 2012 alors qu’il accompagnait des journalistes pour les sensibiliser à la destruction d’une forêt protégée au Cambodge.

Ni pour Almir Nogueira de Amorim et Joao Luiz Telles, deux militants écologistes assassinés en 2010 alors qu’ils luttaient contre la construction d’un gazoduc au Brésil.

Ni pour le journaliste russe Mikhaïl Beketov, décédé ce 8 avril. Pour s’être opposé à la construction d’une autoroute dont le tracé menaçait la forêt de bouleaux de Khimki, il avait été passé à tabac en 2008. Après plusieurs mois dans le coma, il avait été amputé d’une jambe, de plusieurs doigts et avait perdu l’usage de la parole…

Moi qui ai tous mes doigts pour écrire dans cet espace de parole, qu’ajouter ?

Que les gestes du parfait petit écolo me paraissent soudain moins contraignants. Comme un tout petit arbre qui cacherait leur jungle.

Et que je m’en vais de ce pas laisser quelques empruntes écologiques dans la forêt, une manière de rendre hommage à ceux pour qui la défense de l’environnement est une question de survie. Et hélas, chaque semaine depuis dix ans, de mort.

12 avril 2013

Sa révolution lente est en marche

Alors que vous lisez ceci, il marche, il est seul, il a mal aux pieds et aux épaules, il pleut un jour sur deux et il se demande pourquoi il a voulu faire ça.

C’est à pied que le comédien et metteur en scène morgien Sandro Santoro a décidé de parcourir les 1’500 kilomètres qui séparent Morges, son lieu de naissance, et Petrizzi, au Sud de l'Italie, le lieu d'origine de sa famille.

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Peut-être, en ce moment, se souvient-il de son passage mémorable à la Commission communale des naturalisations à Lonay… Ou de Marcovaldo et Domitilla, un spectacle muet qu’il avait mis en scène à Morges en 2003 et qui évoquait déjà le retour aux sources, un voyage vers Italie en Fiat 500… Ou des mots qu’il déclamait sur scène lors de Deux décis d’odyssée, le spectacle créé pour célébrer le nouveau district de Morges : « il réapprend à se courber. En se courbant, il réapprend le goût de la terre. En retrouvant le goût de la terre, il se retrouve »…

Alors, ce défi. Quête ? Pèlerinage ? Hommage ? On laissera le marcheur répondre à la question à son retour.

Pour ma part, ce qui me séduit dans sa démarche, c’est sa lenteur. Peut-être bien que les jeunes Italiens qui subissent de plein fouet la crise ne comprendront pas toujours la symbolique de son entreprise (…)  mais ce que fait Sandro est essentiel.

Lever le pied.

Et guérir de l'addiction à la vitesse.

En cela, la «petite histoire» de Sandro rejoint la grande histoire italienne.

Car c’est dans le Piémont que s’est créé en 1986 le mouvement Slow Food (100'000 membres dans 150 pays) qui prône l'écogastronomie et l'alterconsommation : tout ce que nous mangeons doit être cultivé, cuisiné et consommé… lentement.

C’est aussi en Toscane qu’est née en 2002 l’association Cittaslow (170 villes dans 25 pays) qui cherche à ralentir la vie urbaine en soutenant différentes initiatives : multiplication des zones piétonnes, mise en valeur du patrimoine historique, création de places publiques où converser paisiblement, développement du sens de l’hospitalité chez les commerçants, etc.

Le logo de « Cittaslow » montre un escargot portant une ville sur sa coquille. C’est un peu notre Sandro, ce nouvel apôtre de la lenteur, portant sur son dos sa ville natale, pour rejoindre lentement ses origines, en évitant soigneusement les grandes agglomérations (il évite en ce moment Milan par l’ouest).

Ralentir pour se souvenir. C’est en substance ce qu’écrivait Milan Kundera dans un roman sobrement intitulé La Lenteur : « le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli ». CQFD.

En avançant tranquillement vers son passé, Sandro Santoro nous montre une heureuse perspective d’avenir, une nouvelle Renaissance.

Et comme dans la fable, la tortue en sort toujours gagnante.

 

« La tête penchée vers le sol, à cause du poids de mon sac à dos, j’avance. Avant de pouvoir commencer la réflexion, l’effort physique dicte mes pensées. Mal aux pieds, aux épaules. Je regarde les deux mètres devant moi. Ils me suffisent »

Sandro Santoro, dans son blog.

13 mars 2013

Pas toujours du bon côté...

 

Réfugié dans les étages de son château ce lundi soir, le Conseiller d’Etat socialiste Pierre-Yves Maillard aurait peut-être donné cher pour perdre quinze ans, son poste... et tourner sa veste.

château.jpgAlors que la fonction publique en grève manifestait sous ses fenêtres contre son plan d’assainissement des caisses de pension, criait des slogans très peu respectueux et huait son nom, cet ancien syndicaliste aurait en effet certainement préféré dépoussiérer son mégaphone et clamer ce qu’il écrivait dans un article paru en 1998 :

« La grève est une libération. Elle est une affirmation de force et de dignité […] Qu’elle revienne donc, qu’elle enrichisse nos moyens de lutte, qu’elle gagne nos têtes, qu’elle ouvre à nouveau le champs des possibles... »*

L’Histoire est pleine d’ironie. Cet ancien prof d'école est maintenant seul dans son donjon, prisonnier du devoir de collégialité. Sur la place, il y a ses anciens collègues qui contestent, qui revendiquent et qui protestent. Dans les slogans des manifestants, le nom de Maillard a rejoint ceux de Broulis et de Leuba : même brouillard, même malice, même combat…

Vrai que cela me fait comme un pincement au cœur. Un pincement, certes de différente intensité, mais éprouvé à deux reprises ces derniers mois :

La première fois lorsque j’apprenais que ce monument de Gérard Depardieu, ce joyeux drille des Valseuses, fils de prolétaires et ancien petit loubard de la banlieue de Châteauroux, avait retourné son pantalon, était devenu le lâche multimillionnaire que l’on sait, fugitif, et à la botte d’un dictateur liberticide.

La seconde fois lorsque j’apprenais avec effarement qu’avant de devenir l’opportuniste patron de Novartis, cet ogre de Daniel Vasella militait au sein de la Ligue marxiste révolutionnaire, un ancien parti d'extrême gauche communiste qui luttait contre le capitalisme…

Alors, pour se consoler, il n’y a qu'un seul geste : celui de retourner au modeste, à la constance, la valeur sûre, la clairvoyance de Georges Brassens :

 « Quand ils sont tout neufs, qu'ils sortent de l’œuf, du cocon, tous les jeunes blancs-becs prennent les vieux mecs pour des cons.

Quand ils sont devenus des têtes chenues, des grisons, tous les vieux fourneaux prennent les jeunots pour des cons ».

*Article paru en 1998 dans Les huitantes ans de la grève générale, édité par le Parti socialiste lausannois.

 

22 février 2013

Rendez-vous à la prochaine pleine lune

Si les mots «télésiège débrayable huit places» et «forfait journalier adulte» sont vulgaires à tes oreilles, ces quelques lignes sont peut-être pour toi.

Au fond de la vallée, bientôt, tu es attendue.

En fin de journée, à l’heure où les skieurs s’en vont comme des robots s’enfiler une dernière williamine au pied des pistes, tu la verras s’élever dans le ciel, discrète, ce sera l’heure. L’heure de t’habituer lentement à la nuit.

images.jpegTe voilà partie, il n’y a que le frottement des peaux sur la neige, tes bâtons alternés, ton souffle. Lors des pauses qui sont rares (à la station, le thermomètre affichait moins quinze), tu saisis le vent qui coupe à travers bois et la Gougra qui ruisselle entre les pierres. Tu adoptes un rythme qui te tient chaud, mais pas trop. Si tu avais une lampe, tu verrais des yeux dans la forêt mais tu as raison de toujours tout oublier.

Tu regardes ta montre, il devrait faire nuit et il fait jour. Son disque est tout à fait sorti du bois. Elle te veille, pleine de gratitude, si pleine que la Corne de Sorebois se dessine en ombre sur l’alpage laiteux de Torrent, si pleine que la neige suffit à voir clair, et à perte de vue.

Tu es dans la lune, dans le vide, un mètre de neige sous les lattes. Tu laisses échapper de ta bouche un peu de vapeur de toi.

A cette heure du jour et à ce mois de l’année, tu es seule et laisse la nature reprendre ses droits. Quelque part doivent remuer les trois bouquetins aperçus ici même au matin. La lumière transforme les troncs en des loup-garous dont tu préfères cacher l’existence aux braconniers anniviards. La nature ne sait plus quoi inventer pour se faire remarquer. La transe est proche. Les rochers ont des têtes de renard et la peau des monstres évolénards, un soir de Mardi gras. Tu connais l’excitation de la première fois, montée d’adrénaline.

La lune lave tes idées noires. Ta cervelle s’oxygène. Tu t’étais roulé une cigarette à l’avance, tu la fumes tranquillement. Tu chantes au clair de la lune.

La nuit se prête aux mirages. Te salue alors de la corne un troupeau fébrile de vaches d’Hérens. L’été dernier la Reine s’appelait Ravage.

Tu rêves. Maintenant, les pierres sont des baraquements de fortune. Autour d’eux s’activent des centaines d’ouvriers étrangers venus construire le barrage de Moiry. Tu les entends parler italien. L’un d’eux t’apprend que Moiry vient de «Morteys», lieux où les morts vont faire pénitence. Il te tutoie, il ne te promet pas la lune, il te donne simplement rendez-vous au même endroit, le 25 février, sous la prochaine pleine lune.