31 mai 2013

« Ne sous-estimons pas le merle »

Peut-être la première fois qu’un écrivain invité au Salon du Livre de Genève devait abréger sa séance de dédicaces pour… aller traire son bétail.

Descendu présenter son roman L’écrivain suisse allemand, Jean-Pierre Rochat devait tout simplement être à l’heure dans sa ferme, au sommet de la montagne de Vauffelin, dans le Jura bernois.

En Suisse romande, les écrivains sont enseignants, journalistes ou rentiers. Un paysan écrivain, ça fait du bien...

"C’était un jour chaud et lourd avec un effet loupe sur le panorama, à portée de main, semblait-il. C’est à crever de beauté, on a beau s’empiffrer, il reste des morceaux qui dépassent de partout."

Lorsque je m’étais frotté, l’espace d’un été, au métier de berger, on m’avait offert son récit Berger sans étoiles en me disant : « ça, tu verras, c’est le bouquin d’un vrai berger! ».

Effectivement. Brut de décoffrage, libre, généreux, dense et sensuel, son style fut un orage de plus dans mon estive. Une écriture apprivoisée mais rythmée, musicale, vibrante et amoureuse.

L’écrivain suisse allemand est un petit livre, le format idéal pour aller lire dehors. Il raconte la surprenante complicité d’un paysan de montagne et d’un écrivain à succès. L’un n’a voyagé qu’en 1992, à Amsterdam, pour fêter le septantième du syndicat bovin de la race tachetée rouge des Alpes ; l’autre est de ceux « qui ont fait l’amour avec de jeunes indiennes au milieu de la forêt vierge ». L’un est modeste et trivial, l’autre raffiné et existentiel. L’un taiseux fidèle, l’autre conteur volage.

Les voilà pourtant amis, et pour trente ans. Peut-être parce que tous deux ont une plaie à panser. L’un a dû faire le deuil de son père, tué au volant d’un tracteur neuf ; l’autre est parti sur les routes trop tôt. Peut-être aussi parce qu’ils entretiennent une fascination réciproque. L’écrivain est attiré par ce bon sauvage, sa sagesse paysanne, ses bons mots : « nous avons beaucoup de morts dans la famille mais si on regarde dans le bottin, sous notre nom, il y en a encore plein ». Et le paysan envie la vie audacieuse de son compagnon : « quand il partait pour le monde des nouvelles aventures, alors que nous, c’était pas original, on purinait le pâturage du bas »...

web_ROCHAT_Mottaz--672x359.jpgEn vérité, ce livre convie certainement les deux personnalités de Jean-Pierre Rochat. Il suffit d’apercevoir sa barbe d’armailli et ses lunettes d’étudiant. A 60 ans, ses deux passions - sa ferme et la littérature - n’ont pas fini de le tirailler.

Ainsi produit-il des « meules de fromages qui parlent comme des livres ouverts à la page des pâturages », tout en poursuivant ses lectures : « marcher à l’intérieur du livre, c’était spacieux et on pouvait y faire son marché ».

Comme son personnage, jadis champion toutes catégories du lancer du ballot de foin, le paysan écrivain veut voir au-delà des Alpes :

« J’avais largement de quoi être poète avec ce qui m’entourait, je disais : ne sous-estimons pas le merle, le chant du merle est si familier que parfois on ne l’entend plus, on n’y fait pas gaffe et c’est le début de l’indifférence ».        

Photo : Eddy Mottaz                                                    

Ils vont me rendre idiot

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C’est grave, docteur ? Oui, c’est grave, il y a urgence à consulter. Consulter une boîte mail, une application message ou un fil d’actualité.

C’est sûr, on m’a programmé, on a trafiqué mon cerveau, déconnecté mes circuits neuronaux. Un téléphone a poussé au bout de mon bras et j’ai un écran incrusté dans la rétine. Iphone is watching me et Google colonise ma matière grise.

Depuis que j’ai commencé à rédiger cela, j’ai reçu trois nouveaux courriels, un spam, deux textos (auquel j’ai répondu illico) et consulté la page d’accueil d’un grand quotidien vaudois, plus par distraction que par curiosité intellectuelle.

Je suis un humain 2.0 souffrant d’hyperconnexion, un web-addict qu’un flux de particules traverse en continu. Ma concentration s’effiloche. J’ai la mémoire qui flanche. En surcharge d’informations, mon esprit n'est que moteurs de recherche, algorithmes, images numériques, vidéos populaires et bannières publicitaires. Plus moyen de me plonger dans un livre pendant une heure sans interruption. Mes synapses demandent des liens hypertextes. Je ne lis plus de gauche à droite – tranquillement, librement - je m’emballe, rebondis, navigue, zappe, podcaste, clique, double-clique, surfe, scanne, jongle, blogue... et bug.

Multitâche je suis, et à connexion haut-débit. Un boîtier électronique m’indique le chemin à suivre : un point bleu sur un écran tactile. Mes phrases se raccourcissent. Mon français s’anglicise. Je suis un digital-native de la Net génération.

Prisonnière du binaire, mon intelligence est artificielle, assistée : what you see is what you get. Plus de place pour le doute, le silence et la nuance. Je est un processus mécanique. Interdiction de divaguer, de méditer. Ne plus réfléchir, décoder, saturer le vide de contenus. Vite, parcourir en ligne des gros titres ou de tout petits articles pas trop compliqués. Je suis hanté. De l’immédiat ! De l'optimal ! De l’instantané !

C’est grave, docteur ? C’est très grave.

Mais il y a un remède (la santé mentale est à ce prix) : la désintoxication par déconnexionIl est grand temps de vivre un grand bug estival, de reconquérir ces terres négligées, ce continent fait de luxe et de volupté, ce monde de concentration et de contemplation, le calme de la pensée.

10 mai 2013

Heureux comme un roi au bras de sa Reine

Ils l’ont fait. Une application iPhone «Race d’Hérens». Dans le bus qui me mène à Aproz, je vois ainsi apparaître sur mon téléphone le portrait et le nom des 270 concurrentes : Schakira, bien sûr, la Reine de l’an dernier, mais aussi Madonna et Rihanna. Et puis Lambada, Disco, Rumba, Samba, Flamenco, etc.

Affiche principale.jpgDans ce bus, on parle français, allemand, italien et anglais. La finale cantonale, devenue nationale il y a deux ans, est déjà internationale. Et les organisateurs ont bien fait de traduire le livret de fête en trois langues ; deux jeunes Australiens peuvent ainsi goûter au charme du discours de Philippe Rubod, directeur de Crans-Montana Tourisme : «ces nobles ambassadrices du Valais ressemblent au peuple valaisan trait pout trait : fières, solides, généreuses, du tempérament à revendre et douces quand il faut».

En guise de bienvenue, cinq cors des Alpes entourent un lanceur de drapeau rouge et blanc à treize étoiles. Un stand vend des T-shirt «Tu Suze ?», «Reine Bull» ou «T’as où les vignes ?». Un autre ne propose que williamine, abricotine et génépi. Pas de doute, on est au Valais, pardon, en Valais.

Quoique. Car il souffle sur Aproz un air de Far West. Serait-ce dû aux chapeaux de cow-boy offerts à l’entrée ? A l’attraction rodéo, un faux taureau mécanique ? A la mode hégémonique des chemises à carreaux ? Ou aux vaches qui s’appellent aussi Dallas, Nevada, Bandit, Cheyenne et Mustang ?

Autour de l’arène, le public se densifie. La fourmilière attend ses reines. Je m’installe à côté d’un retraité, ancien éleveur d’Hérens, fidèle à l’événement depuis trente ans. Il m’explique les subtilités du règlement, et se perd vite en anecdotes : pour exciter les bêtes, il est par exemple d’usage, encore aujourd’hui, de donner durant l’hiver quelques rations d’avoine avec du vin blanc ou du pain imbibé de marc...

Ce passionné regrette les enjeux économiques qui ont défiguré la compétition. Un budget de 1,2 million de francs, des Reines qui valent près de 50'000 francs et une entrée qui coûte cinq francs de plus que l’an dernier : « les syndicats d’élevage s’en mettent pleins les poches ! ».

Il m’encourage à venir assister à des combats dans les alpages : « là-bas, les vaches se battent pour un troupeau, pour des pâturages. Ici, ça n’a pas de sens, c’est comme quand elles vont lutter au Salon de l’Agriculture à Paris »…

Rien n’y fait, la magie opère, je me prends au jeu. J’ai peur pour un rabatteur qui évite de justesse un coup de corne. J’ai mal pour la vache qui saigne du museau (est-ce que ce monde est sérieux ?). Et ris du photographe de presse qui a peur des vaches.

Les heures passent, le soleil tape et les spectateurs boivent de moins en moins d’eau d’Aproz. C’est un peu leur fête des rois. D’autant que le FC Sion vient de prendre un goal, il faut oublier ça, santé ! Il leur est de plus en plus difficile de regagner les gradins. Des enfants sont alors mandatés pour ramener la tournée suivante ; d’autres font des châteaux de sable, avec des verres de bière en guise de pelles. Les pompiers boivent l’apéro avec l’équipe de secours. Des quads remplis de fus de bière ravitaillent les bars. Et les vaches s’appellent désormais Muscat, Baileys, Malibu, Capsule et Barolo.

Il est temps de changer d’air.

En dehors du site, au bord du Rhône, le calme revient. Des familles d’éleveurs bavardent près de leur championne. C’est un lieu où ces dernières s’appellent à nouveau Câline, Copine, Tendresse, Princesse, Fripouille, Friponne, Coquette ou Coquine. C’est un lieu sans sponsor, sans caméra, sans chichi, un lieu qui n’a pas changé avec les années.

Je fais la connaissance de l’éleveur de la 19. Champagne. Il est de Verbier. Il est passionné. Il sait que cette finale ne lui rapportera rien ; même le gagnant ne partira qu’avec une sonnette. Lui s’en moque. C’est un honneur d’être à Aproz. C’est sa première finale nationale.

Il doit me laisser. Champagne a été qualifiée et la finale 1ère catégorie va commencer. Il m’invite à lui rendre visite sur l’alpage cet été, et s’en va.

Il s’en va vers l’arène, majestueux. Sa Reine au bout de la corde, il devient roi. Il parait détendu pour que sa vache reste sereine, mais lorsqu’il passe sous la loge des sept juges, là où sont accrochées les sonnettes des futurs vainqueurs, son cœur bat la chamade. Il entre dans l’arène, face à 12'000 spectateurs, et voilà son salaire : un sentiment de fierté qui justifie des années de travail.

04 mai 2013

Petit écolo

Lorsque j’échange un billet de vingt francs contre un rouleau de sacs poubelles «Trier c’est valoriser», je n’ai pas une pensée pour l’activiste écologiste Nurlan Uteulieva, tué par balles le 10 mars dernier au Kazakhstan pour avoir milité contre l’abatage illégal d’arbres protégés.

humour_le_chat_ecologie.jpgLorsque je dépose mon huile de vidange à la déchetterie, je n’ai pas une pensée pour le chef de village thaïlandais Prajob Nao-opas, abattu en plein jour en février dernier pour s’être s’engagé à ce que les industries ne déversent plus de produits toxiques dans les rivières.

Lorsque je prends le temps d’imprimer recto-verso, je n’ai pas une pensée pour Juventina Villa Mojica, assassinée avec son fils dans une embuscade en novembre dernier. Elle se battait pour sauver une forêt dans les montagnes du sud du Mexique.

Lorsque je règle ma facture Mobility «car sharing» (et l’amende pour dépassement d’horaire), je n’ai pas une pensée pour le journaliste environnementaliste cambodgien Hang Serei Oudom, retrouvé mort en septembre dernier dans le coffre de sa voiture. Il enquêtait sur le trafic de bois de luxe.

Lorsque je résiste aux framboises espagnoles en barquette de 200 grammes ou lorsque je j’éteins les appareils électriques qui fonctionnent en mode veille…

Lorsque je consacre la moitié de la superficie de ma cuisine au tri consciencieux du papier, du verre, du PET, du végétal, de l’alu et des piles, je n’ai pas une pensée pour Margarito Cabal qui s’opposait à la construction d’un barrage géant aux Philippines et qui a été abattu en mai 2012.

Ni pour l’activiste écologiste Chut Wutty, tué par balle en avril 2012 alors qu’il accompagnait des journalistes pour les sensibiliser à la destruction d’une forêt protégée au Cambodge.

Ni pour Almir Nogueira de Amorim et Joao Luiz Telles, deux militants écologistes assassinés en 2010 alors qu’ils luttaient contre la construction d’un gazoduc au Brésil.

Ni pour le journaliste russe Mikhaïl Beketov, décédé ce 8 avril. Pour s’être opposé à la construction d’une autoroute dont le tracé menaçait la forêt de bouleaux de Khimki, il avait été passé à tabac en 2008. Après plusieurs mois dans le coma, il avait été amputé d’une jambe, de plusieurs doigts et avait perdu l’usage de la parole…

Moi qui ai tous mes doigts pour écrire dans cet espace de parole, qu’ajouter ?

Que les gestes du parfait petit écolo me paraissent soudain moins contraignants. Comme un tout petit arbre qui cacherait leur jungle.

Et que je m’en vais de ce pas laisser quelques empruntes écologiques dans la forêt, une manière de rendre hommage à ceux pour qui la défense de l’environnement est une question de survie. Et hélas, chaque semaine depuis dix ans, de mort.

12 avril 2013

Sa révolution lente est en marche

Alors que vous lisez ceci, il marche, il est seul, il a mal aux pieds et aux épaules, il pleut un jour sur deux et il se demande pourquoi il a voulu faire ça.

C’est à pied que le comédien et metteur en scène morgien Sandro Santoro a décidé de parcourir les 1’500 kilomètres qui séparent Morges, son lieu de naissance, et Petrizzi, au Sud de l'Italie, le lieu d'origine de sa famille.

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Peut-être, en ce moment, se souvient-il de son passage mémorable à la Commission communale des naturalisations à Lonay… Ou de Marcovaldo et Domitilla, un spectacle muet qu’il avait mis en scène à Morges en 2003 et qui évoquait déjà le retour aux sources, un voyage vers Italie en Fiat 500… Ou des mots qu’il déclamait sur scène lors de Deux décis d’odyssée, le spectacle créé pour célébrer le nouveau district de Morges : « il réapprend à se courber. En se courbant, il réapprend le goût de la terre. En retrouvant le goût de la terre, il se retrouve »…

Alors, ce défi. Quête ? Pèlerinage ? Hommage ? On laissera le marcheur répondre à la question à son retour.

Pour ma part, ce qui me séduit dans sa démarche, c’est sa lenteur. Peut-être bien que les jeunes Italiens qui subissent de plein fouet la crise ne comprendront pas toujours la symbolique de son entreprise (…)  mais ce que fait Sandro est essentiel.

Lever le pied.

Et guérir de l'addiction à la vitesse.

En cela, la «petite histoire» de Sandro rejoint la grande histoire italienne.

Car c’est dans le Piémont que s’est créé en 1986 le mouvement Slow Food (100'000 membres dans 150 pays) qui prône l'écogastronomie et l'alterconsommation : tout ce que nous mangeons doit être cultivé, cuisiné et consommé… lentement.

C’est aussi en Toscane qu’est née en 2002 l’association Cittaslow (170 villes dans 25 pays) qui cherche à ralentir la vie urbaine en soutenant différentes initiatives : multiplication des zones piétonnes, mise en valeur du patrimoine historique, création de places publiques où converser paisiblement, développement du sens de l’hospitalité chez les commerçants, etc.

Le logo de « Cittaslow » montre un escargot portant une ville sur sa coquille. C’est un peu notre Sandro, ce nouvel apôtre de la lenteur, portant sur son dos sa ville natale, pour rejoindre lentement ses origines, en évitant soigneusement les grandes agglomérations (il évite en ce moment Milan par l’ouest).

Ralentir pour se souvenir. C’est en substance ce qu’écrivait Milan Kundera dans un roman sobrement intitulé La Lenteur : « le degré de la vitesse est directement proportionnel à l'intensité de l'oubli ». CQFD.

En avançant tranquillement vers son passé, Sandro Santoro nous montre une heureuse perspective d’avenir, une nouvelle Renaissance.

Et comme dans la fable, la tortue en sort toujours gagnante.

 

« La tête penchée vers le sol, à cause du poids de mon sac à dos, j’avance. Avant de pouvoir commencer la réflexion, l’effort physique dicte mes pensées. Mal aux pieds, aux épaules. Je regarde les deux mètres devant moi. Ils me suffisent »

Sandro Santoro, dans son blog.

13 mars 2013

Pas toujours du bon côté...

 

Réfugié dans les étages de son château ce lundi soir, le Conseiller d’Etat socialiste Pierre-Yves Maillard aurait peut-être donné cher pour perdre quinze ans, son poste... et tourner sa veste.

château.jpgAlors que la fonction publique en grève manifestait sous ses fenêtres contre son plan d’assainissement des caisses de pension, criait des slogans très peu respectueux et huait son nom, cet ancien syndicaliste aurait en effet certainement préféré dépoussiérer son mégaphone et clamer ce qu’il écrivait dans un article paru en 1998 :

« La grève est une libération. Elle est une affirmation de force et de dignité […] Qu’elle revienne donc, qu’elle enrichisse nos moyens de lutte, qu’elle gagne nos têtes, qu’elle ouvre à nouveau le champs des possibles... »*

L’Histoire est pleine d’ironie. Cet ancien prof d'école est maintenant seul dans son donjon, prisonnier du devoir de collégialité. Sur la place, il y a ses anciens collègues qui contestent, qui revendiquent et qui protestent. Dans les slogans des manifestants, le nom de Maillard a rejoint ceux de Broulis et de Leuba : même brouillard, même malice, même combat…

Vrai que cela me fait comme un pincement au cœur. Un pincement, certes de différente intensité, mais éprouvé à deux reprises ces derniers mois :

La première fois lorsque j’apprenais que ce monument de Gérard Depardieu, ce joyeux drille des Valseuses, fils de prolétaires et ancien petit loubard de la banlieue de Châteauroux, avait retourné son pantalon, était devenu le lâche multimillionnaire que l’on sait, fugitif, et à la botte d’un dictateur liberticide.

La seconde fois lorsque j’apprenais avec effarement qu’avant de devenir l’opportuniste patron de Novartis, cet ogre de Daniel Vasella militait au sein de la Ligue marxiste révolutionnaire, un ancien parti d'extrême gauche communiste qui luttait contre le capitalisme…

Alors, pour se consoler, il n’y a qu'un seul geste : celui de retourner au modeste, à la constance, la valeur sûre, la clairvoyance de Georges Brassens :

 « Quand ils sont tout neufs, qu'ils sortent de l’œuf, du cocon, tous les jeunes blancs-becs prennent les vieux mecs pour des cons.

Quand ils sont devenus des têtes chenues, des grisons, tous les vieux fourneaux prennent les jeunots pour des cons ».

*Article paru en 1998 dans Les huitantes ans de la grève générale, édité par le Parti socialiste lausannois.

 

22 février 2013

Rendez-vous à la prochaine pleine lune

Si les mots «télésiège débrayable huit places» et «forfait journalier adulte» sont vulgaires à tes oreilles, ces quelques lignes sont peut-être pour toi.

Au fond de la vallée, bientôt, tu es attendue.

En fin de journée, à l’heure où les skieurs s’en vont comme des robots s’enfiler une dernière williamine au pied des pistes, tu la verras s’élever dans le ciel, discrète, ce sera l’heure. L’heure de t’habituer lentement à la nuit.

images.jpegTe voilà partie, il n’y a que le frottement des peaux sur la neige, tes bâtons alternés, ton souffle. Lors des pauses qui sont rares (à la station, le thermomètre affichait moins quinze), tu saisis le vent qui coupe à travers bois et la Gougra qui ruisselle entre les pierres. Tu adoptes un rythme qui te tient chaud, mais pas trop. Si tu avais une lampe, tu verrais des yeux dans la forêt mais tu as raison de toujours tout oublier.

Tu regardes ta montre, il devrait faire nuit et il fait jour. Son disque est tout à fait sorti du bois. Elle te veille, pleine de gratitude, si pleine que la Corne de Sorebois se dessine en ombre sur l’alpage laiteux de Torrent, si pleine que la neige suffit à voir clair, et à perte de vue.

Tu es dans la lune, dans le vide, un mètre de neige sous les lattes. Tu laisses échapper de ta bouche un peu de vapeur de toi.

A cette heure du jour et à ce mois de l’année, tu es seule et laisse la nature reprendre ses droits. Quelque part doivent remuer les trois bouquetins aperçus ici même au matin. La lumière transforme les troncs en des loup-garous dont tu préfères cacher l’existence aux braconniers anniviards. La nature ne sait plus quoi inventer pour se faire remarquer. La transe est proche. Les rochers ont des têtes de renard et la peau des monstres évolénards, un soir de Mardi gras. Tu connais l’excitation de la première fois, montée d’adrénaline.

La lune lave tes idées noires. Ta cervelle s’oxygène. Tu t’étais roulé une cigarette à l’avance, tu la fumes tranquillement. Tu chantes au clair de la lune.

La nuit se prête aux mirages. Te salue alors de la corne un troupeau fébrile de vaches d’Hérens. L’été dernier la Reine s’appelait Ravage.

Tu rêves. Maintenant, les pierres sont des baraquements de fortune. Autour d’eux s’activent des centaines d’ouvriers étrangers venus construire le barrage de Moiry. Tu les entends parler italien. L’un d’eux t’apprend que Moiry vient de «Morteys», lieux où les morts vont faire pénitence. Il te tutoie, il ne te promet pas la lune, il te donne simplement rendez-vous au même endroit, le 25 février, sous la prochaine pleine lune.

10 février 2013

La fin des villages ?

Cette chronique est née cet hiver lors d’un road trip à travers les Etats-Unis durant lequel j’ai vu ce que je ne voulais pas voir chez moi. D’un côté, des villages résidentiels éparpillés sur des kilomètres, où plus personne ne marche. De l’autre, en réaction, la mode du « Nouveau piétonnisme », des quartiers flambant neufs, à taille humaine, des imitations de village, mais sans histoire ni traditions.

001942490.jpgCette chronique a mûri à la lecture de La Fin du village du sociologue Jean-Pierre Le Goff. Cinq cents pages qui revisitent un demi-siècle de l’histoire d’un petit bourg provençal, le sien. Sa conclusion : la mort imminente de ce que l’on appelait « village ».

L’autoroute a rendu la ville trop proche. Barricadés derrière les clôtures de leur villa ou de leur ferme rénovée, les « rurbains » ou « néoruraux » ont importé leur individualisme. La propriété est privée. L’autochtone, minoritaire. L’animation, subventionnée. Le reataurant, asiatique. Et l'instituteur, bobo citadin. Bref, selon Le Goff, le dialogue est rompu entre ceux qui portent encore un surnom et ceux qui tondent leur gazon, ceux qui travaillent sur place et ceux qui y font garder leurs enfants, ceux qui sont le patrimoine et ceux qui disent tant vouloir le préserver, ceux qui s’arrêtent bavarder sur la place et ceux qui préfèrent passer des soirées cathodiques ou anxiolytiques…

Cette chronique aimerait donner tort au modèle américain et au pessimisme du sociologue, remettre l’église au milieu du village. Ce dernier est-il vraiment, chez nous aussi, en voie de disparition ?

Mes amis qui ont récemment choisi de s’établir dans un village encore « abordable » pour voir grandir leurs enfants me racontent leurs difficultés d’appartenir à une communauté. A quoi bon devenir propriétaire si la propriété devient forteresse ? Comment ralentir la déshumanisation des campagnes ?

Le thème est complexe et la réponse ne tiendra pas dans ce petit rectangle. Il y a pourtant des petits gestes qui feraient de bonnes résolutions 2013.

Si nous ménagions parfois nos voitures, non dans un souci écologique, mais pour multiplier nos chances de rencontrer un voisin ? Si nous nous intéressions à l’histoire du terrain et de la maison où nous venons d’emménager ? Si, le 3 mars prochain, nous choisissions d’accepter les « effets secondaires » de la Loi sur l’Aménagement du Territoire afin d’éviter le mitage des campagnes, la multiplication d’îlots bétonnés, et d’optimiser les zones à bâtir existantes au sein des villages ? Si nous allions ce soir manger à l’auberge communale ? Et si nous rasions enfin ces satanées haies qui délimitent nos prisons?

20 décembre 2012

Voeux "culturels" pour 2013

Que le prochain tube interplanétaire soit nord-coréen. Que Berlusconi se mette enfin sérieusement à la chanson. Qu’on crée dans la petite ville de Tulkarem un opéra israélo-palestinien. Que l’érythréo-éthiopienne ne soit plus une guerre mais la danse de l’été. Qu’autour des ruines de Bamiyan, un public mixte applaudisse la première comédie musicale afghane d’après guerre. Qu’en matière d’Europe, la culture réussisse là où a échoué l’économie. Que l’Armée du Salut gagne l’Eurovision et force les Conservatoires à jouer dans la rue. Que l’art subventionné s’ouvre à l’art amateur, et vice-versa. Qu’on file le Goncourt au prochain Joël Dicker. Que les liseuses électroniques épargnent les derniers bons libraires et les rares diffuseurs décents. Qu’on distribue gratuitement dans les gares quelques pages de Catherine Safonoff, Jacques Chessex, Corinne Desarzens ou Charles-Albert Cingria. Et surtout, surtout : qu’il fasse beau à Paléo.

04 décembre 2012

Joyeux vingtième anniversaire, Europe mort-née !

On évoque souvent le 6 décembre 1992 en des termes strictement politiques et économiques : on pèse les bénéfices, on évalue les pertes. Mais qu’en est-il de la «mentalité» que traduit ce vote? A la mémoire des 49,7% de Suisses qui avaient voté oui ce dimanche dit «noir», laissons la parole à Charles-Ferdinand Ramuz et Max Frisch. 

Histoire de nous souvenir que tous les cantons romands avaient alors (à tort ou à raison) voulu monter dans le train européen (les Vaudois à 78,3%), imaginons l’échange d’un Suisse romand et d’un Suisse allemand, deux hommes qui ont su vivre «à l’étranger», le premier à Paris et le second à Rome.

Ramuz.jpgPatriote mais pas nationaliste, Charles-Ferdinand Ramuz a toujours placé la région au dessus de la nation (et l’Europe est une région !). Il nous aurait certainement mis en garde contre un trop frileux repli sur nos frontières : «l’être trop isolé est un être malade. L’être qui ne communique pas est un être condamné. Nous sommes un pays de neurasthéniques et qui ne veulent pas le voir ».

Le programme politique de Ramuz aurait surpris bon nombre de ses admirateurs invétérés : « gouverner, c’est distinguer de loin où il serait désirable d’aller et distinguer ensuite comment on peut y atteindre ; ce qui suppose d’abord la possibilité de se déplacer politiquement, économiquement et socialement, on veut dire à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Etat. Or c’est précisément cette possibilité que nous n’avons pas ; car encore nous sommes neutres ».

 

max_frisch.jpgSûr que Max Frisch (décédé un an avant le vote) n’aurait pas non plus entendu ce choix comme une preuve d’indépendance : « on ne peut pas parler de liberté avec ces Suisses, tout simplement parce qu’ils ne supportent pas qu’on la mette en doute, cette liberté, qu’on la considère comme un problème et non comme un monopole de la Suisse. D’ailleurs, toute question franchement posée leur fait peur ; ils ne pensent jamais au-delà de ce qui leur assure une réponse toute prête, une réponse pratique, une réponse qui leur soit utile. »

 

Si nombreux sont ceux qui saluent aujourd’hui un vote courageux, l’écrivain zurichois y aurait davantage vu les symptômes d’une angoisse viscérale : « leur peur de l’avenir, leur peur d’être pauvres un jour peut-être, leur peur de la vie, leur peur de mourir sans assurance-vie, leur peur tous azimuts, leur peur de voir le monde se transformer, leur peur quasi panique devant l’aventure intellectuelle ».

 

Charles-Ferdinand et Max, revenez quand vous voulez !


Le 6 décembre 1992, la Suisse refusait à 50,3% le Traité sur l’Espace économique européen / Max Frisch, Stiller, 1954. C.-F. Ramuz, Besoin de grandeur, 1937.