03 mars 2015

Nos intégristes à nous !

Lorsqu’en ce début d’année, on parle d’extrémisme religieux, on pense forcément à l’Islam. Qu’en est-il des chrétiens de chez nous ?

 

Deux chemins étaient représentés, l’un, large et mauvais, semé de tentations – les cafés, le cinéma, l’alcool, les slows et les baisers qu’on a envie d’essayer à 12, 15 ou 17 ans - l’autre exigeant, étroit, le chemin droit que Dieu espère pour les hommes. La morale personnelle se présentait comme un choix dramatique, et non pas comme quelque chose qui se construit au gré des expériences.

 

wpfe08f0e6_03_06.jpgL’enseignante vaudoise Anne-Sylvie Schertenleib se souvient ainsi d’un tableau de famille qui avait marqué son enfance. Dans un récit fraîchement paru, Toutes ces choses extrêmes et si importantes, elle évoque la réconciliation entre son éducation dans un milieu évangélique - « mon Jésus m’empêchait de vivre et étalait mon péché à chaque pas » - et sa vie de femme curieuse et épanouie - « j’ai pu douter, penser contre ce qu’on m’avait dit, et choisir ».

Si l’auteure est parvenue à concilier ces deux mondes, sans perdre la foi, combien souffrent encore de telles déchirures ?

Depuis un siècle et demi, la région d’Aubonne, par exemple, concentre plusieurs communautés évangéliques, la plupart darbystes. Même si l'évolution actuelle de ces assemblées tend vers plus d'ouverture, on peut, à mon sens, parler d’intégrisme, puisque ces frères vivent selon une doctrine rigide, repliés sur eux-mêmes, et que leurs conventions sont pour le moins excessives : structure familiale patriarcale (seul le père travaille à l’extérieur), code vestimentaire pour les femmes, mariage autorisé qu’au sein de l’assemblée, refus de la contraception, absence de contact avec les autres Eglises, culte réservé aux membres de la communauté, abstention de vote et d'engagement politique, rejet du cinéma, du théâtre, de la télévision, etc.

Ce christianisme très moralisant n’est pas une secte ; il n’est pas dangereux pour le reste de la société, et les darbystes sont souvent des citoyens chaleureux. Mais combien de tensions familiales et de souffrances durables ? Combien de jeunes à subir les pressions d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un cousin ? Combien de parents ayant perdu leur enfant embrigadé ?

Loin de moi l’envie de lancer une chasse aux sorcières. Je rêve simplement qu’au 21ème siècle - dans le district comme partout ailleurs - on renonce à ces religieux lavages de cerveau, ces croyances infantilisantes, et qu’on ranime un vieux credo: penser par soi-même.

Anne-Sylvie Schertenleib, Toutes ces choses extrêmes et si importantes, éditions de la Thièle, 2014.

20 février 2015

TGV Lyria et butor étoilé

Ceci s’écrit dans le sens contraire de la marche du train, sur une tablette rabattue. « Ladies and gentlemen, welcome on board », un accent français prononcé.

Une vitre sale me prive des neiges de la plaine de l’Orbe, des cerisiers dessinés à l’encre de Chine et des rapaces qui brassent la brume rosée du matin. Je vais d’une ville à une autre ville, sans poser un pied parterre, sans jouir d’une nature enfin hivernale. A cadence régulière, les passagers éternuent et propagent l’épidémie. Côté fenêtre, on lit Forel et le Léman, il y a des graphiques à l’intérieur. Côté couloir, on parle japonais, il y a un iPad qui filme en travelling. Sur la vitre, il est écrit « issue de secours », il y a un marteau brise-verre à proximité…

Ne pas prendre le temps de fouler la terre et apprécier la nature. La consommer. La semaine dernière, une heure de route, parking, une heure de peau de phoque, panorama au sommet du Pic Chaussy, une demi-heure de descente, parking, une heure de route. La semaine prochaine, au Grand-Bornand, de ces Alpes disneylandisées, avec magasins de sport, télésièges débrayables, pistes bleues et après-skis…

Dernièrement, j’ai fait la connaissance du dessinateur animalier genevois Pierre Baumgart. Une amitié est née. Nous avions prévu de nous promener dans le Jura. La veille au soir, il m’appelle : « Tu sais pas quoi ? Il y a un butor étoilé au bord du Rhône ! ». Tiens. Ça alors. Un butor étoilé… (est-ce un insecte ?, un oiseau ?, un rongeur ?, je ne connais que l’écrivain Michel Butor...). Wikipédia m’apprend qu’un butor étoilé est un échassier de la même famille que le héron, une espèce menacée. Mon moteur de recherche retrouve un article de Terre et nature, un reportage dans la Grande Cariçaie, sur les rives du lac de Neuchâtel : « Lorsque le butor étoilé se décide enfin à prendre le risque de se mettre en marche, quel spectacle ! ».

Le lendemain, Pierre m’emmène donc au bord du Rhône, dans les Teppes de Verbois. Munis d’une paire de jumelles et d’un télescope, nous attendons. Se mêlent à la lumière de janvier les vapeurs de l’usine d’incinération des Cheneviers, les trajectoires des vols pour Cointrin et la symphonie des bûcherons. Une heure passe. Puis deux.

copie-butor-etoile-camargue.jpgSoudain, le voilà. En lisière de roselière. Ses pattes démesurées. Ses mouvements reptiliens. Quel spectacle. Deux minutes d’émerveillement pur. Puis il disparaît…

Mon TGV Lyria traverse maintenant le Jura français. A grande vitesse, dans le sens contraire de la marche, prisonnier d’une vitre sale, j’ai une pensée attendrie pour ce bon Pierre qui doit être en train de croquer un martin-pêcheur, ou s’émerveiller des mouettes des Bains des Pâquis.

02 février 2015

Comme une espèce qui disparaît

Zoo de Hobart (Tasmanie), le 7 septembre 1936

 

Bien cher homo sapiens,

Ce lundi de septembre, l’astre irradie le ciel austral, une centaine de degrés fahrenheit à l’ombre. Il n’y a pas d’ombre, tu as bêtement oublié d’ouvrir la trappe de mon abri.

Quand le soleil aura disparu, la nuit sera longue et glaciale, je ferai mes dernières rondes entre tes hautes grilles de mailles serrées.

Huit ans déjà. Qu’ils sont loin les eucalyptus géants de mon enfance, qu’elles sont floues les forêts denses de la Vallée de la Florentine.

C’est là-bas que ton frère m’a capturée, il y a trois ans, c’était au début de l’été. Il m’a piégée au collet, il m’a jetée dans une caisse en bois, il a percé deux petits trous. Il a mis la caisse dans un wagon de marchandises pour Fitzgerald, Westerway, New Norfolk. A Hobart, il te l’a échangée contre cinquante-cinq livres australiennes. Tu l’as ouverte au pied-de-biche, entre ces grilles de mailles serrées. Tu m’as trouvé un nom, Benjamin, tu n’as même pas su reconnaître mon sexe. Tu as dit que je tombais bien, le précédent avait crevé vingt mois plus tôt, son cadavre vendu cinq livres à un musée pour en exhiber la peau. Maintenant, ma présence ferait revenir les visiteurs…

tigre_tasman.jpgAs-tu déjà oublié à quoi ressemble un thylacine ? Vois cette photographie prise à mon arrivée. Oui, une sorte de grand chien au poil court, avec quinze bandes sombres sur la croupe, j’étais le Tigre de Tasmanie.

Visionne ces cinq séquences filmées au zoo, quelques secondes en noir et blanc. Tu me vois tourner en rond, la démarche lourde, tu peines à croire qu’en liberté, je faisais des bonds de kangourou. Tu me vois roupiller, enroulée sur moi-même. Tu me vois poser mes pattes de devant sur les grilles pour manger dans ta main. Tu souris quand je baille à m’en décrocher la mâchoire... Seulement, ces films sont muets, et jamais plus tu n’entendras mes aboiements, mes grognements.

Maudit 13 mai 1792. Tes aïeuls nous ont « découverts », contemplés, dessinés, ils nous ont trouvé un nom, thylacinus cynocephalus, ils nous ont pesés, mesurés, découpés.

Et puis la curiosité a viré à la crainte. Ils ont vu nos mâchoires de loup, ils ont prédit de lourdes pertes bouchères pour les éleveurs. Ils nous ont chassés sans relâches, ils ont offert des primes d’abattage, une livre par tête d’adulte, dix shillings par tête d’enfant. Il y a six ans, ton cousin, agriculteur à Mawbanna, craignant pour son poulailler, a tué mon dernier cousin en liberté.

Et puis la crainte a viré au regret. Il fallait absolument nous protéger, nous « réintroduire », dans l’état de Victoria, délimiter des réserves, dans l’Arthur-Pieman. Cet été, vous nous avez accordé votre « protection juridique ». Il me restait cinquante-neuf jours à vivre, et j’étais la toute dernière représentante de l’espèce.

Vous conserverez des centaines de peaux dans vos musées, chaque pays voudra la sienne. Vous daterez nos carcasses au carbone 14. L’Australian Museum de Sydney investira quarante-huit millions de dollars pour cloner un embryon conservé dans le formol.

Les crypto-zoologues croiront en notre survie, quelque part. Ils offriront 1'750'000 dollars australiens pour une capture. Ils déposeront des appâts, des pièges photographiques, ils brandiront pour preuve de mauvaises vidéos tournées dans le Queensland, une touffe de poils ramassée au nord-ouest de la Tasmanie, une foule de témoignages authentiques, autour du Lac Saint Clair, près du village de Pyengana, et jusqu’au Puncak Jaya.

Vous ferez de moi la mascotte de votre équipe nationale de cricket, le logo de vos plaques d’immatriculation, le signe distinctif des bières de la Brasserie Cascade.

En mon souvenir, vous ferez de ce 7 septembre la Journée nationale des espèces menacées. Un office du tourisme ira jusqu’à restaurer la cabane de celui qui m’avait capturée il y a trois ans…

Le ciel s'embrase de rouge et d’or, le vent se lève, il fera froid, trop froid, tu ne viens toujours pas ouvrir la trappe de l’abri. Je ne passerai pas la nuit. Il n’y aura plus jamais de portée dans la poche marsupiale d’une thylacine.

25 janvier 2015

R.I.P. Le Mazot

Le 24 Heures  en parlait ce lundi : Le chantier du nouveau quartier des Fonderies marque le début de l’impressionnante mue de Morges.

L’article évoquait la fin d’une époque. Après la fermeture des usines Oulevay et Pasta Gala, la destruction de la fonderie Neeser marque la fin de Morges l’industrielle.

Mazot.jpgC’est une autre fin qui me chiffonne le cœur aujourd’hui, alors que je passe, rue de Lausanne 33, devant les palissades de chantier. Il y avait là derrière, entre la route cantonale et le chemin de fer, au pied de la fonderie, un petit chalet sur la paroi boisée duquel on peut encore lire, pour quelques semaines, l’inscription « Le Mazot ».

Si les murs pouvaient parler.

Le Mazot, un havre de verdure indomptée, le contraire d’un parc public aseptisé. Le Mazot, un loyer modéré, pas de digicode, portes ouvertes à toute heure, toute l’année. Le Mazot, un calendrier chargé en festivités, une centaine de noctambules pour les plus mémorables. Le Mazot l’hiver, des jeunes à peine vêtus quittant un sauna artisanal, traversant la route, sous le regard médusé des automobilistes, pour se jeter dans le lac. Le Mazot l’été, une scène improvisée sous un tilleul géant pour des concerts de chansons françaises…

Adieu Le Mazot. Et merci. Tu as su nouer de sacrées amitiés - autant de prénoms gravés sur le plancher de ton salon - et quelques histoires d’amour.

Voilà pourquoi je suis partagé entre la satisfaction de sentir Morges bouger, se développer, et la mélancolie de voir disparaître une oasis de liberté de plus.

Avant d’habiter Le Mazot, j’avais côtoyé L’Ephémère, un squat portant bien son nom. L’endroit, rebaptisé Résidence du Square des Charpentiers, n’abrite aujourd’hui que des appartements de haut standing…

Me revient alors en tête « La Coquette », un poème de Sébastien Pleux, ancien locataire du Mazot :

 

Du long de longues palissades

des terrains en jachère

s’enlaidissent chaque jour

d’appartements trop chers 

luxure désopilante

La Coquette se la joue femme friquée.

 

Et puis ces vers d’anticipation :

 

Mon pauvre ami de Morges, où est passé ta rouille ?

Dans un cadre en bois, bientôt la photo du Mazot…

 

Puisse le nouveau quartier des Fonderies vivre pleinement et accueillir une vraie mixité sociale. Parmi les 115 logements prévus, 18 seront des logements subventionnés, c’est un début. Le quartier sera labellisé « Minergie ». Puisse-t-il – et les trois autres qui verront le jour d’ici 2025 – gagner le label d’une autre énergie renouvelable : celui de la chaleur humaine.

07 novembre 2014

Au siècle passé, Federer était morgien, et écrivain

AVT_Claude-Anet_1247.jpgIl n’a pourtant donné son nom - Claude Anet qu’à une ruelle en bordure du rail et de l’autoroute, un chemin planqué derrière l’avenue Paderewski.

Il naît à Morges en 1868, il grandit dans une famille protestante, il s’appelle encore Jean Schopfer.

En 1892, il remporte le Championnat de France international de tennis, le tournoi qui allait s’appeler… Roland Garros.

Dix ans plus tard, il publie, sous le pseudonyme Claude Anet, un recueil de nouvelles intitulé Petite ville. Son préambule parle de la Coquette :

« Ma petite ville ne compte que 6'000 habitants, des mœurs bourgeoises, discrètes, paisibles ; elle est presque en retrait de l’existence. Dans les statistiques judiciaires, elle doit figurer au rang le plus honorable ; les délits y sont rares, les crimes inconnus. Pourtant elle a ses drames. »

Puis il s’en va, il se retrouve en Perse. Téhéran était alors « à dix jours de Paris pour un voyageur pressé ». Il y retourne deux fois, il apprend le farsi, il traduit une centaine de quatrains d’Omar Khayyam, le poète qui chantait, en terre d’Islam, il y a mille ans, les femmes et le vin.

Claude Anet travaille ensuite comme reporter pour Le Petit Parisien, il apprend le russe, il couvre la Révolution d’Octobre, il laisse quatre volumes de chroniques.

A son retour, il rédige deux chefs-d’œuvre, Ariane, jeune fille russe (1920), qui a failli lui valoir le Prix Goncourt, et Mayerling (1930), qui connaîtra deux adaptations cinématographiques, dont une de Terence Young.

Mon coup de cœur est un petit livre, aussi frivole qu’impitoyable, Notes sur l’amour. En Russie, l’auteur avait connu la passion, spontanée, imprévue, « bouillonnement de forces désordonnées, presque vierges, incontrôlables ». Elle ressurgit dans ce petit traité radical :

« On ne choisit pas sa maîtresse. Elle vous tombe dessus. Quelques-uns ajoutent : comme une tuile. »

« La jalousie est le meilleur antidote connu de l’amour. Elle le tue certainement… chez l’autre. »

« Es-tu amoureux ? Sache à l’avance que ton amour n’a pas une chance sur dix mille d’être durable. Agis pourtant comme s’il devait être éternel, car dans le domaine de l’amour, tout arrive, et tel qui pensait être parti pour un voyage d’un mois se trouve embarqué pour la vie. »

Etc.

11 octobre 2014

Une « fondue-calèche » avant l’hiver

Ce dimanche d’octobre, le réchauffement climatique avait du bon. Rendez-vous à une heure buvable à Concise, « première commune vaudoise », quand on vient de Neuchâtel.

calechesjaggi-concise-3-1.jpgNous attendent deux Franches-Montagnes de 12 et 24 ans attelées à une calèche de fabrication polonaise. Le cocher l’a ramenée du Salon du Cheval de Paris. Bien sûr à cheval ! Claude Jaggi rallie aussi chaque année en calèche le Musée du Cheval de La Sarraz à la foire agricole de l’OLMA, à Saint-Gall.

Pour ce midi d’octobre, l’itinéraire est plus modeste. Deux-trois heures de « fondue-calèche », à cheval sur trois communes de la rive ouest du lac de Neuchâtel. Une idée toute simple et un franc succès depuis cinq ans.

A l’allure du pas. De part et d’autre d’une table en érable qui intègre un réchaud à fondue ; Claude est menuisier. A la sortie du village, sa femme Danièle lâche Zora, une chienne hyperactive qui s’en va en éclaireuse. Le cocher parle à ses juments, il salue les passants par leur prénom, il s’adresse surtout à ses invités. C’est un Œil de Perdrix d’André Leuenberger et un salami de cheval aux noix, tout vient de la Maison des Terroirs à Grandson ! Des anecdotes à la pelle, une montagne d’humour et une répartie à vous donner des crampes d’estomac. On passe rapidement au « tu ».

Sur le Chemin des Pêcheurs, on apprend que les terrains du bord du lac avaient été vendus jadis à un promoteur pour 80 centimes le mètre carré (la commune n’en voulait pas), puis revendu à des Zurichois et des Genevois ! Ici, c’est la cabane des pêcheurs, Alain et Philippe Auberson, les rois de la bondelle fumée ! Plus loin, sur la commune d’Onnens, les immenses hangars que vient de vendre Phillip Morris ! On traverse la double voie ferrée, l’A5 semi enterrée, il est temps d’allumer le réchaud. Le paysage défile, la spatule tourne, le fromage fond, l’ambiance prend. Claude évoque sa spécialité, la fondue aux truffes, celle qu’il servira au Marché aux Truffes, le week-end suivant, ici-même, à Bonvillars. A l’heure du coup du milieu - une bouteille de kirsch enveloppée de ficelle dans un « gratte » en osier - on traverse les vignobles fraîchement vendangés...

Mais déjà Concise, station terminus. La calèche se range en prolongement de la terrasse du Restaurant du Lac et Gare, pour le café. On pensait avoir fait le tour. C’était sans connaître la passion des Jaggi pour leur région. Quoi ? Vous ne connaissez pas le Mont-Aubert ? On vous y conduit !

Le dimanche s’achève donc à 1339 mètres d’altitude, sur un nid d’aigle qui domine le lac de Neuchâtel, à hauteur des Aiguilles de Baumes. Devant nous, les Alpes, d’une rare clarté, on distingue le Cervin. Un tableau à conserver soigneusement au fond de soi, pour mieux affronter l’hiver.

25 septembre 2014

Quand Charles Dickens parle des vendanges en Suisse

A l’heure où nos vignerons aiguisent leurs sécateDickens.jpgurs ou huilent leur machine à vendanger, préparent leurs cageots jaunes ou louent une remorque à bascule, convoquent des amis ou un contingent de saisonniers polonais, voici, en guise de récolte précoce, quelques lignes, les bonnes feuilles de Charles Dickens.

Que disent les personnages du plus grand romancier anglais du XIXe siècle quand ils traversent la Suisse romande en pleines vendanges ? La réponse au premier chapitre du livre II de La Petite Dorrit, un roman publié dans les années 1850 :

« C’étaient les vendanges dans les vallées du versant suisse du col du Grand-Saint-Bernard et le long des rives du lac de Genève. L’air était lourd des senteurs du raisin cueilli. Des paniers, des hottes, des baquets pleins de raisin qu’on avait transportés toute la journée le long des routes et des chemins, encombraient les seuils assombris des maisons dans les villages et obstruaient leurs étroites rues abruptes. »

Rien ne semble avoir changé en un siècle et demi (sinon le nom du lac Léman). La suite trahit toutefois les attentes d’un touriste britannique de l’époque qui recherche une Suisse naturelle, primitive et arriérée :

« La paysanne qui regagnait péniblement sa demeure calmait de quelques raisins glanés ça et là l’enfant pendu à son épaule ; l’idiot qui réchauffait au soleil son énorme goitre, assis sous l’auvent du chalet de bois au bord du sentier de la cascade, mâchonnait des raisins ; l’haleine même des vaches et des chèvres exhalait l’odeur des feuilles de vigne et des râpes de raisin ; dans la moindre auberge, la compagnie attablée mangeait, buvait, parlait raisins. »

La caricature peut blesser. Mais elle ferait presque regretter une époque qui mettait les vendanges au centre des préoccupations sociales. Dickens nous parle de villages quasi autarciques, d’une Suisse qui n’importait pas encore les 60% du vin consommé...

Le couperet tombe véritablement en fin de description :

« Quel dommage que cette généreuses abondance ne pût communiquer sa saveur de fruit mûr au vin de ces mêmes raisins ! »

Cette fois, les mots de Dickens ont mal vieilli. Ils tournent au vinaigre. Nos vins ne sont plus aujourd’hui les piquettes âpres et râpeuses de nos aïeuls. Ils n’ont plus rien à envier à leurs voisins français. Les quotas ont affiné la qualité, les cépages se sont diversifiés et la vinification s’est bonifiée avec les années.

Souhaitons que, malgré le mois de juillet pluvieux et l’invasion de la drosophile « suzukii », la cuvée 2014 continue de contredire les appréciations de Dickens !

15 septembre 2014

Comment sommes-nous devenus si cons ?

Ils sont 200'000 à s’être précipités dans un kiosque (parfois une librairie) pour se désennuyer en essorant le torchon vengeur de la cocue présidentielle.

Bentolila.jpgHasard du calendrier, le règlement de compte de Valérie Trierweiler, l’ex Première dame de France, sortait en même temps que le nouvel essai du linguiste Alain Bentolila : Comment sommes-nous devenus si cons ?. Son titre provocateur contredit une étude bien ficelée, basée sur des enquêtes de terrain.

L’auteur s’en prend à toutes les formes de paresse intellectuelle. Il commence par épingler la « grande anesthésiste », la télévision, son culte du prévisible, du déjà-vu, du déjà-su, la perte du désir de l’inconnu. Il en veut aux animateurs de débat qui interdisent à leurs invités les développements trop longs et trop compliqués. « La petite anecdote, le coup de gueule péremptoire sont les modes d’expression les plus appréciés ; ils sont ce qui va faire de vous un bon client et vous assurer de fréquentes invitations sur les plateaux. »

Autre cheval de bataille, les discours politiques actuels : la peur de lasser, de ne pas être compris, de ne pas aguicher, le ton populiste, complaisant ou scandaleux, la rhétorique sirupeuse qui déresponsabilise, « enfume » et « euphémise ».

Alain Bentolila dénonce les travers d’une société de l’immédiat qui méprise la complexité, l’écoute de l’autre, la contradiction. D’une école qui n’enseigne plus le goût de l’effort, de la pensée méticuleuse, laborieuse et méthodique. Des nouvelles pédagogies qui se persuadent depuis trente ans que l’élève construit lui-même son savoir, au gré de ses désirs et de ses envies.

« Nous sommes devenus cons parce que nous avons renoncé à cultiver notre intelligence commune comme on cultive un champ pour nourrir les siens. Oubliés le questionnement ferme, le raisonnement rigoureux, la réfutation exigeante, toutes activités tenues aujourd’hui pour ringardes et terriblement ennuyeuses. »

Merci, Valérie Trierweiler, pour ce moment de détente qui fait oublier, 320 pages durant (un très long Paris Match), les vrais enjeux de la politique !

15 juillet 2014

« La Venoge » fête ses 60 ans !

Jean-Villard_Gilles_(1975)_by_Erling_Mandelmann.jpgLe poème-monument vaudois "La Venoge" fête cette année ses 60 ans. L’occasion de parcourir, de la source à l’embouchure, cette rivière célébrée par le chansonnier Jean-Villard Gilles.

 

« Faut un rude effort entre nous / Pour la suivre de bout en bout... » Du pied du Jura au lac Léman, de L’Isle à Saint-Sulpice, 23 villages, 41 kilomètres : «Car, au lieu de prendre au plus court, / Elle fait de puissants détours. »

Le pèlerinage débute au Chaudron, une source vauclusienne à la lumière bleue, irréelle. L’eau est si claire qu’on la boit au creux de la main. L’endroit idéal pour relire les quatorze strophes du poème :

« On a un bien joli canton… »

Faut-il appuyer l’accent, comme le faisait Gilles ? N’était-il pas sarcastique ? Simplement nostalgique ? Ses années parisiennes n’avaient-elles pas fait de lui « un paria sans attaches, déracinés », comme il le dit lui-même en 1939, à la veille de son retour au pays ?

On emporte ces questions sans réponse le long du ruisseau, jusqu’à L’Isle, son bassin majestueux, son jet d’eau et son château du 17ème siècle surnommé « le Versailles vaudois », en plus modeste évidemment.

On voyage ensuite comme Gilles, lorsqu’il partait découvrir le pays, durant la guerre. « A pied, bien entendu, c’est-à-dire à bicyclette, ce parfait moyen de locomotion ». Les restrictions d’essence avaient alors fait disparaître les voitures. « Il n’y avait rien entre la Suisse et nous que la vérité, la lumière, le silence », écrit-il dans le récit autobiographique Mon demi-siècle.

A L’Isle, les drapeaux sont vaudois, avant d’être suisses. Des wagons du train aux tracteurs John Deere, tout est vert et blanc.

A Cuarnens, le visiteur peut descendre à l’Hôtel de France. Un clin d’œil à la deuxième patrie du chansonnier ?

jean-villard-gilles-vaud-serie-d-ete-la-venoge-vaudois-jean-villard-gilles-chanson.jpg

A Ferreyre, un sentier forestier laisse la Venoge au fond d’un ravin. On se rapproche de la Tine de Conflens. La confluence des eaux du Veyron et de la Venoge creuse ici une profonde gorge entre des falaises moussues. Un canyon avec une chute d’eau, un petit lac, et personne pour gâcher le paysage. « Il y a encore des coins préservés. Nous en connaissons… Chut ! N’en parlons pas. Il faut sauver ce qu’il en reste », conseille le poète dans le recueil Amicalement vôtre.

Pardonne-moi, Gilles.

On t’imagine volontiers ici, bavardant avec ton ami Georgy Rosset, celui qui t’avait fait découvrir la Venoge. Un juge cantonal, pêcheur à ses heures, ou le contraire. Et te voilà déjà griffonnant deux octosyllabes. « Elle offre même à ses badauds /
 Des visions de Colorado »…

J’ai tout faux. « La Venoge » est née en Bretagne. Gilles vivait alors à Paris et aimait se retirer à Port-Manech, près de Concarneau, face à l’océan. « Je vis apparaître sur cette surface immobile, comme en filigrane, une ligne sinueuse autour de laquelle un paysage familier surgit du fond des eaux, couvrant l’Océan de collines verdoyantes, de bois, de vergers, et même de petits villages. Il n’y avait pas de doutes, c’était mon lointain pays vaudois qui flottait, ô mirage !, comme une carte, sur la mer. La ligne sinueuse au milieu, c’était la Venoge ! »

Jaillit l’inspiration d’un poème que Gilles intègre aussitôt à son tour de chant parisien. En coulisses, un jeune chanteur belge, qui faisait ses débuts au cabaret « Chez Gilles », entend « La Venoge ». Elle lui donne envie d’en faire autant pour son pays. Il écrit… « Le Plat Pays ».

Arrivé à La Sarraz, on pédale plus au nord jusqu’à Pompaples, surnommé « Le Milieu du Monde ». C’est le point de partage des eaux entre le bassin du Rhône et celui du Rhin, entre la Méditerranée et la Mer du Nord. C’est aussi la grande peur de Gilles. « Qu’un rien de plus, / Cré nom de sort ! /
 Elle était sur le versant nord !».

Sauvé ! La Venoge descend droit sur Cossonay. Mais plus un seul méandre sur six kilomètres. Des digues rectilignes. Sans vie. C’est le tronçon de la honte. Des années que les autorités promettent de « renaturer » ces rives ! Puisse-t-on très bientôt prendre soin de la rivière emblématique des Vaudois…

A Daillens, une rue porte le nom du poète, de même qu’une salle des fêtes. C’est le village d’origine du père de Gilles.

On roule entre le rail et la rivière et on croit rêver quand on croise un TGV. A ce rythme, il sera à Paris avant qu’on ne soit à l’embouchure.

La Venoge s’industrialise peu à peu. Elle donne son nom au centre commercial de Penthalaz. Moins campagnarde, en phase avec son temps, à l’image des Vaudois. Elle suit son cours, discrète, imperturbable, faussement docile. A l’abri des regards, réfugiée dans la forêt, à Bussigny, Ecublens ou Denges, elle se faufile entre les zones industrielles, passe sous des ponts ferroviaires et autoroutiers. On est en ville et on surprend un héron, un pêcheur, des arbres rongés par les castors, des plages de sable. Plusieurs kilomètres d’émerveillement. Si bien qu’on préfèrerait ne pas voir les premiers bateaux de plaisance qui annoncent le lac.

A l’embouchure, on se trouve face à la France, « le pays des Allobroges ». A l’ouest, les Genevois, ceux qui « N’ont qu’un tout petit bout du Rhône ». A l’est, « un glacier, aux Diablerets », le Lavaux et le village du poète…

« La Venoge », c’était aussi le surnom que donnait le facteur de Saint-Saphorin à Evelyne, la femme de Gilles.

(Hebdo, 3.7.2014, Photo Sédrik Nemeth / Philippe Dutoit RDB / ATP)

04 juillet 2014

TRUCKSTOP POETRY

Ulysse-Frechelin-American-Trucks-Lupton_Lres.jpgUne poussière ocre dans ses jantes lustrées, des nébuleuses blafardes dans le chrome de ses avertisseurs, une constellation de rivets sur son ciel arrondi, l’insolence de sa statue de proue. Ce qui consume l’objectif est d’un esthétisme absolu. Lignes téméraires, teintes exubérantes, volumes monumentaux. Même le ciel est surdimensionné, dense, intense.

Mars 2013, dans un truckstop qui marque la frontière entre l’Arizona et le Nouveau Mexique, entre les villes de Holbrook et de Gallup, le photographe suisse Ulysse Fréchelin, 35 ans, a le coup de foudre pour un « Pete three seventy-nine », un camion américain Peterbilt 379 orange vif.

Ulysse-Frechelin-American-Trucks-Stainless-Steel-Woman_Lres.jpgUne nature morte ? Et puis quoi encore ! Par-delà sa carrosserie rutilante : les fragrances du bitume brûlant, le boucan des klaxons, le smog des exhaust pipe et le franc-parler des truckers.

Le photographe n’avalera les kilomètres que dans l’espoir d’en revoir. Les paysages lunaires sont des décors. Les Mexicains, les Rednecks et les Indiens, des figurants, un pâle reflet sur du verni. Ce qu’il traque entre Albuquerque et Santa Fe, ce sont les montures de métal de ces cowboys contemporains - des Freightliner, des Kenworth, des Western Star - les vaisseaux de ces poètes de l’asphalte.

 

Ulysse-Frechelin-American-Trucks-Blue-Back_Lres.jpg« Ces couleurs en disent long sur les Américains et, pour moi, sur l’un de leurs plus grands traits de caractère : ils osent. »

Ulysse Fréchelin

 

frechelin_standard_edition.jpgLivre Trucks, 100 p.

Expo photo à la M.A.D.GALLERY

Genève, Rue Verdaine 11