06 mai 2014

Quand Tweeter renouvelle la littérature

Il y a eu le « blog2print », un blog transformé en bouquin, puis l’ « egobook », un profil Facebook relié en format livre. Paraissent aujourd’hui les premiers recueils Tweeter.

Paris, canal Saint-Martin. Le Comptoir Général, un vaste espace aménagé dans une ancienne étable, un lieu branché, très festif et un peu militant, organise une rencontre avec l’auteur Sear - prononcez « Cheur » et comprenez « Signataire Eternel d'Articles Radicaux », rien que ça.

Sear-Get-Busy-Down-With-This-©-Aurore-Vinot.jpgNé dans le 9-3, en Seine Saint-Denis, de père kabyle et de mère yougoslave, Sear est un pur produit des banlieues. Un géant, la quarantaine nonchalante, lunettes sérieuses, crâne rasé, fringué de pied en cap avec la marque Fila.

Sear est venu présenter Interdit aux bâtards, un condensé de cinq années de ses « gazouillis » sur Tweeter, un « best of » de messages n’excédant pas 140 signes. Visiblement plus à l’aise seul derrière son écran qu’avec un micro face à ses lecteurs, il parle comme il écrit, de manière cinglante, brève, définitive, souvent cocasse, parfois obscène, violente même, toujours d’une honnêteté désarmante.

Fidèle à sa griffe, il traite des banlieues, « entre l'amour et la haine, la frontière est mince, et chez nous elle a un nom : périphérique », de la crise, « marre de ce soleil, on se croirait en vacances alors qu’on est juste au chômage », du mal-être, « ne nous suicidons pas maintenant, on a encore des gens à décevoir », de politique, « j’ai jamais voté à Secret Story ni à la Starac’, pourquoi j’aurais voté aux primaires socialistes ? », de réseaux sociaux, « c’est décidé, j’arrête les statuts de connard ! Dorénavant, je fais comme tout le monde, je poste que des citations de Paul Coelho », de popularité, « putain, j’ai que 3’592 amis. A mon âge, Jean-Pierre Hutin en avait déjà 30 millions »

Tweeter et littérature font bon ménage depuis quelques années. Salman Rushdie, Haruki Murakami et même Paulo Coelho tweetent. Gabriel Garcia Marquez twittait. Sean franchit une étape supplémentaire en fixant ses « punchlines » sur papier. Avec brio car les 140 signes impartis aux « twitts » le forcent à densifier sa prose. Cet exercice de style renoue avec la fulgurance du haïku. L’aphorisme se fait coup de poing. Le lecteur passe du rire à l’émoi, de l'absurde au concret, du personnel à l'universel. Interdit aux bâtards parle mieux de la banlieue que la plupart des romans sociaux.

C’est frappant de voir qu’à l’heure où l’on craint que la Toile et les liseuses tuent le livre, certains font marche arrière. Ça rassure. Facebook est déjà dépassé, Twitter le sera très bientôt. Internet vieillit encore plus vite que la télévision. Et ni l’un ni l’autre n'a eu la peau de la littérature sur papier.

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Sean

Interdit aux bâtard

éd. Le Gri-Gri

12 mars 2014

Deux vendanges par année !

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Sur un atoll de Polynésie française, des « aventuriers œnologues » l’on fait...

Bateau, boulot, dodo. C’est en barque que les vendangeurs quittent le village d’Avatoru, traversent l’une des passes de l’atoll de Rangiroa et gagnent leur vigne. Tous portent un T-shirt « Vin de Tahiti », le nom de leur appellation.

rangiroa.jpgLe domaine Ampélidacées, pris entre lagon et océan, entre eaux turquoise et cocotiers, à quelques centimètres au-dessus du niveau de la mer, est le premier essai de viticulture sur un atoll ; c’est le seul vin de Polynésie française.

Sur un fond calcaire composé de débris de corail blanc, une couche de compost végétal forme un sol étonnamment vert, grâce notamment à six pompes solaires qui puisent dans la nappe phréatique de l’atoll.

image008.jpgA Rangiroa, ni mildiou ni grêle. Sévissent par contre le thrips, un insecte parasite, les crabes qui raffolent des jeunes pousses, les sternes en guise de moineaux, la sécheresse et  les cyclones, comme Oli en 2010... Alors pourquoi cultiver de la vigne ici ? Parce que le climat tropical et l’absence de saisons permettent à la plante de n’obéir qu’à son cycle végétatif : les récoltes peuvent ainsi se faire 2,2 fois par an !

Les cinq vendangeurs se répartissent justement dans les lignes du plant fétiche, le carignan, un cépage rouge encore présent dans le Languedoc. Puisqu’à cause d’un sol très hétérogène, la maturation n’est pas uniforme, on ne récolte que les grappes mûres. A la fin de la journée, une tonne de raisins est acheminée en bateau à Avatoru, puis en pick-up vers la cave.

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La cave, c’est le royaume de Sébastien Thépénier, 36 ans, œnologue et patron du domaine depuis 2002. Il utilise un pressoir suisse Bücher et des fûts de chêne du Limousin. Cette année, et pour la première fois, la demande dépasse la production. Un tournant peut-être amorcé en 2008 et 2009, lorsqu’il obtint une médaille d’argent aux Vinalies Internationales de Paris. On attend ainsi la visite de la direction de l’hôtel Four Seasons de Bora Bora, une île qui absorbe 30% de sa production annuelle (35'000 bouteilles pour un domaine de 7 hectares).

Dans la salle de dégustation, la discussion dévie. Sébastien Thépénier a suivi un stage de formation à Lutry chez le viticulteur-encaveur François Rousseil. Dans deux semaines, sa cave accueillera un concert du guitariste de jazz Jan Vanek. Il ne prévoit plus de rentrer en métropole ; sa femme est polynésienne, elle lui a donné un enfant, et sa vie est désormais ici.

Si l'eau sépare les hommes, le vin les unit.

21 février 2014

Les leçons d’un paysan suisse émigré

Le premier colon de Fatu Hiva, l’île la plus australe des Marquises, en Polynésie française, est un Suisse, un certain François Grelet, de Vevey.

François.jpgC’est Sarah, sa petite fille, qui me l’apprend, et me remet trois liasses de lettres jaunies, celle que François adressait à sa famille de 1892 à 1916. La Feuille d’Avis de Vevey qu’il recevait en retour, glissée dans la réponse de sa mère, était toujours périmée de deux mois.

Après une tentative infructueuse au Nouveau Mexique, avec d’autres colons vaudois, François quitte San Francisco à bord du cargo Galilée et met le cap sur les îles Marquises avec l’ambition d’y planter du café.

Il découvre son eldorado : « je suis dans l’un des plus riches pays du monde mais peuplé de paresseux. J’entends déjà maman qui dit : ça doit lui aller. Cela m’irait en effet si je n’avais pas à utiliser ces paresseux »…

En bon colon, François se fait construire une maison de style colonial. Entre des cocotiers, des arbres à pain et des pommiers Cythère, il est le premier à cultiver tomates, carottes et pommes de terre d’Amérique. Il laisse gambader poules, cochons et vaches. Il ouvre un petit magasin pour échanger les habits qu’il coud lui-même contre les noix de coco de ceux qu’il appelle « canaques ». Il ouvre une petite distillerie pour ne pas gâcher les fruits non consommés. Et surtout, il plante 2’500 pieds de café !

Lettre.jpgLe voilà donc à 28 ans à la tête d’un vrai royaume, parfois nostalgique, « on cherche des moyens d’existence dans des pays lointains mais ces moyens acquis, on s’empresse de venir en jouir dans les lieux qui nous ont vu naître », parfois seul, « ici, il ne me manque qu’une femme, je n’en désire pas une riche, pourvu qu’elle soit bonne ménagère, agréable et qu’elle ait assez d’instruction pour que sa conversation et sa société ne soient pas trop banale »…

On en rirait volontiers, si sa vie ne basculait pas ensuite. Une mauvaise chute à cheval en 1894, la fièvre typhoïde en 1895, la sécheresse en 1896, les contraventions pour divagation en 1897, des pluies diluviennes en 1898, la peste en 1900, un ouragan en 1907, la sécheresse en 1910…

Sa plantation de café est détruite. De toute manière, la demande avait chuté : « au départ, on m’achetait le café 3 francs le kilo. Maintenant, nous avons plus d’une tonne à la maison que nous ne pouvons pas vendre ». Quand François Grelet décède, le 24 juillet 1916, il est toujours un pauvre colon à l’autre bout du monde. C’est son fils William qui cueillera les fruits de son labeur et se verra même remettre la Légion d’Honneur pour avoir su développer l’île.

Pourtant, même William est loin d’imaginer qu’un siècle plus tard, toute l’île ne jurera que par un café en poudre fabriqué par une multinationale… sise à Vevey.

15 février 2014

Paradis à donner contre bons soins

Vous êtes à 9'000 kilomètres du Japon, 8'000 du Chili et 7’000 de l’Australie. Vous êtes en Polynésie française, sur l’île la plus australe de l’archipel des Marquises, la plus jeune (1,3 millions d’années) et la première à avoir été « découverte » par les Espagnols. Vous êtes à Fatu Hiva.

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Dépourvue de piste d’atterrissage, c’est par la mer que vous y accédez. Trois bonnes heures avec un moteur 200 chevaux. Vous apercevez enfin la Baie des Vierges, le plus beau mouillage du monde, selon les globe-trotters de plaisance. Entre deux défilés vertigineux de falaises volcaniques, une baie surplombée de gigantesques pitons de basalte. Ces pitons lui ont donné son nom. Les Espagnols avait opté pour la « Baie des Verges ». Les missionnaires ont rectifié. Baie des Vierges.

Autre drôlerie onomastique : un trou dans les hautes falaises qui surplombent ladite baie avait reçu de ces mêmes Espagnols le doux nom de… « Puta ». Et les Marquisiens de le rebaptiser « Te Vahine Naho ». La Passe du Désir.

L’île de Fatu Hiva compte deux villages, Hanavave et Omoa, 600 habitants chacun, reliés par une mauvaise piste que plus personne n’emprunte, préférant la voie des mers.

Si parfois « le temps s’immobilise aux Marquises », comme le chantait le poète, il peut aussi s’emballer. Aussi, il y a un demi siècle, vous auriez trouvé ici un troisième village nommé Ouia.

Pour vous y rendre, vous chargez votre sac d’un pamplemousse cueilli au bord de la piste, tombez sur un panneau Attention piège à chat (une association française lutte pour la sauvegarde du Monarque de Fatu Hiva, un oiseau endémique dont il ne reste que 50 individus), empruntez un sentier laissé à l’abandon qui traverse une forêt d’une densité inouïe, bambous, pandanus, mousses, lianes, fougères, passez un col, des contreforts déchiquetés, traversez une vallée encaissée, une gorge sombre, un versant abrupt - beautés mélancoliques – et  entrez soudain dans un Pays de Cocagne, la vallée d’Ouia.

Arrivé sur la plage, vous avez tout : eau douce, noix de coco, oranges, bananes, pastèques, mangues, arbres à pain, poissons, fruits de mer, chèvres et cochons sauvages. Vous avez tout et c’est gratuit.

Vous apercevez encore les fondements de pierre des maisons du village fantôme d’Ouia. Tout est recouvert de végétation. Le dernier habitant est mort en 1968. Depuis, plus rien, sinon la visite épisodique de chasseurs ou de coprahculteurs. La nature a repris ses droits. Et c’est navrant. Car règne encore ici une impression de vie.

Adeptes du retour à la nature qui rêvez de communautés autarciques et d’écovillages, une terre vous attend ! Sûr que l’île vous accueillera, si en échange, vous vous engagez à défricher un peu la vallée. Paradis à donner contre bons soins, contactez la mairie de Fatu Hiva au 00.689/92.80.23...

« Ils regardent la mort comme tu parles d’un fruit »

La première chose que j’ai faite en arrivant aux Marquises, c’est d’aller voir la tombe de Jacques Brel. Il y avait mieux à faire.

jacques-brel-derniere-ligne-droite-aux-marquises_69173987_1.jpgChapeau de paille, chemise et pantalons blancs. Stylo glissé sous le bracelet de sa montre. Brel ne fume plus depuis deux ans, il a pris un peu de ventre.

Les enfants lui crient «jakbrel !», en un mot. Il leur répond «bande de petits salopiauds !». Direction le magasin Gauguin pour aller boire une bière. A son bras, Maddly, sa «Doudou», une Guadeloupéenne rencontrée lors du tournage de L’Aventure, c’est l’Aventure. Elle a 33 ans. Lui 47.

«Je vis sur une île perdue, belle à crever, mais rude et austère.» Il n’a pas le téléphone et l’électricité est coupée le soir. «Il n’y a pas la télévision, alors on lit beaucoup, on parle beaucoup, on rit beaucoup, puisqu’on est obligé de faire soi-même ce que quelqu’un, un jour, pourrait faire à la télévision pour vous.»

Brel revalide sa licence de pilote, achète d’occasion un Twin Bonanza et transporte le courrier, se charge des évacuations sanitaires. Un jour, à bord de son Land Cruiser vert foncé, il lance à Sœur Elisabeth : «venez ma sœur, on va s’envoyer en l’air !».

Un autre jour, il s’adresse à Maddly : «veux-tu que je refasse un disque ? Ne réponds pas tout de suite. Réfléchis bien. Je ne suis pas drôle quand je travaille. Tu n’as jamais vu ton vieux travailler, je suis infernal». Elle dit oui, alors il compose Les Marquises, le disque le plus vendu de toute l’histoire phonographique, un album qu’il ne chantera en public qu’une seule fois, et devant une seule personne : une jeune Marquisienne aveugle nommée Henriette.

Brel achète un orgue électronique, une chaine hi-fi, de la musique classique, et puis Trenet, Nougaro et Brassens. Il est abonné au Canard enchaîné et commande à Papeete les œuvres complètes de Shakespeare. Changer la mort de Léon Schwartzenberg sera son ultime lecture…

Aujourd’hui, je suis devant sa tombe. Et ne ressens pas grand-chose.

Sur le chemin qui redescend au village, aucune trace de sa maison. Détruite, puis reconstruite en plus moderne, elle est louée à des Tahitiens.

Ici, on n’aime pas la musique de Brel ; on ne peut pas danser dessus. Ici, on n’entend ses chansons qu’à l’Espace Brel, une sorte de musée, un hangar qui abrite son avion restauré.

C’est qu’aux Marquises, on n’a pas le culte de la relique. On vit. On ne regrette pas.

Imaginez Brel aujourd’hui ! Il aurait 84 ans…

C’est clair, les Marquises sont plus qu’un cimetière. Mieux vaut alors leur consacrer mes journées, et me souvenir en secret d’un Belge excessivement vivant :

«La bêtise, c’est un type qui vit et se dit : je vis, je vais bien, ça me suffit. Il ne se botte pas le cul tous les matins en se disant : ce n’est pas assez, tu ne sais pas assez de choses, tu ne fais pas assez de choses. C’est de la paresse, une espèce de graisse autour du cœur et du cerveau.»

02 janvier 2014

ÎLES MARQUISES : Festival de Ua Huka

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« Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que… » : avant de larguer les amarres du bonitier, toute la famille de Claude récite sa prière, en français, puis chante, en marquisien, ainsi pas besoin de gilets de sauvetage.

Il est une heure du matin et nous quittons la baie des Traîtres de Hiva Oa, l’île de Brel et de Gauguin. Nous sommes seize à bord, les uns sur les autres. La mer est démontée mais la lune rassure. Trois enfants se fabriquent un royaume de couvertures, Claude s’affale au beau milieu de l’espace vital, le fils s’endort, de puissantes basses dans ses écouteurs, et les filles roulent clopes sur clopes. La mer est démontée et la lune a disparu. Les vagues éclaboussent. L’estomac se fait fragile…

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Un peu avant cinq heures, le soleil se lève enfin, Claude aussi. Il a 40 ans et s’est marié en septembre dernier, « aux Marquises, on se marie quand on est sûr ». Il vient de Ua Huka mais n’y est plus retourné depuis 18 ans, « ça sera la fête à l’arrivée ! ».

Un poisson volant me frappe l’épaule. Une vingtaine de dauphins jouent dans notre sillon. Nous dépassons Motu Tenaua, l’île aux oiseaux, et entrons dans une magnifique baie cerclée de roches volcaniques, le port de Vaipae, bienvenus à Ua Huka. 

Les 600 habitants de l’île accueillent pour la première fois un festival réunissant 500 danseurs et percussionnistes venus des six îles principales de l’archipel des Marquises. Les familles dispersées dans la Polynésie se retrouvent pour l’occasion, une vingtaine de voiliers étrangers colorent la baie de Hane et une dizaine de touristes tahitiens ont fait le voyage : on n’a jamais vu ça, de mémoire d’insulaires.

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Pour l’occasion, les organisateurs ont redonné vie à « Tetumu », un lieu sacré laissé à l’abandon. Un « paepae », une plate-forme en pierre, a été reconstitué pour servir de « meae », espace sacré où les Marquisiens se réunissaient pour danser au rythme des « pahu », des tambours géants de bois. Un peu d’ombre est fournie par trois « ha’e », des abris en palmes tressées reposant sur des colonnes sculptées de tek.

Toute l’île est en ébullition. Pour nourrir les festivaliers, les jeunes chassent et pêchent à outrance depuis quelques jours, cochons sauvages, chèvres, langoustes, crabes, etc. On laisse le coprah tranquille et fait des réserves de fruits, mangues, papayes, oranges, bananes, etc. On voit partout les danseuses élaborer leur costume (il a été interdit d’importer des végétaux d’autres îles par peur de la « mouche des agrumes ») et les danseurs sculpter leur casse-tête de bois (le nombre de visages représentés correspondait au nombre de victimes massacrées au combat). Les exilés tahitiens râlent de devoir consacrer leurs vacances de Noël au tressage de paniers qui serviront à cuire de la viande à l’étouffée dans des « fours marquisiens ». Petit à petit, les jeunes danseurs et danseuses des différentes îles, qui dorment les uns sur les autres dans des salles de classe, font connaissance et amèneront peut-être ainsi une solution aux problèmes de consanguinité...

Flic.JPGUn autre mesure préventive a été prise par le maire Nestor (on appelle ici les maires par leur prénom) : « considérant la nécessité d’assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité publique durant le festival de Ua Huka, la vente de boissons alcoolisées est interdite du 16 au 21 décembre ». Vrai que les Marquisiens peuvent avoir l’ivresse mauvaise. Une amende est ainsi prévue pour les contrevenants dénoncés à la Gendarmerie nationale fraichement débarquée à Ua Huka.

On se rend au « Tetumu » en autostop. La première voiture s’arrête toujours, c’est ainsi depuis une semaine. Je partage la plateforme du pick-up avec un jeune et son costume soigneusement plié dans une caisse à linges. Il semble avoir davantage l’appréhension de la première que la rage du guerrier. On dépasse quelques marginaux venus à cheval mais l’extrême majorité ne jure plus que par le dieu Toyota.

Sur un parking improvisé, on surprend des danseurs en train de fumer une pipe de cannabis avant les représentations pour se mettre dans l’esprit. A quelques pas, une danseuse de Hiva Oa, arrivée le matin même par une mer agitée, vomit ses trippes... Autour d’eux s’agite un journaliste de Tahiti qui se plaint des réponses monosyllabiques des Marquisiens...

Le festival débute. Par une prière œcuménique. Les Marquisiens sont à 95% catholiques. Puis viennent les hymnes : le marquisien, que tout le monde entonne à tue-tête, le polynésien, dont certains se souviennent des paroles, et puis « La Marseillaise » : il faut bien faire honneur au Haut-Commissaire de la République qui a fait le déplacement et subventionné généreusement les festivités. Il faut même applaudir son discours qui se conclut par un tonitruant « vive la France ! ».

Les choses sérieuses peuvent enfin commencer. D’abord le rythme. Une vingtaine de percussionnistes qui s’usent les mains sur des peaux de chèvres. Cela prend rapidement beaucoup d'ampleur.

Une cinquantaine de danseurs envahissent ensuite le « paepae », emmenés par le « tuhuka », le maître du savoir. Majestueux.

Filles.JPGLes six délégations se succèdent, des heures durant. La tradition impose quelques figures, comme le « Putu » avec lequel les hommes souhaitent la bienvenue, ou le « Ruu » que les femmes dansent à genoux dans le but de calmer les esprits, mais pour le reste, chaque délégation est libre de traiter ses thèmes et raconter ses légendes comme bon lui semble.

Haka.JPGLes nouvelles générations mettent l’accent sur le « Haka Toua », une impressionnante danse de guerriers que les jeunes exécutent avec une jubilation jouissive, encouragés par les cris des danseuses, alors cantonnées au rôle de spectatrices. Après ce « Haka », le sol est recrépi de morceaux de costume.

Autre incontournable, la danse de l’oiseau, « Haka Manu », toute en grâce et en douceur, qui met en évidence une danseuse soliste. Nuku Hiva lui préfère le « Maha’u », la danse du cochon, réservée aux hommes, qui fut interdite jadis par les missionnaires à cause de ses connotations érotiques et du râle particulier émis par les danseurs.

Tahuata est la seule île à faire la danse de la pieuvre durant laquelle les femmes anéantissent un à un les hommes. Hiva Oa se distingue pas la qualité de ses costumes. Nuku Hiva vient offrir aux organisateurs un tambour sculpté de plus de trois mètres de haut. Fatu Hiva organise un « tir à la branche » entre ses danseurs et les chefs des autres délégations. Ua Pou fait virevolter des torches enflammées. Ua Huka invite symboliquement un cavalier dans sa chorégraphie…

 

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Durant les danses, les étrangers sont patients, attentifs, émus par l’enthousiasme des enfants, la fierté des pères et la sérénité des femmes. Ils photographient, en noir et blanc de préférence, filment en gros plans, s’improvisent ethnologues et s’appliquent à faire disparaître toute trace de pick-up ou de téléphones portables. Ils aimeraient ne pas entendre la tronçonneuse qui sculpte à proximité une pirogue, ou la meuleuse qui polit un tiki de pierre. Ni entendre un commentateur bilingue lancer : « on vous demande d’applaudir ce chant magnifique dans la plus pure tradition marquisienne ».

Les étrangers aimeraient avoir gommé l’ère des missionnaires et retrouver des tribus cannibales qui s’affrontent sur les hauts plateaux : une société de guerriers sanguinaires et de femmes lascives. En fait, ils sont émus par ce que leurs ancêtres - explorateurs, missionnaires, colons, puis exploitants - ont détruit scrupuleusement...

« Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que 20'000 ans d’histoire sont joués. »

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955 (!). 

Le public marquisien, lui, n’hésite pas à rire à gorge déployée lorsqu’un costume glisse et laisse apparaître un caleçon Calvin Klein peu ragoutant. Ils filment vaguement, rient des imprécisions et se moquent des gestes maniérés des « hommes-danseuses ». Les Marquisiens ne se prennent pas au sérieux. Pourtant, ce festival est la victoire de tout un peuple. Dans les années 30, ils ont failli disparaître à cause des maladies et de l’alcool, importés par les étrangers. En 1980, les enfants se faisaient encore battre s’ils parlaient leur langue à l’école…

Aujourd’hui, les Marquisiens, moins de 10'000 âmes, ont su se refaire une santé identitaire : des danses, des chants, une langue, un artisanat, une mythologie, des costumes, des rythmes et une certaine joie de vivre.

04 novembre 2013

« Un livre ne sert à rien d’autre que de rester en vie et de guérir »

corine_desarzens_news624.jpgDévorer les pages, le petit dernier de l’auteur vaudoise Corinne Desarzens, est le plus beau des cartons d’invitation, un tout-ménage remue-méninges, une lettre d’amour adressée à sa bibliothèque, un roman d’aventure dont le lecteur est le héros.

Avant tout, éviter le kiosque, « je ne considère pas comme de la lecture l’effrayante quantité de temps perdu avec les journaux », et pousser la porte d’une librairie. Contourner les têtes de gondole, le « mastodonte tricéphale » (la trilogie Millenium), les confessions des « starlettes aux lèvres à la Donald Duck » et des « auteurs qui écrivent exprès pour ceux qui ne lisent pas », ces livres conçus pour les touristes de la littérature qui ont « la gueule grande ouverte pour se rassasier en une seule fois et dormir le reste de l’année ». Se souvenir que « plus on finit de mauvais livres, moins on a le temps d’en lire de bons » !

« Passé le fameux cap des soixante pages on se dit, eh bien, voilà ce que j’aurais raté si j’étais passé à côté »…, lire, « une fois le rythme accepté, les étapes s’allongent, vous souriez plus souvent et vous dormez très bien, après. Vous rajeunissez. Vous êtes plus leste »…, lire, satisfaire l’imaginaire, comme lors de l'indétrônable scène de la calèche dans le Madame Bovary de Flaubert, lire, s’enfermer dans une chambre d’hôtel et ne ressortir qu’une fois le livre terminé, comme le conseille Louis Calaferte, lire, faire abstraction du quotidien, à l’exemple de Ryszard Kapuściński qui se passionnait pour les Grecs et les Perses d’Hérodote alors qu’il était en train de couvrir la guerre au Congo, lire, tracer légèrement une croix au crayon en marge des passages qui secouent (la page 82 de Je suis un écrivain japonais de Dany Laferrière) puis les recopier à la main ou les partager avec une nouvelle connaissance.

Goûter soudain la dernière phrase, celle qui laisse orphelin, « pire que le choc de la rue à la sortie du cinéma », refermer alors l’ouvrage, « en appuyant les paumes, fort, pour retenir les ondes », comme Corinne Desarzens le fait avec La Mort en Arabie de Thorkild Hansen, ne pas hésiter à le relire, de manière moins avide et plus lente, enfin, comme La légende de Seabiscuit de Laura Hillenbrand, le glisser entre deux autres, « deux favoris pour le réchauffer ».

Pour Corinne Desarzens, un bon livre bien lu laisse des traces : « j’ai la conviction que certains livres nous changent, au sens purement physique, voire physiologique, du terme. Si l’on regardait une coupe transversale de notre corps, on s’apercevrait que les molécules sont arrangées différemment ». Ce ne sont pourtant pas à coup sûr des soutiens, des remèdes, car le livre est à double tranchant, parfois trousse de survie, « ce qui remplace le chocolat offert un jour de deuil », parfois bombe, comme ce fut le cas pour Le Pain nu de Mohamed Choukri, « une pastille de malheur à prescrire pour mieux apprécier tout le reste. Pour immuniser sans attendre ».

Dévorer les pages n’a rien d’un essai. C’est un hommage rendu à la « littérature-monde » qui laisse tranquille le microcosme suisse romand (à peine une mention du brillant Quentin Mouron et une remarque cocasse, « la littérature suisse a de longues jambes », à l’adresse de Nathalie Chaix et Aude Seigne). C’est un état d’esprit, le récit très précis d’une passion vagabonde, emmené sur un ton joyeusement décalé, comme l’illustre la proposition de voir s’afficher, au dessus de la porte coulissante des wagons, le titre des livres lus par les passagers…

En refermant Dévorer les pages, on s’aperçoit qu’une centaine d’interviews de rubrique culturelle en disent mille fois moins sur l’auteur que ses lectures commentées. Corinne Desarzens se met à nu, se dévoile. On voyage avec elle en Ethiopie, à Awra Amba, ou au Maroc, à Fès. On y rencontre son compagnon de lecture, un certain Moreno, enseignant au Collège Emilie Gourd, à Genève. On est témoin d’un coup de foudre, le 9 novembre 2009.

En guise d’épilogue, Corinne Desarzens dresse une liste de « livres à glisser dans une enveloppe ». Elle ne ment pas. Elle m’avait envoyé les soixante pages explosives du Compagnon de voyage de Curzio Malaparte et le Mal de pierre de Milena Agus que j’avais dévoré sur les lieux du drame, en Sardaigne.

devorer_les_pages_120x172.pngCorinne Desazens ira à Vlčnov, en Moravie du Nord, près de la Slovaquie, où se situe l’intrigue de La belle de Joza de Kveta Legatova. Et moi, je file acheter son « terrible cadeau », Compagnie K de William March : « chaque séquence vous laisse sans voix, le souffle coupé. Prévoir, au moins, un jour entier sans parler à personne. Pour retrouver sa propre peau ».

Corinne Desarzens, Dévorer les pages, éd. d’Autre Part, 2013.

21 octobre 2013

Guerre en mer Méditerranée

Le 3 octobre dernier, le naufrage d’une embarcation clandestine faisait au moins 359 morts à Lampedusa. La veille, l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) annonçait la fermeture à Gland de son abri de protection civile. 

La première nouvelle a suscité des vagues d’indignation, de honte, de colère et des images crues au TJ.

La seconde, il faut l’avouer, a plutôt réjoui la région. Cette année, plus que 140 requérants entraient dans le canton chaque mois, contre 188 l’an dernier ; et 106 requérants le quittaient, contre 76 en 2012 et 58 en 2011. Sur ce petit bout d’Europe, la rive nord de la Méditerranée avait semble-t-il remporté une bataille.

555916-drame_de_lampedusa_nouveau_bilan_22439_hd.jpgCar c’est bien d’une guerre dont il est question. Pas une guerre totale comme celle qui avait vu les Alliés bombarder l’île de Lampedusa lors du débarquement de Sicile. Non, une guerre larvée, invisible, terriblement meurtrière (4’000 migrants morts en Méditerranée depuis 2009) et bien plus inégale que celle de 39-45, puisqu’elle lance des civils à mains nues contre des détecteurs de CO2 et de battements cardiaques, des drones aérien, terrestres, maritimes, tout l’attirail de Frontex, une agence européenne crée en 2005 qui a vu son budget multiplié par 15 ces cinq dernières années.

Une guerre durant laquelle l’ennemi sudiste meurt de noyade, de soif, de faim, de froid, étouffé dans des camions, assassiné, écrasé ou suicidé. Une guerre qui interdit aux pêcheurs nordistes de Lampedusa de secourir l’ennemi, à cause d’une loi établie en 2009 qui décrète « le délit d'immigration clandestine »...

En 2008, j’étais à Zuara, la ville libyenne d’où partent les bateaux pour Lampedusa. On y trouvait des plages de sable blanc, des quads, des jet-ski… et des opportunistes qui y faisaient déjà fortune grâce au trafic de migrants (2'000 euros le passage).

L’accident du 3 octobre n’est pas une tragédie, c’est un choix politique et économique. Il y a des responsables parmi les nordistes et les sudistes, comme pour chaque guerre.

Alors que faire ? Ouvrir toutes les frontières, comme le préconise cet allumé de Cohn-Bendit ? Investir dans le développement du continent africain comme on le fait depuis 50 ans ? Organiser un sommet sur la migration, un de plus ? Manifester en s’allongeant dans des sacs en plastique noir sur le parvis du Trocadéro à Paris ?

Il faut avant tout redonner une allure humaine à ces 359 morts. Ils ne sont pas les zombies recroquevillés que nous ont montrés les médias, mais des êtres souvent éduqués, bien entourés, qui ont eu le courage de vouloir vivre plus dignement.

Il faut surtout se souvenir qu’en ce moment, la Jordanie accueille un demi-million de réfugiés syriens et le Liban près d'un million (pour quatre millions d'habitants !).

28 août 2013

Guča Festival, le « Woodstock serbe »

Le Time Magazine l’avait classé parmi les «Five Events You Won't Want to Miss in 2013». Et Miles Davis avait lâché, suite à une visite à Guča : « je ne savais pas qu’on pouvait jouer la trompette de cette façon »...

 

Guca3.jpgVous avez quitté Belgrade, roulez depuis trois heures et entrez dans Guča, un charmant petit village de 2'000 âmes qui devrait ressembler à tous les bleds serbes mais qui, comme chaque année depuis 1961, s’est soudain métamorphosé en Mecque de la Fanfare, avec 300'000 fidèles quotidiens !

A la sortie du bus, un petit gars débrouillard vous propose une chambre dans sa maison. Alexander est étudiant en agriculture, il déteste les fanfares mais apprécie l’afflux de touristes étrangères.

Vous saluez le frère, aspirant gendarme, dix ans de karaté, qui vous demande votre pseudo facebook. Vous saluez le père qui fait vingt ans de plus que son âge mais dont le sourire n’a pas d’équivalant dans votre pays. Vous saluez la mère qui s’en va faire mousser un café turc (qui s’appelle «café bosniaque» à Sarajevo). Vous logerez dans la chambre de la sœur, mariée, exilée à Belgrade : il y a trois troncs en guise de chaises, de la dentelle, des photos de classe, de la dentelle, un lecteur VHS, de la dentelle et des verres poussiéreux derrière une vitrine.

Guca1.jpgDirection la place du village pour une soupe de goulasch. Vous pensiez manger mais une première fanfare envahit la terrasse et vous dansez. On vous paie une bière alors vous offrez la suivante. La troisième arrive et vous n’avez plus faim.

Une autre fanfare a pris le relai. Toujours pas l’ombre d’une partition. Les musiciens jouent à l'oreille, à l’envie, à en perdre la raison, rarement à l’unisson. Un billet permet de commander une mélodie: jukebox serbe. Deux billets et vous avez les cuivres  collés à vos tympans. Trois billets et vous voilà directeur d'orchestre, pour faire taire le trompettiste éméché qui joue faux.

Dans la rue, il fait plus de 40 degrés, moins que le rakia maison que l’on vous propose de goûter, mais trop pour danser. Direction la rivière, aussi confuse que le rakiapas claire mais fraîche. Une fanfare joue depuis un pont et un quad marque le tempo avec la poignée des gaz. C’est l’endroit idéal pour refaire le monde avec la jeunesse anglophone de la capitale. Pourquoi tant de femmes portent ici le képi de l'armée serbe et tant de jeunes s’habillent d’un drapeau patriote ? Vous faites l’erreur de parler politique - peut-être Kosovo, pire, Bosnie - à de nouveaux amis qui ne sont pas à Guča pour cela. Vous trinquez à l’opportunisme de Bregovic et au nationalisme de Kusturica (la chanson «Ederlezi» fut l’hymne serbe durant la guerre de Bosnie).

Le soir venu, une épaisse fumée de grillades recouvre les ruelles de Guča. Une bonne centaine de fanfares se tirent la bourre. Les musiciens ont des billets collés à la sueur de leur front.  Vous craquez pour l’un des nombreux cochons entiers qui tournent sur la braise, et oui, puisqu’ils insistent, une pleine gorgée de rakia maison.

guca2-1.jpgA partir de là, vous ne parlez plus des films de Kusturica, vous êtes dans un film de Kusturica, avec tous ses clichés. Un figurant parmi d’autres. Vous êtes dans le stade de foot, au concert de l'ensorcelant Dejan Petrovic Big Band, sur les épaules d’un inconnu, un drapeau serbe à la main. Plus aucun état d’âme pour la danseuse tzigane de 12 ans qui se trémousse en minijupe à brillants devant des adultes concupiscents. Davantage pour le gosse qui souffle à pleins poumons dans une vuvuzela. Vous retrouvez partout de vieilles connaissances perdues de vue. Elles vous apprennent à danser le kolo, et soudain, vous parlez couramment le serbe. 

03 août 2013

Le Chemin des crêtes du Jura

Saint-Cergue, les premières gentianes, la première clairière avec vue sur le lac, les premières sonnailles de génisses, les premiers panneaux didactiques évoquant le daphné camélée ou le sabot de venus, la gélinotte ou la vipère péliade, les premiers « ne laissez pas errer vos chien ». A proximité des ruines de la chartreuse d’Oujon, une pancarte se veut plus spirituelle: « portez votre attention sur l’air qui pénètre vos narines et en sort. Chaque fois que vous êtes distrait, recentrez-vous sur votre respiration et donnez-vous le temps de vivre cette expérience ».

Chiche. Inspirer, expirer, inspirer... Mon esprit déraille. Il est dissipé. Il pense Europe: sur ma gauche en effet, le Jura français, sur ma droite, la Haute-Savoie. Il pense Jura: terre d’humilité, d’introspection, de contemplation, de lenteur et de douceur. Il pense clichés. Il se dit qu’on y va enfant, au Jura, pour apprendre à skier, puis parfois ado, pour les psylos, mais qu’on ne le comprend vraiment que plus tard. Il se dit foutaise. Il se dit que sans les moines du Moyen âge, tout ce vert serait forêt. Il se dit que les déterminants se trompent: le Jura est féminin et les Alpes masculines. Il se dit que le Jura n’offre pas assez de rocs et de pics pour accrocher l’esprit et que c’est pour cela que le conseil spirituel de la chartreuse d’Ojon ne me dit rien.

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Au restaurant du col du Marchairuz, sous des mantras tibétains et un drapeau vaudois, un Bernois dit être venu chercher du vin à Tartegnin et en a profité pour revoir sa place d'armes à Bière. Il est parfois préférable de lire à l’ombre plutôt que converser sur la terrasse.

Installé à la Table ronde des Amis, je me passionne pour un set en papier sur lequel est imprimé un compte-rendu du Centenaire de l'Indépendance vaudoise à Coppex (1903): « on voit que ce sont des Suisses car il y a des bambins qui n'ont jamais tenu un Flobert et qui font 2, 3 ou même 4 coups bien centrés. La jeunesse promet, et si jamais la patrie a besoin de défenseurs, elle en trouvera qui auront bon pied, bon œil et surtout bon cœur ». Sur le rebord de la fenêtres, Sagesse, un recueil de 365 pensées incontournables de sages indiens illustrées par le non moins incontournable photographe Olivier Föllmi. La pensée du jour: « la guérison de l’esprit s’opère peu à peu au contact de la nature et des collines cachées par les nuages »...

- Les pâtes de l’armailli, s’il vous plaît.

 

Chacun a sa montagne. Le Mont Tendre est ma montagne. Celle que je gravissais jadis une fois par semaine pour m’entraîner, celle que je présentais ensuite à mes amoureuses, celle aussi où s’est déroulée la première d’un spectacle itinérant joué sur trois roulottes, un spectacle sottement intitulé Deux décis d’odyssée

Au sommet, deux névés rescapés ont vue sur le château de Vufflens, la plage de Préverenge, le CHUV, le Lavaux, les Tours d’Aï, le Mont Blanc et les multinationales de la Côte. De là, les murs de pierres sèches suivent les crêtes comme la colonne vertébrale d'un reptile bienveillant sur la tête duquel on a bien fait de ne pas planter une antenne militaire.

Le petit moustachu qui charrie des piquets sur un tracteur miniature est le tenancier de  la buvette. Il était concierge d’immeuble dans le Jura Bernois, le voilà responsable de 270 vaches. A voir son sourire, on se dit qu’il a fait le bon choix.


A partir de là, les pâturages portent des noms probablement nés de la solitude des bergers: la Blondinette, le Bois de la Dame, le Creux à Biche, la Duchatte, le Crêt des Danses, la Frédérique... C’est pourtant au Pré de l’Haut Dessous, à deux pas du col du Molendruz, chez l’une des seules bergères indépendantes du Jura, que nous passerons la nuit.

Bonjour, salut. Cinq minutes pour faire connaissance et nous voilà accroupis sous une chèvre pour tenter la traite, en vain (on ne s’improvise pas berger). Le sourire taquin de Maïté, la bergère, nous force à relever un défi plus à notre portée, plus basique, plus viril: la coupe du bois. Au final, après une journée de vadrouille, c’est aux mains que j’aurais mes premières cloques.

Maïté n’a pas oublié l’accueil mitigé qu’elle a reçu au départ, du fait qu’elle cumulait le « triple défaut » d’être Française, jeune et femme. Il a fallu faire ses preuves. Aujourd’hui, elle est appréciée de toute la vallée (un peu trop parfois, dit-elle) et garde seule 130 génisses (j’apprendrai que parmi ses propriétaires figure un Hofmann d’Apples, le fils de mon grand-oncle, petit monde).

Dans la cour du chalet de Maïté, il y a un bateau pour voguer sur le Lac de Joux. Dans le jardin de Maïté, il y a une baignoire de plein air et un fauteuil à bascule. Dans la cuisine de Maïté, il y a des livres, du vin rouge en cubi et une flûte traversière. Elle nous prépare pour le souper des beignets de consoude, une plante souvent considérée comme de la mauvaise herbe, un délice !

Nous nous endormirons dans la grange, au pied d’une montagne de paille, au-dessus de chèvres dont les cloches ont préalablement été fourrées de papier journal.

 

Au réveil, le vol des hirondelles. Après une tasse de lait encore tiède et une tartine de vrai pain, nous quittons Maïté avec une tomme de chèvre et le conseil de bien regarder sur la gauche du chemin pour ne pas rater les trois aubépines. L’herbe fume, le ciel est dégagé, et déjà, la Dent de Vaulion en ligne de mire.

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A la Buvette de ladite Dent, « Chez Alberto Tejo », on parle portugais. Sous une centaine de cloches décoratives, deux amies bavardent, « caralho », « vai te foder »… on ne comprend que les jurons.

Au sommet de la Dent de Vaulion, vue sur le Lac Léman, la vallée du Rhône, Fribourg, le Lac Brenet, le Lac de Joux et une dizaine de chamois jouant en contrebas.

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Des bénévoles du Club alpin réparent le sentier. Quand on leur parle de notre destination finale, ils lâchent: « on a tous eu fait ces bêtises », puis nous conseillent d’aller ab-so-lu-ment voir le Belvédère des Vieilles Femelles, sans rire.

En redescendant sur Vallorbe, nous voilà plus attirés par le turquoise de sa piscine que par le gris de sa Forteresse. « Bienvenue, température de l’eau: 25°, de l’air: 15° ». Le toboggan, le plongeoir et la pelouse sont désertes. En guise de douche, nous brassons une eau qui n’a pas dû beaucoup l’être depuis l’hiver.

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Au Chalet du Suchet, les adieux du matin sont plus soignés que les salutations du soir. Je m’explique.

- Eh, ces habits sur la terrasse, c'est pas un étendage, un peu de décence que diable ! 

Ce seront les seuls mots que nous adressera le patron des lieux durant toute la soirée. Dans la cuisine, la pancarte « n’engueulez pas le patron, la patronne s’en charge » expliquerait-elle quelque chose ?

Au petit matin par contre, on le retrouve dans la cuisine, bonnet vissé sur le crâne, en train de lire… Fifty shade of grey. On apprend qu’il joue au « vété » de Bonvillars, qu’il entraîne les juniors de Chavornay (tiens donc, là où joue mon filleul !). S’en suit une conversation enjouée sur le foot vaudois actuel: « on en a marre de ces Hottiger qui imposent trois entraînements par semaine aux gamins pour les dégoûter du foot ! ». Il nous parle de son frère et de son père qui sont vachers, vers le Chasseron. Il connaît bien entendu mon ancien prof de parapente, Philippe Briod: « sans lui, le Suchet ne serait pas ce qu'il est ! »… Au moment de nous quitter, il nous sert la main, « alors moi, c’est Dodo ! », on a presque envie de l’embrasser. D’autant que du sommet, la vue est à pleurer, on distingue enfin le Mont-Blanc.

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En fin de matinée, rendez-vous au Café Latino de Sainte-Croix. L’équipe est au complet, il est temps de la présenter:

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A gauche sur la photo, Karim Karkeni, une perle, auteur entre autres d’un blog foisonnant et d’un article paru dans la dernière édition du journal La Cité sur le regretté écrivain vaudois Pierre-Laurent Ellenberger (il faut lire Le Marcheur illimité !).

A droite, Marc Desplos, une autre perle, poète, comédien et metteur en scène.

Au Café Latino, les clients nous parlent de Max, le tenancier d’une auberge au Creux-du-Van, là où nous passerons la nuit prochaine. Il aurait découpé à la tronçonneuse les parois d’un dortoir parce qu'il jugeait les enfants qui l’occupaient trop bruyants. Il aurait aussi passé quelques mois en prison.

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À l’alpage de La Combaz, c’est une Parisienne qui fait le service. Elle se dit « de la banlieue », sans préciser laquelle, et prévoit passer l’hiver suivant en Afrique du Sud. Elle aime beaucoup voyager. Nous n’avons aucune envie de parler de voyages. Nous avons envie de parler avec Daniel, un retraité qui commande un Cynar et connais aussi Max: « il était allé un hiver au Brésil et était rentré tout blanc ! ».

Le monde est tout petit. Et s’il fallait une preuve supplémentaire, sachez que l’ancienne tenancière de La Combaz était la mère du beau-père de Karim (si j’ai bien compris) ; elle s’appelle Odette et n'a jamais voulu donner la recette des beignets au fromage qui faisait la réputation du lieu… Les charmes du voyage en Suisse.


Honte à moi, je n’étais jamais allé au Creux-du-Van. Pas une seule photo nette mais une impression intacte, lorsqu’au sommet de ce sublime cirque rocheux, nous dégustions religieusement le fromage de Maïté. On oublie rapidement qu’« ici est tombé en servant sa patrie le 7 juillet 1940 dans sa 23ème année le sapeur Jean Pilloud de Châtel-Saint-Denis ».

Puisque l’absurde nous devient familier, nous passerons la nuit chez Max, à la ferme du Soliat. Une famille dominicaine nous préparera une fondue (musique créole plein tube dans la cuisine), puis nous dormirons dans une reproduction assez fidèle de yourte mongole. Max ? On nous dit qu’il est en République dominicaine.

 

Au matin, en poussant la porte de la yourte, on ne distingue que l’insigne d’un tracteur Ford et un panneau Rivella. Tout le reste est brume. Pour être plus clair, il ne pleuvra qu’une seule fois. De 5h à 17h.

Les sentiers se font ruisseaux. Plotch. La sueur de l’intérieur entre en concurrence avec la pluie de l’extérieur. Plotch, plotch. Humides de haut en bas, nous passerons à côté des Aiguilles de Baumes, sans les voir.

C’est par contre un temps idéal pour apprécier le Café de la Gare de Noiraigue, un rendez-vous pour les randonneurs (absents aujourd’hui) et les ivrognes. Au-dessus des toilettes, une scie peinte en rose porte la mention: « gare à la scie rose ». On appelle cela l’humour Noiraigue.

C’est aussi un temps idéal pour découvrir le restaurant du col de la Tourne. La patronne nous y sert la main spontanément, à chacun. C’est un rien mais qui fait plaisir. Décoration: quatre vitrines pleines à craquer des médailles que le patron ET la patronne on gagnées au tir, un portrait du Général Guisan, des cloches aux noms des enfants, un drapeau suisse, un coucou... Une concentration de clichés qui font malgré tout chaud au cœur, tout comme la musique champêtre qui passe en boucle: des airs de "La Bidouille", un trio dont le CD est en vente. On commande trois de Goron, on s’envoie une croûte au fromage, on parcourt L’Illustré, on lit Terre et Nature, une absinthe là-dessus et la pluie n’existe plus !

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Enfin arrivés au lieu-dit Vue des Alpes, nous avons vue sur rien du tout mais la possibilité de passer la nuit à La Sagne chez un couple d’amis rencontrés il y a dix ans… en Asie.

Après un passage à la pittoresque laiterie du village pour s’offrir une fondue de rigueur et quelques verres de Neuchâtelois, nous ressassons nos souvenirs de Mongolie : la steppe se mélange aux tourbes des Ponts-de-Martel, les yourtes aux chalets d’alpages du Creux-du-Van et la fondue aux coups du milieu. Des étoiles nous disent du bien du lendemain.

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« Marche depuis longtemps déjà. A marché, a beaucoup marché. S’impatiente d’arriver, parce qu’il a beaucoup marché » (Ramuz, L’Histoire du soldat).

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Pause de midi à La Bonne Auberge, aux Bugnenets, la maison où est né le skieur Didier Cuche. On y écoute Johny Halliday. L’été, cette auberge est un relai de motards. On commande un cidre du Val-de-Ruz, on imagine l’entraînement estival de Didier et décide de grimper le long des remontées mécanique des Bugnenets.

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Le parking de l’Hôtel Chasseral est bondé et les randonneurs font la file devant le self-service. Le Jura ressemble soudain aux Alpes. "Mir Drüüü", un trio formé de deux accordéonistes et une contrebassiste, tente de distraire une bonne centaine de retraités assoupis. L’un d’eux a malgré tout les yeux brillants, lâche les « youhou » d’usage et fait des percussion avec deux cuillères à café.

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A quelques enjambées de l'antenne du Chasseral, aux Colisses du Dessus, sur une terrasse déserte, un paysan joue de la schwytzoise. C’est ainsi qu’il faut faire de la musique. Pour soi. L’accordéoniste s’appelle Frédy Marti, il s’occupe du bétail, et sa femme de la buvette. Frédy est l’un des trois musiciens du trio "La Bidouille", découvert la veille au Café de la Tourne (petit monde). Il est écrit « I love Red Holstein » sur la housse de son schwyzois.

Je lui demande s’il a par hasard entendu parler de Jean-Pierre Rochat, un paysan-écrivain qui ne vit qu’à une dizaine de kilomètres de là. Il me dit que Raphaël, son employé, a justement travaillé pour lui, et m’indique l’emplacement de sa ferme (tout petit monde).

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A Frinvillier coule la Suze. Jamais je n’aurais ainsi descendu la Suze. Car ici commencent les vertigineuses gorges du Taubenloch, un monde à part fait d’ombre et de fraîcheur. Les fougères jaillissent de la mousse, le calcaire se plisse comme de l’étoffe, les cascades éclaboussent le randonneur qui n’en croit pas ses yeux lorsque soudain, sans prévenir… il se retrouve en pleine ville de Bienne.

Suivre le guide, la Suze toujours, s’éloigner de la source et revenir à la civilisation, celle des supermarchés qui se veulent défenseurs des paysans, celle des entreprises Omega et Orange qui se veulent maîtresses du temps et de la communication, celle de la Place centrale qui, avec ses cinq banques, fait son importante. Puis le lac.

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Une seule envie, refaire le chemin inverse, en hiver, dans un Jura monochrome purifié par la neige, et gesticuler encore, plus givré qu’un point de suspension sur une page blanche.