05 octobre 2015

Les secondes de Snapchat, les siècles de Vionnet

vionnet paul.jpgDix secondes, durée de vie des images partagées sur l’application smartphone «Snapchat».

Un siècle et demi, celle des clichés d’un pionnier suisse de la photographie, l’Aubonnois Paul Vionnet.

L’Arsenal de Morges vient d’exploser. On est le 2 mars 1871. Un homme, la quarantaine, se hâte lentement. Il installe son attirail devant une lignée de canons couverts de cendres. Il recommence deux, trois, cinq, six, dix fois, il obtient enfin le bon éclairage, du relief, de la netteté.

Manque sur la photo suivante le député Louis Buchet, parti pour la frontière. La guerre franco-allemande fait rage, on est en 1870. Le reste de la famille Buchetd’Etoy prend la pose. La mère, le frère, la sœur, le fils, et tout à gauche, moustache en V et costume trois pièces, Auguste, le fondateur de l’Institution L’Espérance.

Ces deux clichés - au gélatino-bromure d’argent, sur papier albuminé - sont exposés en ce moment au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Deux pièces issues de la Collection iconographique vaudoise, fondée par Paul Vionnet.

MEL_VIONNET_Paul_Pont_Chaudron.jpgCe natif d’Aubonne est pasteur, il prêche à Pampigny, à Etoy. Au spirituel, il joint le matériel,il se passionne pour la photographie. A 12 ans, il prend ses premiers daguerréotypes. A 19 ans, il fabrique son propre appareil.Négatifs sur verre au collodion, tirages albuminés, aristotypes, cyanotypes. Plus scientifique qu’artiste, il immortalise ses amis, son village, sa cure, des vaches, un châtaignier, il tire le portrait de son père et un autoportrait (le premier selfie du district est né à Etoy en 1849 !). Il documente le patrimoine cantonal, comme la construction du Pont Chauderon (il grimpera aux échafaudages jusqu’à l’âge de 80 ans !). Il laisse un millier de négatifs…

Vertige, entre deux époques.

Se pratique aujourd’hui volontiers l’art phonéographique, comprenez : la photographie avec un téléphone. Les ados raffolent de «Snapchat», une application de partage d’images, qui les fait disparaître après quelques secondes. Chaque jour, 200 millions de photos sont ainsi échangées, puis supprimées…

Ephémères, à usage unique. Succession, juxtaposition, jamais fixation.

Devant moi, et depuis un siècle et demi, la famille Buchet prend la pose. Les yeux du père m’interrogent : Quel visage aura ton canton… dans 150 ans ?

 

03 octobre 2015

La salamandre et le bol de cornichons

La pluie efface la ligne blanche, la buée condamne le pare-brise, les essuie-glaces font ce qu’ils peuvent. Pas un chat, la nuit rien que pour nous. Suivre Vernier, Meyrin, Satigny, Russin, Dardagny, une petite route à gauche, ralentir, ne pas les écraser (les pneus sont leur pire prédateur), garer chez le vigneron Stéphane Gros, autoproclamé « L’ami Gros », mettre les bottes, la lampe frontale et filer dans la nature.

Ailleurs, il faut chercher longtemps. Ici, quelques mètres suffisent, on a su ne pas polluer le ruisseau des Charmilles, et la voici, notre première salamandre tachetée !

Son corps noir, ses taches jaunes, un vrai jouet d’enfant. La peau épaisse, huileuse. Une démarche lente, pataude. Elle ne craint pas les prédateurs, comme le hérisson et ses piquants, comme la tortue et sa carapace. Elle a juste derrière les yeux de petits points noirs, ce sont des glandes à poison. De face, elle a une tête de grenouille. Je suis un batracien, pas un reptile !, semble-t-elle dire, mais elle ne dit rien, car contrairement à ses cousins les crapauds, elle ne fait pas de bruit.

La seconde salamandre est visiblement enceinte. La troisième est toute petite, probablement née dans l’année. La quatrième et la cinquième se promènent, elles chassent l’araignée, le ver de terre. Elles relèvent exagérément les pattes pour enjamber les feuilles d’automne.

La sixième, la septième, il faut profiter. Au premier gel, elles hiberneront.

La huitième. Animal mythique que l’on croyait résistant au feu. La vérité est moins romantique : on a simplement dû en voir une, surprise alors qu’elle hivernait dans du bois mort, s'échapper d'un foyer de cheminée.

La neuvième. Animal mythique, surtout en Suisse romande, où elle a donné son nom à une revue.

La dixième. Animal mythique figurant sur l’emblème royal du roi François Ier, et sur la liste rouge des espèces menacées…

IMG_6100.jpgLe chant du ruisseau, de la pluie. La silhouette des arbres, comme dessinée à l’encre de Chine. Et soudain… tiens… une salamandre… toute jaune.

De dieu de dieu ! Pour « L’ami Gros », c’en est une, de découverte ! Il n’y croit pas. Je lui montre une photo sur mon téléphone. Il n’en avait jamais vu de pareille !

Pour le coup, il cesse son va-et-vient entre le pressoir et les cuves, il cesse aussi de râler contre les drosophiles, et nous serre son merveilleux pinot noir, la cuvée « Salamandre Tachetée », étiquette élégante, noire comme la nuit, des taches suggestives rappelant le corps en mouvement d’une salamandre, 2012, le millésime gravé sur le dessus du bouchon.

Hilare, il nous montre sur son téléphone la vidéo Youtube d’un ami vigneron qui prouve qu’il est possible de boire du chasselas vaudois avec un plat valaisan. En le versant dans un bol de cornichons…

Je m’en fous, j’ai vu une salamandre toute jaune.

29 septembre 2015

Il faut saluer le poissonnier du supermarché

« Le client on dirait qu’il a l’impression qu’on est contre lui. C’est comme un combat, qui viendrait de la nuit des temps. Il se pose en adversaire. En chasseur. Il se prépare à attraper sa proie dans le Grand Magasin. Pour capturer le cabillaud, il doit passer devant son terrible gardien : le poissonnier. »

ob_4ae863_002.jpgCe cerbère incompris, c’est le narrateur de L’œil de l’espadon, premier roman fraîchement paru d’Arthur Brügger, un Lausannois de 24 ans qui traduit les états d’âme d’un apprenti maladroit jeté dans les coulisses d’un grand magasin.

Pour financer ses études, l’auteur avait lui aussi dû revêtir le tablier du poissonnier. Il connaît ainsi tous les poissons par leur nom, leur mode de cuisson. Il maîtrise l’écaillage, l’éviscération :

« Prendre le ciseau et l’enfoncer dans le trou du cul avec le bout pointu et puis remonter jusqu’au cou, et puis ensuite ouvrir et fourrer la main dedans pour tout sortir les entrailles […] Et puis nettoyer l’intérieur à grand coup de jet d’eau pour que le client croie qu’en fait un poisson mort à l’intérieur, c’est tout joli ».

Il a tutoyé la machine à timbrer, la machine à café, la machine à glace, la machine à mettre sous vide et celle à mettre sous cellophane : « La machine inspire, elle fait un gros bruit, et quand elle a fini elle pousse un gros soupir et ta-da ! c’est emballé ». Il a subi les nouvelles directives, l’horaire jusqu’à 20 heures, les stratégies de communication : sourire, dire bonjour, souhaiter une bonne journée, avoir toujours l’air occupé, etc.

Il rapporte dans L’œil de l’espadon une multitude d’anecdotes cocasses, comme cette vieille dame qui venait toujours à l’ouverture lui acheter 40 grammes de filet de perche coupé fins pour son chat. Il parle de solitude:

« C’est vrai aussi qu’après le dix-huitième client qui ne dit pas au revoir bonne journée quand on lui donne son sac sous vide avec le poisson dedans. Le dix-neuvième qui me sourit et puis m’adresse juste la parole pour me dire une banalité, je pourrais lui sauter au cou de joie ».

Sans paraître y toucher, l’hyperréalisme d’Arthur Brügger force le lecteur à reconsidérer son mode de consommation, car derrière les frasques du narrateur se dessine un thème central: le gaspillage alimentaire.

L’auteur n’a pas oublié ces bacs de poissons encore consommables qu’il a fallu jeter dans des containers de déchets « bio » remplis de carcasses d’animaux en putréfaction dans des légumes pourris. Son narrateur est lui aussi impuissant devant l’article 7 du règlement du brugger_140x210_102_7.jpgsupermarché, intitulé « vol de déchets » :

« Je dois jeter toutes les crevettes et les rougets. Juste parce que ça tient pas jusqu’à lundi et que dimanche c’est fermé. Et savoir que ce soir je vais manger des pâtes sauce tomate… »

On le savait mais Arthur Brügger nous le rappelle subtilement : plus de la moitié de ce qui est produit finit à la poubelle sans être consommé.

04 septembre 2015

« Y’en a point comme nous ! »

C’est le titre de l’actuelle exposition au Musée romain de Vidy. Il fait bon y pedzer, ça vous remet de l’acouet, riguenette assurée !

EXPO Y EN A POINT.jpgFaites l’exercice. Citez une personnalité et un objet qui représentent selon vous cette prétendue « vaudoisitude ». Ce badadia de Bastien Baker a par exemple choisi Wawrinka, Guisan, la tomme et le papet. Qu’ont répondu Guy Parmelin, Miss Suisse 2015 et Nuria Gorrite ?... Réponse sur place.

Première leçon de cette exposition, les Vaudois aiment se zieuter le bourillon et sont les champions du monde de l’autoportrait. Les parois de la première salle sont ainsi intégralement tapissées de couvertures de livres portant sur l’identité vaudoise (beaucoup portent la griffe de l’éditeur birolan Eric Caboussa).

Deuxième leçon, une image commune du Vaudois existe bel et bien. Un même patrimoine matériel - chasselas, botte-cul, saucisse aux choux – et immatériel – ni pour, ni contre, ça veut déjà jouer, on arrivera ensemble à Nouvel An, etc.

Là où l’exposition fait du bien, c’est quand justement elle malmène ces « vaudoiseries » qui branlent au manche et feront bientôt cupesse ! Car derrière ce légendaire peuple de terriens, derrière Davel (dont tout le monde se contrefoutait au XVIIIème siècle) ou Ramuz (Parigot d’adoption pendant douze ans) se profilent les enseignes de Leclanché, Logitech, Kudelski, Nestlé, l’EPFL, les destins de Bertrand Piccard, Jack Rollan, Frédy Girardet, Jean-François Bergier, Claude Nicollier, et pourquoi pas d’Yvette Jaggi, Yvette Théraulaz et Alice Rivaz, puisque Vaud a été le premier canton à offrir le droit de vote aux femmes ! Il est aujourd’hui celui qui naturalise le plus, il a franchi le cap des 30% d’étrangers, et son Conseil d’Etat ne compte qu’un seul Vaudois « de souche » !

Cette exposition fait surtout preuve d’autodérision et de malice, présentant le prototype d’une machine à arrondir les angles, un extrait d’une théorie de match du FC Saint-Barthélémy, des parodies artistiques, faisant de Baudelaire l’auteur des Fleurs du pas tant bien, ou des pastiches d’affiches de film : Et Dieu créa… le gouvernement.

On reconnaît là la patte de cette chenoille de Laurent Flutsch, directeur du musée, qui a su pour le coup s’entourer d’une jeune doctorante en sociologie, Séverine André. Ces deux co-commissaires seront ce dimanche à Morges au Livre sur les Quais !

20 août 2015

Accroché au bec des cigognes noires

Il est seul et immobile, assis sur sa chaise de camping. Bob gris sur la tête, boucle sur l’oreille gauche, polaire brune, pantalons de trek kaki. Les deux coudes calés sur ses genoux, une paire de jumelles à la place des yeux. A proximité, un télescope à trépied et un paquet de Winston bleue.

Seul et immobile au sommet du Mont Mourex, au-dessus de Divonne, une modeste colline prise entre le Jura et le Léman. Vue panoramique, du Moléson au Mont Blanc. Une table d’orientation promet même, par temps dégagé,la Jungfrau. Cette table se veut aussi didactique : "Chaque jour, 20'000 personnes passent les frontières gessiennes pour aller travailler en Suisse"… mais c’est d’une autre forme de migration qu’il sera question ici.

Il est là depuis sept heures ce matin, il s’appelle Claude, il est l’un des deux "locataires du Mont", comprenez : l’un des deux ornithologues bénévoles à y recenser la migration postnuptiale.

S’il est incapable de reconnaître les modèles des avions qui déchirent le ciel (l’aéroport de Cointrin est pourtant son employeur), il sait facilement distinguer, à l’œil nu et au loin, une buse d’une bondrée apivore.

Il s’agit d’abord de quelques pixels. Les points grossissent. Neuf Milans noirs ! Non, huit Milans noirs et un Milan royal ! Comment le sait-il ? C’est ce qu’il appelle le "Jeez", le sixième sens des ornithologues… Les Milans s’aident des thermiques pour gagner de l’altitude, dessinent quelques cercles au-dessus de la Dôle, du Col de la Faucille, du Creux de l'Envers, du Colomby de Gex, puis disparaissent.

Sur un cahier à spirales, Claude fait des coches pour les oiseaux rares et inscrit une suite de chiffres pour les plus courants. Le soir venu, il reportera ses observations sur le site "Migraction.net". En cliquant sur le point correspondant au Mont Mourex, vous lirez qu’en cette journée du 30 juillet 2015, il aura vu passer - en 10h30 d’observation ! - 805 Milans noirs, 7 Milans royaux, 272 martinets noirs, 45 hirondelles, 6 goélands…

espagne-tarifa-cigogne.jpgEt puis – à 13h16 précise - une chance inouïe. Un groupe de sept cigognes noires ! Sept d’un coup, même pour Claude, c’est une première !

Toujours assis sur sa chaise de camping, il est aux anges. A peine plus petites que les cigognes blanches. Le bec rouge, un triangle blanc sur leurs aisselles. Dans la lunette de son télescope, elles sont majestueuses. Sept oiseaux rares, sept gracieux nomades.

Pour peu, il deviendrait le narrateur du Vol des cigognes de Jean-Christophe Grangé, ce "jeune homme sous tous rapports" qui s’en va, du jour au lendemain, suivre la migration des cigognes jusqu’en Afrique : "Le départ n'est pas déclenché par des conditions climatiques ou alimentaires, mais par une horloge interne. Un jour, il est temps de partir, voilà tout ".

10 juillet 2015

De Bienne à Rüeggisberg

D’abord, un compartiment des CFF flanqué d’une citation de Blaise Cendrars : « Quand on voyage, on devrait fermer les yeux. Dormir ».

A Bienne, entamer le plat de résistance par le dessert : les gorges du Taubenloch. C’est une pause dans la flamboyance de l’été, des fougères, de la mousse et du calcaire plissé comme de l’étoffe. C’est aussi le début de la « Via Jura », 125 kilomètres de sentiers pédestres jusqu’à Bâle, un losange jaune à chaque hésitation.

Au col de Pierre Pertuis, gravée sur la roche, une inscription latine vieille d’une petite vingtaine de siècles. De l’autre côté du col, les sources de la Birse, un filet de fraîcheur qui nous suivra jusqu’à Bâle.

IMG_5480.JPGA Tavanne, une truite aux amandes au restaurant de la Gare. A Reconvilier, une usine rachetée par des Chinois et le souvenir des grèves. A Bévilard, un clocher surmonté d'un bulbe. A Moutier, l’hospitalité d’un ancien garde-chiourme devenu homme-orchestre. Au Mont Raimeux, surprise ! Sur le tronc d’un arbre mort, le graal des entomologues : trois Rosalies des Alpes ! Sublimes coléoptères au corps bleu taché de noir, avec d’immenses antennes ponctuées de petits pompons.

La canicule brouille ensuite la vue, les souvenirs sont épisodiques : la fontaine du bien nommé village de Rebeuvelier, la rivière de Courroux, les cafés de Delémont, Le Suisse, Le Cheval-Blanc. Laufen, sa très pittoresque rue principale. Aesch, d’où l’on aperçoit le plus grand immeuble de Suisse, il est à Bâle, il mesure 178 mètres, c’est la tour Hoffmann-La Roche… et j’en viens à regretter que mon patronyme n’ait qu’un « f » !

Sur les derniers kilomètres de la Birse, une ambiance enivrante, un air de Berlin-Est. A Bâle, c’est carnaval : toute la ville à moitié nue pour se rafraîchir dans le Rhin !

Le voyage se poursuit dans un vieux bus Toyota. Sempach, une colonne pour se souvenir du sacrifice de Winkelried, mais aussi un lac. Küssnacht, les Waldstätten, le fric des multinationales, mais aussi un lac. Kaiserstuhl, un promeneur qui vous salue tout sourire avant de photographier discrètement votre plaque arrière pour vous dénoncer à la police (la route est interdite aux non-résidents)… mais aussi un lac. Interlaken, Disneyland flanqué de « Woodcarving Shop », mais avant tout : un lac !

Enfin, le village de Rüeggisberg.

« Rüeggisberg », c’est le mot écrit à la rubrique « lieu d’origine » de mon passeport. Il méritait bien un pèlerinage. L’annuaire téléphonique ne mentionne hélas aucun Hofmann. Il y a bien dans le cimetière trois tombes portant mon nom, un Alfred, une Gertrud, un Franz, mais ces noms ne me disent rien. Et ce village est si triste avec ses fermes bernoises cernées de dizaines de villas mitoyennes…

Me reviennent alors d’autres mots de Cendrars :« Moi, le mauvais poète qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout ».

22 mai 2015

Les trois leçons d’une femelle Milan noir

L’eau trouble de l’Arve rencontre l’eau claire du Rhône. Photogénique confluence. La longue-vue à trépieds est cette fois installée sur l’étroite passerelle piétonne d’un pont ferroviaire, enjambant le fleuve pour relier les falaises de Saint-Jean au bois de la Bâtie. Vue plongeante sur la cheminée de tuiles de l’ancienne fonderie Kugler, plus loin, la cathédrale, le jet d’eau, bref, la ville.

Un paysage on-ne-peut-plus urbain, et c’est pourtant là que se trouve l’une des plus grandes concentrations de milans noirs d’Europe. Une quinzaine de nids sur quelques hectares !

Pourquoi ? Le milan noir est un charognard, il apprécie les poissons morts qui dérivent à la surface de l'eau. Surtout, c’est ici le quai de chargement de la Jonction, 150 camions-poubelles par jour déchargent les ordures ménagères de la ville. La barge qui emmènera tout ça à l’usine d’incinération des Cheneviers est escortée par une quarantaine de milans noirs !

L’un des nids est idéalement placé, à hauteur de la passerelle, à une centaine de mètres.  Une aubaine pour l’observation. Une femelle Son mâle survole le nid, sa queue en delta, elle le regarde tourner. Il se pose dix mètre au dessus du nid, il n’a rien dans le bec. Elle protège du soleil ses petits. Combien sont-ils ? Impossible encore de le savoir, ils ne dépassent pas du nid. Mais les ailes relevées de leur mère prouvent qu’il y a des petits. Toutes les demies-heures, elle se lève et change de position. Majestueuse, digne, rien à envier à sa cousine l’aigle. Ses plumes ont toutes les nuances de brun. On s’aperçoit que le milan noir est tout sauf noir.

La quiétude de la scène ne présume pas d’une vie d’aventurière.

Elle est arrivée en Suisse fin février, le même nid qu’elle a retapé la moindre, elle s’est accouplée, s’est reproduite. Ponte en avril, trente jours de gestation, naissance en mai.

Les petits quitteront le nid après 45 jours, début juillet. Une semaine après, ils se mettront en route, passeront le Jura, descendront le Massif central, franchiront les Pyrénées, longeront la côte espagnole jusqu’à Gibraltar.

En août, entre dix heures du matin et deux heures l’après-midi, pour profiter des colonnes d’air chaud et des thermiques, ils sont plusieurs milliers par jour à franchir le détroit et gagner lentement l’Afrique, le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal : 4000 kilomètres de route en trois semaines sans que personne ne leur ait montré le chemin !

Ainsi, cette femelle milan noir, sur son arbre perchée, paisible malgré la ville, a certainement vu des cachalots, des dauphins, des hippopotames, peut-être des girafes…

S’il fallait conclure cette chronique comme une fable de La Fontaine, je mettrais trois morales dans le bec de ma femelle.

Que l’observation de la faune sauvage commence à deux pas de chez soi, même au centre-ville, même près des camions-poubelles et des barges à ordures.

Que l’observation des animaux rapproche les hommes, surtout sur une passerelle étroite. En deux heures, des retraités qui veulent voir dans la longue-vue à trépieds est un obstacle, des cyclistes forcés de mettre un pied à terre, des essaims d’écoliers curieux, des retraités qui notent chaque printemps la date d’arrivée des milans noirs, des ados qui s’arrête un peu plus loin et photographie le fleuve avec son téléphone…

Enfin, que les hommes feraient bien parfois de prendre exemples sur leurs lointains cousins. Ignorer les frontières. Obéir à l’instinct migratoire. Se rendre l’hiver dans les Club Med sénégalais. Pourquoi pas. Mais aussi : permettre le chemin inverse à ceux du Sud.

21 mai 2015

Il faut (ré)écouter Nicolaï Gedda !

Ce lundi matin aurait pu tristement commencer, avec le statut Facebook d’un ami : « Le grand ténor Nicolaï Gedda a quitté ce monde. Il vivait près d'ici, à Tolochenaz ! »…

En roulant sur le route de Lully, entre La Paisible, l’ancienne maison d’Audrey Hepburn, et le cimetière, vous ne distinguerez de sa propriété qu’un immense mur de thuyas.

Cette propriété, je la connaissais un peu pour y avoir, durant mes années d’études, ramassé les feuilles mortes et désherbé les platebandes, bref, gagné quelques sous avec mon frère. Nous l’entendions alors faire ses vocalises dans la véranda. La puissance de sa voix nous forçait à relever la tête pour l’écouter. Nous ignorions qui il était vraiment...

Nicolaï Gedda est né en Suède en 1925. Il a du sang russe, par son père, un Ustinov, un Cosaque qui avait fui la révolution d’Octobre. Il est ainsi de la même famille que l’acteur et écrivain anglais Peter Ustinov, qui vivait à Begnins (une très belle exposition lui est consacrée au Musée Alexis Forel à Morges en ce moment !).

Après avoir parlé suédois et russe, il déménage à Leipzig, apprend l’allemand à l’école, le français au lycée, l'italien, par amour de l’opéra, et l’anglais, pour lancer sa carrière internationale.Car dès 1953, Gedda chante à la Scala de Milan, à l’Opéra de Paris, au Festival de Salzburg, au Covent Garden de Londres, au Metropolitan de New York. A l’aise dans le baroque comme dans le contemporain, il va se produire pendant un demi-siècle, et détenir le record du nombre d’enregistrements officiels. En 1994, on en recensait déjà 202 !

Mais voilà, l’édition anglaise de Wikipedia le confirme : il serait décédé ce samedi 16 mai.


Alors j’écris cela. Surtout, je découvre son génie, passe une heure de pur bonheur à l’entendre chanter - sur Youtube – « Je crois entendre encore », un air des Pêcheurs de perles de Bizet, « Kuda, kuda vy udalilis », de l’opéra Eugène Onéguine de Tchaïkovski, « Dies Bildnis ist bezaubernd schön », de La flûte enchantée de Mozart, et surtout « Che gelida manina », de La Bohème de Puccini…

Le temps file, et soudain, coup de théâtre ! Le site Forumopera.com s’excuse auprès de ses internautes, ce n’était… qu’une rumeur. J’ai alors envie de renoncer définitivement au flux d’informations en continu !

Je remercie finalement ce buzz mensonger de m’avoir permis d’écouter ce grand ténor, et souhaite à Monsieur Gedda - qui lira peut-être ceci dans son magnifique jardin de Tolochenaz - de pouvoir encore chanter jusqu’à ses 120 ans !

15 mai 2015

Les trésors enfouis des nuits genevoises

En règle générale, j’aime la nuit. Même si celles de bout du lac ont perdu de leur superbe, j’aime la nuit, tout est plus imprévisible. Alors quand Pierre et Maxime m’ont proposé une soirée à Genève, je n’ai pas hésité.

On a cependant très vite filé à l’ouest de la ville, l’ouest du canton, jusqu’à l’extrême ouest du pays : le Far West des bois de Chancy.

Le chemin des Bouchets est obstrué par une barrière, mais Pierre a la clef du cadenas et une autorisation de la Direction générale de la nature et du paysage. Motif de la requête : état des lieux des populations macro-hétérocères.

Peut-être, comme moi, vous demandez-vous ce qu’est un macro-hétérocère ? Un grand papillon de nuit. Ainsi, comme « le bon petit diable » de Brassens, on va à la chasse aux papillons (même si « chasse » est un mot maladroit, ces deux-là ne feraient pas de mal à une mouche).

Nous voilà dans une pinède digne du sud de l’Europe, avec une forte odeur de résine et le chant des criquets. La nuit va tomber, il est temps de disposer verticalement deux mètres carrés de drap blanc, puis d’y diriger une puissante ampoule reliée à une mini génératrice. Il suffit d’attendre.

Le premier papillon est un petit blanc, tout frais, avec quatre points noirs sur les ailes. Pierre s’empare du Guide des papillons nocturnes de France. Maxime, du Concise Guide to the Moths of Great Britain and Ireland. Les spécimens des livres sont des insectes épinglés qui ont perdu leurs couleurs vives ; l’identification est malgré tout assez facile. Maxime inscrit le nouveau venu dans un document qui résume leurs cinq dernières années d’observation. Sur les 823 papillons de nuit vus dans le canton, ils en ont repérés 342, et découverts 5 nouveaux.

Le second arbore un abdomen noir et rouge vif. Le troisième, très poilu, est de la famille des Noctuidés. Le quatrième, les ailes en damier, est de celle des Géomètres. On entame le plat de résistance avec un Petit sphinx de la vigne, rose et vert olive, avec des ailes rigides, taillé comme le Concorde.

Le suivant porte un élégant manteau de craie. Ils ont un doute. Du jamais vu. C’est… le 343ème papillon !

images.jpgArrive un Drymonia ruficornis, avec des pattes de lynx ; un Bird dropping, qui a la forme et la couleur d’une… merde d’oiseau ; un Acronicta psi Le Psi, mon préféré, avec une tête d'Alien. Le suivant ne reste que dix secondes sur le drap, mais Maxime a la présence d’esprit de le photographier, c’est l’Acronicta alni et… le 344ème !

Enfin, pour couronner le tout, un Phalera bucephala, qui ressemble à un bout de bois, avec un coup de canif sur l'arrière. Pierre s’assied bien en face et commence à le dessiner…

Voilà donc les macro-hétérocéristes ! Je les imaginais introvertis, le teint blafard, disséquant, cataloguant, épinglant. Ils sont là, enjoués, passionnés, émerveillés par les trésors enfouis des nuits genevoises !

25 avril 2015

En avril, enivrez-vous !

12017667_1034907013220309_3752711217689686150_o.jpgAu lendemain du Salon des vins Arvinis, la ville de Morges accueillera « Les Salves poétiques », un festival à taille humaine pour se saouler… de mots.

« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise… »

La prose de Baudelaire est de saison. Du 21 au 24 avril, la poétesse morgienne Laurence Verrey vous invite en effet à découvrir, pratiquer ou vous réconcilier avec la poésie, ce « chant de l’âme » trop souvent maladroitement enseigné dans les écoles, froidement décortiqué dans les universités et volontiers mis à mal en société.

Durant quatre jours, les « Salves » (www.salvespoetiques.ch) vous feront soulever l’asphalte, trébucher sur des pavés négligés, renoncer aux discours saturés, stériles, oublier pour un temps l’efficace, l’artifice, renouer un lien sensuel à la langue et découvrir une ville généreuse, féconde, tout ce que dissimule la sonorité frustre du mot : « Morges ».

12002643_1034913683219642_4769944053231972750_o.jpgLes « Salves poétiques » convieront pour cela une myriade de poètes confirmés. Nimrod, du Tchad, Maram Al-Masri, de Syrie, Angèle Paoli, de Corse, Françoise Matthey, des Franches-Montagnes, Dominique Sorrente, de Marseille, qui proposera en outre une performance poétique à deux voix au Château de Morges le mardi 21 avril. Côté suisse, Claire Genoux, Prix Ramuz de poésie 1999, et François Debluë, auteur du livret de la Fête des Vignerons 1999. Tous écriront sur la région et liront des textes le jeudi 23 avril sous le marronnier de l'Hôtel-de-Ville.

Pour celles et ceux qui aiment écrire, mais manquent d’idées, d’impulsions ou de temps pour s’y mettre, les « Salves » offriront aussi gratuitement des ateliers d’écriture. Emmenés par un écrivain, vous aiguiserez votre regard et écrirez, pour le plaisir et en plein air.

Enfin, pour clore le festival, place aux jeunes. Ancienne tradition du gymnase de Morges, une « Nuit des poètes » renaîtra de ses cendres dans les caves de Couvaloup. Une scène ouverte permettra d’entendre des jeunes de la région dire la vieille ville avec des mots neufs...

Bref, en avril, découvrez-vous fertile !