04 septembre 2015

« Y’en a point comme nous ! »

C’est le titre de l’actuelle exposition au Musée romain de Vidy. Il fait bon y pedzer, ça vous remet de l’acouet, riguenette assurée !

EXPO Y EN A POINT.jpgFaites l’exercice. Citez une personnalité et un objet qui représentent selon vous cette prétendue « vaudoisitude ». Ce badadia de Bastien Baker a par exemple choisi Wawrinka, Guisan, la tomme et le papet. Qu’ont répondu Guy Parmelin, Miss Suisse 2015 et Nuria Gorrite ?... Réponse sur place.

Première leçon de cette exposition, les Vaudois aiment se zieuter le bourillon et sont les champions du monde de l’autoportrait. Les parois de la première salle sont ainsi intégralement tapissées de couvertures de livres portant sur l’identité vaudoise (beaucoup portent la griffe de l’éditeur birolan Eric Caboussa).

Deuxième leçon, une image commune du Vaudois existe bel et bien. Un même patrimoine matériel - chasselas, botte-cul, saucisse aux choux – et immatériel – ni pour, ni contre, ça veut déjà jouer, on arrivera ensemble à Nouvel An, etc.

Là où l’exposition fait du bien, c’est quand justement elle malmène ces « vaudoiseries » qui branlent au manche et feront bientôt cupesse ! Car derrière ce légendaire peuple de terriens, derrière Davel (dont tout le monde se contrefoutait au XVIIIème siècle) ou Ramuz (Parigot d’adoption pendant douze ans) se profilent les enseignes de Leclanché, Logitech, Kudelski, Nestlé, l’EPFL, les destins de Bertrand Piccard, Jack Rollan, Frédy Girardet, Jean-François Bergier, Claude Nicollier, et pourquoi pas d’Yvette Jaggi, Yvette Théraulaz et Alice Rivaz, puisque Vaud a été le premier canton à offrir le droit de vote aux femmes ! Il est aujourd’hui celui qui naturalise le plus, il a franchi le cap des 30% d’étrangers, et son Conseil d’Etat ne compte qu’un seul Vaudois « de souche » !

Cette exposition fait surtout preuve d’autodérision et de malice, présentant le prototype d’une machine à arrondir les angles, un extrait d’une théorie de match du FC Saint-Barthélémy, des parodies artistiques, faisant de Baudelaire l’auteur des Fleurs du pas tant bien, ou des pastiches d’affiches de film : Et Dieu créa… le gouvernement.

On reconnaît là la patte de cette chenoille de Laurent Flutsch, directeur du musée, qui a su pour le coup s’entourer d’une jeune doctorante en sociologie, Séverine André. Ces deux co-commissaires seront ce dimanche à Morges au Livre sur les Quais !

20 août 2015

Accroché au bec des cigognes noires

Il est seul et immobile, assis sur sa chaise de camping. Bob gris sur la tête, boucle sur l’oreille gauche, polaire brune, pantalons de trek kaki. Les deux coudes calés sur ses genoux, une paire de jumelles à la place des yeux. A proximité, un télescope à trépied et un paquet de Winston bleue.

Seul et immobile au sommet du Mont Mourex, au-dessus de Divonne, une modeste colline prise entre le Jura et le Léman. Vue panoramique, du Moléson au Mont Blanc. Une table d’orientation promet même, par temps dégagé,la Jungfrau. Cette table se veut aussi didactique : "Chaque jour, 20'000 personnes passent les frontières gessiennes pour aller travailler en Suisse"… mais c’est d’une autre forme de migration qu’il sera question ici.

Il est là depuis sept heures ce matin, il s’appelle Claude, il est l’un des deux "locataires du Mont", comprenez : l’un des deux ornithologues bénévoles à y recenser la migration postnuptiale.

S’il est incapable de reconnaître les modèles des avions qui déchirent le ciel (l’aéroport de Cointrin est pourtant son employeur), il sait facilement distinguer, à l’œil nu et au loin, une buse d’une bondrée apivore.

Il s’agit d’abord de quelques pixels. Les points grossissent. Neuf Milans noirs ! Non, huit Milans noirs et un Milan royal ! Comment le sait-il ? C’est ce qu’il appelle le "Jeez", le sixième sens des ornithologues… Les Milans s’aident des thermiques pour gagner de l’altitude, dessinent quelques cercles au-dessus de la Dôle, du Col de la Faucille, du Creux de l'Envers, du Colomby de Gex, puis disparaissent.

Sur un cahier à spirales, Claude fait des coches pour les oiseaux rares et inscrit une suite de chiffres pour les plus courants. Le soir venu, il reportera ses observations sur le site "Migraction.net". En cliquant sur le point correspondant au Mont Mourex, vous lirez qu’en cette journée du 30 juillet 2015, il aura vu passer - en 10h30 d’observation ! - 805 Milans noirs, 7 Milans royaux, 272 martinets noirs, 45 hirondelles, 6 goélands…

espagne-tarifa-cigogne.jpgEt puis – à 13h16 précise - une chance inouïe. Un groupe de sept cigognes noires ! Sept d’un coup, même pour Claude, c’est une première !

Toujours assis sur sa chaise de camping, il est aux anges. A peine plus petites que les cigognes blanches. Le bec rouge, un triangle blanc sur leurs aisselles. Dans la lunette de son télescope, elles sont majestueuses. Sept oiseaux rares, sept gracieux nomades.

Pour peu, il deviendrait le narrateur du Vol des cigognes de Jean-Christophe Grangé, ce "jeune homme sous tous rapports" qui s’en va, du jour au lendemain, suivre la migration des cigognes jusqu’en Afrique : "Le départ n'est pas déclenché par des conditions climatiques ou alimentaires, mais par une horloge interne. Un jour, il est temps de partir, voilà tout ".

10 juillet 2015

De Bienne à Rüeggisberg

D’abord, un compartiment des CFF flanqué d’une citation de Blaise Cendrars : « Quand on voyage, on devrait fermer les yeux. Dormir ».

A Bienne, entamer le plat de résistance par le dessert : les gorges du Taubenloch. C’est une pause dans la flamboyance de l’été, des fougères, de la mousse et du calcaire plissé comme de l’étoffe. C’est aussi le début de la « Via Jura », 125 kilomètres de sentiers pédestres jusqu’à Bâle, un losange jaune à chaque hésitation.

Au col de Pierre Pertuis, gravée sur la roche, une inscription latine vieille d’une petite vingtaine de siècles. De l’autre côté du col, les sources de la Birse, un filet de fraîcheur qui nous suivra jusqu’à Bâle.

IMG_5480.JPGA Tavanne, une truite aux amandes au restaurant de la Gare. A Reconvilier, une usine rachetée par des Chinois et le souvenir des grèves. A Bévilard, un clocher surmonté d'un bulbe. A Moutier, l’hospitalité d’un ancien garde-chiourme devenu homme-orchestre. Au Mont Raimeux, surprise ! Sur le tronc d’un arbre mort, le graal des entomologues : trois Rosalies des Alpes ! Sublimes coléoptères au corps bleu taché de noir, avec d’immenses antennes ponctuées de petits pompons.

La canicule brouille ensuite la vue, les souvenirs sont épisodiques : la fontaine du bien nommé village de Rebeuvelier, la rivière de Courroux, les cafés de Delémont, Le Suisse, Le Cheval-Blanc. Laufen, sa très pittoresque rue principale. Aesch, d’où l’on aperçoit le plus grand immeuble de Suisse, il est à Bâle, il mesure 178 mètres, c’est la tour Hoffmann-La Roche… et j’en viens à regretter que mon patronyme n’ait qu’un « f » !

Sur les derniers kilomètres de la Birse, une ambiance enivrante, un air de Berlin-Est. A Bâle, c’est carnaval : toute la ville à moitié nue pour se rafraîchir dans le Rhin !

Le voyage se poursuit dans un vieux bus Toyota. Sempach, une colonne pour se souvenir du sacrifice de Winkelried, mais aussi un lac. Küssnacht, les Waldstätten, le fric des multinationales, mais aussi un lac. Kaiserstuhl, un promeneur qui vous salue tout sourire avant de photographier discrètement votre plaque arrière pour vous dénoncer à la police (la route est interdite aux non-résidents)… mais aussi un lac. Interlaken, Disneyland flanqué de « Woodcarving Shop », mais avant tout : un lac !

Enfin, le village de Rüeggisberg.

« Rüeggisberg », c’est le mot écrit à la rubrique « lieu d’origine » de mon passeport. Il méritait bien un pèlerinage. L’annuaire téléphonique ne mentionne hélas aucun Hofmann. Il y a bien dans le cimetière trois tombes portant mon nom, un Alfred, une Gertrud, un Franz, mais ces noms ne me disent rien. Et ce village est si triste avec ses fermes bernoises cernées de dizaines de villas mitoyennes…

Me reviennent alors d’autres mots de Cendrars :« Moi, le mauvais poète qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout ».

22 mai 2015

Les trois leçons d’une femelle Milan noir

L’eau trouble de l’Arve rencontre l’eau claire du Rhône. Photogénique confluence. La longue-vue à trépieds est cette fois installée sur l’étroite passerelle piétonne d’un pont ferroviaire, enjambant le fleuve pour relier les falaises de Saint-Jean au bois de la Bâtie. Vue plongeante sur la cheminée de tuiles de l’ancienne fonderie Kugler, plus loin, la cathédrale, le jet d’eau, bref, la ville.

Un paysage on-ne-peut-plus urbain, et c’est pourtant là que se trouve l’une des plus grandes concentrations de milans noirs d’Europe. Une quinzaine de nids sur quelques hectares !

Pourquoi ? Le milan noir est un charognard, il apprécie les poissons morts qui dérivent à la surface de l'eau. Surtout, c’est ici le quai de chargement de la Jonction, 150 camions-poubelles par jour déchargent les ordures ménagères de la ville. La barge qui emmènera tout ça à l’usine d’incinération des Cheneviers est escortée par une quarantaine de milans noirs !

L’un des nids est idéalement placé, à hauteur de la passerelle, à une centaine de mètres.  Une aubaine pour l’observation. Une femelle Son mâle survole le nid, sa queue en delta, elle le regarde tourner. Il se pose dix mètre au dessus du nid, il n’a rien dans le bec. Elle protège du soleil ses petits. Combien sont-ils ? Impossible encore de le savoir, ils ne dépassent pas du nid. Mais les ailes relevées de leur mère prouvent qu’il y a des petits. Toutes les demies-heures, elle se lève et change de position. Majestueuse, digne, rien à envier à sa cousine l’aigle. Ses plumes ont toutes les nuances de brun. On s’aperçoit que le milan noir est tout sauf noir.

La quiétude de la scène ne présume pas d’une vie d’aventurière.

Elle est arrivée en Suisse fin février, le même nid qu’elle a retapé la moindre, elle s’est accouplée, s’est reproduite. Ponte en avril, trente jours de gestation, naissance en mai.

Les petits quitteront le nid après 45 jours, début juillet. Une semaine après, ils se mettront en route, passeront le Jura, descendront le Massif central, franchiront les Pyrénées, longeront la côte espagnole jusqu’à Gibraltar.

En août, entre dix heures du matin et deux heures l’après-midi, pour profiter des colonnes d’air chaud et des thermiques, ils sont plusieurs milliers par jour à franchir le détroit et gagner lentement l’Afrique, le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal : 4000 kilomètres de route en trois semaines sans que personne ne leur ait montré le chemin !

Ainsi, cette femelle milan noir, sur son arbre perchée, paisible malgré la ville, a certainement vu des cachalots, des dauphins, des hippopotames, peut-être des girafes…

S’il fallait conclure cette chronique comme une fable de La Fontaine, je mettrais trois morales dans le bec de ma femelle.

Que l’observation de la faune sauvage commence à deux pas de chez soi, même au centre-ville, même près des camions-poubelles et des barges à ordures.

Que l’observation des animaux rapproche les hommes, surtout sur une passerelle étroite. En deux heures, des retraités qui veulent voir dans la longue-vue à trépieds est un obstacle, des cyclistes forcés de mettre un pied à terre, des essaims d’écoliers curieux, des retraités qui notent chaque printemps la date d’arrivée des milans noirs, des ados qui s’arrête un peu plus loin et photographie le fleuve avec son téléphone…

Enfin, que les hommes feraient bien parfois de prendre exemples sur leurs lointains cousins. Ignorer les frontières. Obéir à l’instinct migratoire. Se rendre l’hiver dans les Club Med sénégalais. Pourquoi pas. Mais aussi : permettre le chemin inverse à ceux du Sud.

21 mai 2015

Il faut (ré)écouter Nicolaï Gedda !

Ce lundi matin aurait pu tristement commencer, avec le statut Facebook d’un ami : « Le grand ténor Nicolaï Gedda a quitté ce monde. Il vivait près d'ici, à Tolochenaz ! »…

En roulant sur le route de Lully, entre La Paisible, l’ancienne maison d’Audrey Hepburn, et le cimetière, vous ne distinguerez de sa propriété qu’un immense mur de thuyas.

Cette propriété, je la connaissais un peu pour y avoir, durant mes années d’études, ramassé les feuilles mortes et désherbé les platebandes, bref, gagné quelques sous avec mon frère. Nous l’entendions alors faire ses vocalises dans la véranda. La puissance de sa voix nous forçait à relever la tête pour l’écouter. Nous ignorions qui il était vraiment...

Nicolaï Gedda est né en Suède en 1925. Il a du sang russe, par son père, un Ustinov, un Cosaque qui avait fui la révolution d’Octobre. Il est ainsi de la même famille que l’acteur et écrivain anglais Peter Ustinov, qui vivait à Begnins (une très belle exposition lui est consacrée au Musée Alexis Forel à Morges en ce moment !).

Après avoir parlé suédois et russe, il déménage à Leipzig, apprend l’allemand à l’école, le français au lycée, l'italien, par amour de l’opéra, et l’anglais, pour lancer sa carrière internationale.Car dès 1953, Gedda chante à la Scala de Milan, à l’Opéra de Paris, au Festival de Salzburg, au Covent Garden de Londres, au Metropolitan de New York. A l’aise dans le baroque comme dans le contemporain, il va se produire pendant un demi-siècle, et détenir le record du nombre d’enregistrements officiels. En 1994, on en recensait déjà 202 !

Mais voilà, l’édition anglaise de Wikipedia le confirme : il serait décédé ce samedi 16 mai.


Alors j’écris cela. Surtout, je découvre son génie, passe une heure de pur bonheur à l’entendre chanter - sur Youtube – « Je crois entendre encore », un air des Pêcheurs de perles de Bizet, « Kuda, kuda vy udalilis », de l’opéra Eugène Onéguine de Tchaïkovski, « Dies Bildnis ist bezaubernd schön », de La flûte enchantée de Mozart, et surtout « Che gelida manina », de La Bohème de Puccini…

Le temps file, et soudain, coup de théâtre ! Le site Forumopera.com s’excuse auprès de ses internautes, ce n’était… qu’une rumeur. J’ai alors envie de renoncer définitivement au flux d’informations en continu !

Je remercie finalement ce buzz mensonger de m’avoir permis d’écouter ce grand ténor, et souhaite à Monsieur Gedda - qui lira peut-être ceci dans son magnifique jardin de Tolochenaz - de pouvoir encore chanter jusqu’à ses 120 ans !

15 mai 2015

Les trésors enfouis des nuits genevoises

En règle générale, j’aime la nuit. Même si celles de bout du lac ont perdu de leur superbe, j’aime la nuit, tout est plus imprévisible. Alors quand Pierre et Maxime m’ont proposé une soirée à Genève, je n’ai pas hésité.

On a cependant très vite filé à l’ouest de la ville, l’ouest du canton, jusqu’à l’extrême ouest du pays : le Far West des bois de Chancy.

Le chemin des Bouchets est obstrué par une barrière, mais Pierre a la clef du cadenas et une autorisation de la Direction générale de la nature et du paysage. Motif de la requête : état des lieux des populations macro-hétérocères.

Peut-être, comme moi, vous demandez-vous ce qu’est un macro-hétérocère ? Un grand papillon de nuit. Ainsi, comme « le bon petit diable » de Brassens, on va à la chasse aux papillons (même si « chasse » est un mot maladroit, ces deux-là ne feraient pas de mal à une mouche).

Nous voilà dans une pinède digne du sud de l’Europe, avec une forte odeur de résine et le chant des criquets. La nuit va tomber, il est temps de disposer verticalement deux mètres carrés de drap blanc, puis d’y diriger une puissante ampoule reliée à une mini génératrice. Il suffit d’attendre.

Le premier papillon est un petit blanc, tout frais, avec quatre points noirs sur les ailes. Pierre s’empare du Guide des papillons nocturnes de France. Maxime, du Concise Guide to the Moths of Great Britain and Ireland. Les spécimens des livres sont des insectes épinglés qui ont perdu leurs couleurs vives ; l’identification est malgré tout assez facile. Maxime inscrit le nouveau venu dans un document qui résume leurs cinq dernières années d’observation. Sur les 823 papillons de nuit vus dans le canton, ils en ont repérés 342, et découverts 5 nouveaux.

Le second arbore un abdomen noir et rouge vif. Le troisième, très poilu, est de la famille des Noctuidés. Le quatrième, les ailes en damier, est de celle des Géomètres. On entame le plat de résistance avec un Petit sphinx de la vigne, rose et vert olive, avec des ailes rigides, taillé comme le Concorde.

Le suivant porte un élégant manteau de craie. Ils ont un doute. Du jamais vu. C’est… le 343ème papillon !

images.jpgArrive un Drymonia ruficornis, avec des pattes de lynx ; un Bird dropping, qui a la forme et la couleur d’une… merde d’oiseau ; un Acronicta psi Le Psi, mon préféré, avec une tête d'Alien. Le suivant ne reste que dix secondes sur le drap, mais Maxime a la présence d’esprit de le photographier, c’est l’Acronicta alni et… le 344ème !

Enfin, pour couronner le tout, un Phalera bucephala, qui ressemble à un bout de bois, avec un coup de canif sur l'arrière. Pierre s’assied bien en face et commence à le dessiner…

Voilà donc les macro-hétérocéristes ! Je les imaginais introvertis, le teint blafard, disséquant, cataloguant, épinglant. Ils sont là, enjoués, passionnés, émerveillés par les trésors enfouis des nuits genevoises !

25 avril 2015

En avril, enivrez-vous !

12017667_1034907013220309_3752711217689686150_o.jpgAu lendemain du Salon des vins Arvinis, la ville de Morges accueillera « Les Salves poétiques », un festival à taille humaine pour se saouler… de mots.

« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise… »

La prose de Baudelaire est de saison. Du 21 au 24 avril, la poétesse morgienne Laurence Verrey vous invite en effet à découvrir, pratiquer ou vous réconcilier avec la poésie, ce « chant de l’âme » trop souvent maladroitement enseigné dans les écoles, froidement décortiqué dans les universités et volontiers mis à mal en société.

Durant quatre jours, les « Salves » (www.salvespoetiques.ch) vous feront soulever l’asphalte, trébucher sur des pavés négligés, renoncer aux discours saturés, stériles, oublier pour un temps l’efficace, l’artifice, renouer un lien sensuel à la langue et découvrir une ville généreuse, féconde, tout ce que dissimule la sonorité frustre du mot : « Morges ».

12002643_1034913683219642_4769944053231972750_o.jpgLes « Salves poétiques » convieront pour cela une myriade de poètes confirmés. Nimrod, du Tchad, Maram Al-Masri, de Syrie, Angèle Paoli, de Corse, Françoise Matthey, des Franches-Montagnes, Dominique Sorrente, de Marseille, qui proposera en outre une performance poétique à deux voix au Château de Morges le mardi 21 avril. Côté suisse, Claire Genoux, Prix Ramuz de poésie 1999, et François Debluë, auteur du livret de la Fête des Vignerons 1999. Tous écriront sur la région et liront des textes le jeudi 23 avril sous le marronnier de l'Hôtel-de-Ville.

Pour celles et ceux qui aiment écrire, mais manquent d’idées, d’impulsions ou de temps pour s’y mettre, les « Salves » offriront aussi gratuitement des ateliers d’écriture. Emmenés par un écrivain, vous aiguiserez votre regard et écrirez, pour le plaisir et en plein air.

Enfin, pour clore le festival, place aux jeunes. Ancienne tradition du gymnase de Morges, une « Nuit des poètes » renaîtra de ses cendres dans les caves de Couvaloup. Une scène ouverte permettra d’entendre des jeunes de la région dire la vieille ville avec des mots neufs...

Bref, en avril, découvrez-vous fertile !

 

15 avril 2015

On a tout, parce qu’on n’a rien

Le lac hiberne encore. Une eau sèche, comme du métal. En face, le blanc s’accroche aux sommets savoyards tandis qu’ici, les rives prennent leurs premiers verts, des verts qui sentent fort. Et puis les bourgeons, les feuilles, les insectes, les oiseaux. Il n’y a sur le lac qu’un seul voilier, il avance au moteur.

topelement.jpgPrès de l’embouchure du Boiron, c’est l'une des rares rives encore sauvages du Léman,quelques mètres carrés que les trop riches n'ont pas pu acheter.  Il  n’y a sur la plage qu’une  nasse  en  inox.  Les  galets  ont  une  jolie  couleur,  avec  comme  des  tessons  de bouteille dedans.

Soudain,  un  jogger  fluorescent  traverse  le  tableau,  en  sueur,  de la  musique dans les écouteurs. C’est la pause de midi d’un employé de banque. Une promeneuse de chien emprunte  le  même sentier,  prenant  son  temps et  riant  des  trois  bouteilles  de  blanc disposées sur notre table.

Une guirlande de drapeaux tibétains, des filets, des amarres, des caisses, des bouées et des rames, c’est la maison de Manu, qui est moins une maison qu’une sorte de cabane de briques et de bois, des briques qui se lézardent et du bois qui a pris le soleil

Manu n’est pas pressé, il laisse le poisson se reposer. Il le peut bien, il était debout avant moi, et même avant le jour, il était debout dans sa barque, à relever à la main, un à un, les filets  déposés  la  veille.  Il  avait  pris  avec  lui  un  ami  qui  a  encore,  dans  son  sourire,beaucoup de joie accumulée durant la matinée.

Le visage baignant dans le soleil, nous dégustons la féra du jour. Le ciel, la montagne etde petites vaguelettes qui viennent les unes après les autres refroidir les galets…

Le téléphone sonne. Elle veut huit perches pour ses invités de ce soir. Elle demande si lepoisson est frais. Elle viendra les chercher dans dix minutes !

Manu raccroche, il est à sa place, dans le beau temps de ce milieu de mois d’avril. Clope au bec, il pense comme le pêcheur Rouge de La Beauté sur la terre, peut-être le plus beau roman de Ramuz :

 

La tranquillité et la liberté ! Regardez-moi ces autres, j’entends ceux de la terre, parce que nous,  on est de l’eau,  et ça fait  une grande différence.  Ces gens de boutique,  ces attachés par  la  semelle,  tous ces vignerons ou ces gens qui  fauchent et  râtèlent,  ces propriétaires d’un coin de pré, d’un bout de champs, d’un tout petit morceau de terre.Vous les voyez qui sont forcés de suivre un chemin et toujours le même, entre deux murs,entre deux haies, et ici c’est chez eux et à côté pas. C’est plein de règlements, plein de défense de passer. Ils ne peuvent aller ni à gauche, ni à droite. Nous, on va où on veut. On a tout, parce qu’on n’a rien.

 

Quand je m’en vais, Manu a remis son tablier et répare ses filets en écoutant plein tube un morceau de rock.

24 mars 2015

Le chant des « shégués » de Kinshasa

Le Congo n’est pas avare en tragédies. L’une choque particulièrement parce qu’elle concerne l’enfance, et plus particulièrement 25'000 enfants de la capitale.

shégué.jpgCe sont les shégués, des orphelins, pire, des enfants-sorciers : des jeunes rendus responsables d’un problème familial et jetés à la rue, avec la bénédiction du pasteur d’une quelconque église du Réveil.

Ces enfants mendient, balaient les rues. Les plus âgés boivent, rackettent, volent. Les filles se prostituent, dès l’âge de 10 ans, et tombent enceinte. Le soir, un shégué surveille ainsi des bébés allongés sur des cartons, pendant que les filles-mères retournent travailler…

Des centres d’hébergement existent heureusement, à l’image de Jeunes au Soleil, dans le quartier défavorisé de Masina : deux dortoirs de lits doubles, avec mousses, draps de lit, et un réfectoire où je fais la connaissance de Christian, absorbé par un dessin animé, Jérémy, 11 ans, qui en paraît cinq de moins, Moke-Mie, très appliqué dans ses devoirs, et Elie, premier de classe à l’école primaire, avec une moyenne de 78%.

Cette petite communauté réunit en ce moment dix-sept anciens shégués. Tous ont l’obligation de dormir dans le centre et d’y prendre leurs trois repas (dans un pays où on ne mange souvent qu’une ou deux fois par jour). Tous suivent des cours d’alphabétisation. Certains font même du théâtre ; cinq d’entre eux ont ainsi joué, à l’occasion de la Journée internationale de l’enfant, devant un millier de personnes !

Gisèle y travaille comme éducatrice depuis cinq ans, sept jours sur sept, huit heures par jour. Elle a vu onze collègues démissionner. Elle me présente les rapports journaliers : sortie sans permission, bagarre pendant la nuit, douleurs au niveau du ventre, santé très préoccupante, somnifère dans l’assiette de l’éducateur pour regarder le match. Et puis : trois nuits sans aucun incident.

La rubrique « Histoire de l’enfant » des dossiers personnels parle de pauvreté, de divorces, d’abandons : ses parents l’ont chassé à cause de la sorcellerie, l’oncle l’emmène à Kinshasa pour retrouver son père, il l’abandonne et rentre à Matadi…

Après bientôt dix ans de persévérance, le fondateur du centre, Richard Bampeta, en veut surtout aux Congolais qui ont trop vite compris que les organisations caritatives occidentales étaient généreuses envers les shégués. Ils ont ouvert leur propre structure, empoché l’argent et aussitôt renvoyé les enfants à la rue.

On se dit alors : un tel cynisme, à quoi bon…

Et puis, au moment de quitter le réfectoire des Jeunes au Soleil, Gisèle demande à Christian, Jérémy, Moke-Mie et Elie de se lever. Tout sourire, ils s’alignent et entonnent pour le visiteur une chanson pleine de vie. Lumineuse. Qui fait aussitôt oublier ce que l’être humain a de plus sordide.

10 mars 2015

Les survivants du Zoo de Kinshasa

Il aurait été préférable de vous présenter les gorilles du Parc des Virunga, près de Goma. Mais seuls de rares touristes ont les moyens de les voir. Non, autant vous montrer les seuls animaux accessibles aux 12 millions de Congolais agglutinés dans la capitale : ceux du Zoo de Kinshasa.

ZooKin.jpgA son ouverture, en 1938, le zoo était entouré de verdure. Loin du centre-ville, il accueillait 3'000 animaux de 600 espèces différentes. Aujourd’hui, son enceinte est prise dans la jungle asphyxiante des quartiers populaires, à deux rues du très animé marché central. Il n’abrite plus que 150 animaux et les visiteurs sont rares : une classe d’écoliers en uniforme, une dizaine de couples venus s’enlacer à l’abri des regards, et un mundele (un Blanc).

Les deux lions sont morts il y a 20 ans, par manque de soins vétérinaires ; les barreaux de leur cage en ruine sont tapissés de plantes grimpantes. Les ours eux aussi ont disparu ; l’un d’eux avait mangé l’enfant d’un mundele, me dit un gardien, hilare. La cage des léopards, vide aussi depuis sept mois, pour cause d’avarie de viande (à préciser qu’il s’agit d’un produit de luxe pour 90% des Congolais de Kinshasa).

On commence alors la visite avec les deux seuls pensionnaires présents depuis le début, Antoinette et Simon, un couple de crocodiles du Nil ; « depuis 1938 à l’inauguration », lit-on en lettres défraîchies. Il y a quinze ans, Simon avait dévoré un gardien.

Ensuite, un singe vert, originaire du Congo ; c’est par lui que serait née l’épidémie d’Ebola dans les années 70, selon la légende. Puis deux babouins qui auraient à ce jour subtilisé aux visiteurs une dizaine de téléphones. Enfin, trois chimpanzés qu’il a fallu transférer dans la cage des gorilles (morts il y a longtemps) parce qu’ils avaient détruit à trois reprises leur cage pour s’évader.

Dans l’allée des oiseaux, une oie criarde sert de système d’alarme ; on a dernièrement volé quatre porcs épics, et trois varans il y a un an. Plus loin, un marabout à l’aile cassée. Et puis des perruches dites « inséparables », parce qu’elles ne peuvent vivre qu’en couple ; le septième volatile perd déjà ses plumes et mourra bientôt.

Un python de trois mètres sommeille dans une cage sur laquelle est écrit : « don du président de la république Joseph Kabila » ; les chevaux du dictateur paissent également dans la prairie du zoo…

Il paraît que des fonds européen vont permettre de faire revenir les lions, les gorilles et les éléphants. « Dans un futur proche », ajoute le gardien : une expression courante ici.

En secret, le gardien espère vivement que ces fonds iront plutôt à la population. Car si les animaux sont mal nourris, les gardiens, eux, ne sont plus payés du tout. Ils sont aussi les survivants du zoo de Kinshasa.