02 avril 2008

Entre Berbères, touristes, policiers et Romains

Ras al-Jedir, frontière libyenne, Kadhafi vous voit venir de loin. “Têtu”, me dira un Béninois de Tripoli. Vous échangez, sur l'effigie, la main sur le coeur de Ben Ali contre les lunettes de soleil et le menton hautain du Colonel.

RAS AL-JEDIR Des épaves qui n'ont de Peugeot que le nom provoquent de puissants embouteillages. Elles ont des plaques tunisiennes et font trois aller-retours quotidiens, car l'essence coûte 1,3 francs suisses en Tunisie et 16 centimes en Libye. On passe la frontière, on fait le plein, on repasse la frontière, on siphonne et on y retourne.

Une caravane d'Italiens - sept Landrover scintillants – se réjouissent, en famille, de connaître le désert. Leur guide libyen pratique son métier depuis 1992. Il apprécie les efforts d'ouverture du pays, mais ne veut pas des Américains, car “ils feront venir les terroristes”. Pendant que le guide parle, les Italiens changent les plaques d'immatriculation de leur Landrover. Car Kadhafi les veut en arabe. 

On croit rêver. Arrive alors un camion jaune estampillé “Tunis-Pékin”. C'est un convoi touristique de l'agence oasisoverland qui “fait” la Route de la Soie en 20 semaines et demie.

1371075858.jpgZUARA ...le taxi collectif s'arrête. Pause alimentaire, à 60 kilomètres de la frontière. Pause élémentaire, puisque Zuara est la seule ville berbère du litoral libyen (ils représentent 5% de la population totale du pays). Y vivent, selon Suleiman, “les vrais Libyens”. Bien avant la conquête arabe des VII et XIème siècle. Suleiman, vous l'avez compris, est Berbère, mais il ne se plaint aucunement de son traitement. Au contraire, ses affaires fructueuses lui permettent d'avoir trois maisons. L'une à Yefren, au sud, dans le magnifique Djebel Nafusa. L'une à Tripoli, pour les affaires. Et une dernière à Zuara, au plus près des plages de sable blanc. Depuis 2006 toutefois, Zuara partage son sable avec le "Farah Resort", un village touristique VIP, très prisé et très privé. Location de quad et de jet-ski "available".

Autre moyen de se remplir les poches pour les Zuariens : l'acheminement des sub-Sahariens en Europe. Suleiman me parle d'une connaissance devenue multimillionnaire. “Imaginez trois bateaux par semaine remplis chacun de 50 hommes qui paient le passeur 2'000 euros...” J'ignore s'il dit vrai, mais cela fait froid dans le dos.

Jusque là, la route est des plus sahariennes. Une plaine stérile que deux raffineries (une mosquée construite dans l'enceinte de chacune) et une usine de ciment tentent d'égayer. La route est aussi des plus dangereuses. Deux pistes trop bien asphaltées où se côtoient de vieilles et larges carcasses indolentes et de petits bolides nerveux lancés à 150 kilomètres à l'heure, environ, les compteurs fonctionnent rarement. Ajoutez-y un troupeau de moutons qui traverse soudainement, vous obtenez 2´138 morts sur les routes libyennes en 2007 (OMS), certainement plus.

SABRATHA A mi-chemin entre Zuara et Tripoli, une ville romaine, q1021592952.JPGui vivait jadis du commerce maritime d'animaux et d'ivoire, a été “redécouverte” par des archéologues italiens au début du XXème siècle. Le temple d'Isis (photo de gauche) a été construit au Ier siècle face à la mer, car la déesse égyptienne était vénérée comme protectrice des marins. A quelques pas du temple, visible à des kilomètres à la ronde, le théâtre romain (photo de droite), construit entre 190 et 20344060780.JPG0 après Jésus, en grande partie reconstruit par les Italiens dans les années 1920, possède un auditorium de 95 mètres de diamètre. Ce qui fait dire aux gardiens du site que ce théâtre est le plus vaste d'Afrique. Peut-ètre bien. Mais plus fou, on dit que le 70% des sites archéologiques libyens sont encore enfouis !

A Sabratha, je rencontre un jeune homme qui m'invite au mariage d'une amie de l'une de ses soeurs. Les festivités ont lieu à Zuara. Retour en arrière. Avec enthousiasme. Douche, rasage, excitation. Je pense enfin pouvoir porter la belle chemise que je trimballe dans un sac hermétique depuis six pays... Vingt heures, le jeune homme est confu. Une bagarre a éclaté. La police est intervenue. La fête interrompue. Je ne saurai jamais s'il a dit la vérité ou si la famille ne voulait simplement pas d'un Chrétien à bord... Qu'importe, en route pour la capitale, avec une chemise impeccable !

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01 avril 2008

LIBYEN les consignes avant d'entrer

Vous l'avez certainement déjà lu quelque part. La Libye est LA nouvelle destination méditerranéenne. Des cités antiques, des Touaregs et un colonel effervescent. Tout pour drainer les foules. Si seulement ledit colonel y mettait un peu du sien.

VISA LIBYEN Car ses directives changent très vite. Au grand dam des opérateurs touristiques locaux. En effet, si des centaines de touristes débarquaient encore à Tripoli en 2006 à bord de bateaux de croisière, le vent a aujourdui tourné. Le 11 novembre 2007, Kadhafi réintroduisait l'obligation de faire traduire son passeport en arabe. Une opération qui se fait chez un traducteur "officiel", agréé par l'État, qui coûte 30 euros et une bonne demi-journée. Pour ne pas faire les choses à moitié, ce 1er janvier, le colonel demandait à ce que tous les étrangers arrivant en Libye soient en possession de l'équivalant de 1000 dollars américains cash (cartes de crédit et traveler's chèques ne comptent pas). On n'a toutefois pas demandé à voir mes billets. Les directives auraient-elles déjà changé ?

A cela s'ajoute, pour les voyageurs dits "indépendants", la nécessité de louer, pour toute la durée du séjour, les services d'un guide issu d'une agence de voyage reconnue (50 euros par jour minimum). Le loger, le nourrir et le promener. Et pour ceux qui aimeraient se ressourcer dans le désert, obligation de s'offrir la protection d'un policier. Se ressourcer. Avec une Toyota, un guide et un policier... Pour échapper à l'asphyxie, trois possibilités :

- Ne demander qu'un visa de transit (5 jours), facile à obtenir, puis se dépêcher d'atteindre l'autre bout du pays. Solution de dernier recours.

341509860.JPG- Bricoler un visa touristique “artisanal” depuis Tunis. Au pied de la Bab el Bahr, entre la médina et l'Avenue de France, tout le monde connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui... peut arranger un visa touristique libyen (je vous transmets volontiers un contact téléphonique si besoin). Après un passage à l'ambassade libyenne de Tunis, un guide bidon vous accompagne à la douane tuniso-libyenne de Ras al-Jedir, puis vous fiche la paix, avec le numéro de téléphone d'un autre guide tout aussi bidon, à Tobrouk, qui vous fera lui passer la douane libyo-égyptienne d'Amsaad. Le tout pour 200 à 300 euros. Mais gare à l'arnaque. En outre, les routes sont saturées de contrôles policiers et les sites touristiques, bien gardés par les fameuses patrouilles “Tourism Security” (photo).

- Le plus simple reste encore d'acheter un visa d'affaire. Il coûte 200 euros et permet de visiter le pays librement (si besoin, je donne volontiers le contact email d'un jeune libyen qui se sert d'une entreprise, oui, bidon pour faire venir des touristes étrangers).

A partir d'ici, bienvenue en Libye !

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31 mars 2008

"Du pain et des jeux !"

Il y avait dans ma boîte électronique un message signé "Idir" : "Pour l'instant, j'ai l'impression que vous n'avez pas vraiment infiltré la société tunisienne comme cela était le cas en Algérie, peut-être parce que le pays est plus touristique, et donc vous avez été traité comme un touriste malgré tout ?"

253200711.jpgMalgré quoi. Idir, mes excuses de n'avoir fait que passer dans votre pays. De m'en être servi comme d'une passerelle entre deux pays plus "sexy", l'Algérie et la Libye. Pourtant , il y aurait eu à dire. Je me demande comment nos petits-enfants liront nos albums de vacances. Y aura-t-il des procès collectifs pour bétonnage systématique des plages, pour décennies de tourisme sexuel, pour consommation illicite de "Tunisie sans les Tunisiens" ?

Beaucoup à dire aussi sur les élections présidentielles de 2009. Le mandat étant indéfiniment renouvelable depuis la réforme de 2002, Zine el-Abidine Ben Ali, bien assis sur son trône depuis 20 ans, peut sans peur parler de l'avenir de la Tunisie. Cela malgré les violations des droits de l'homme, malgré les filatures des journalistes étrangers, malgré la soumission de la presse nationale. Et malgré un chômage estimé à 16%. Vive Ben Ali, vive le "bon élève" du Maghreb et vive la Tunisie... Septante pourcents de ses échanges commerciaux s’effectuent avec l’Union Européenne et Tunis aurait été choisie par Nicolas Sarkozy pour abriter le secrétariat de l'Union pour la Méditerranée.

MEDENINE Laissons-là la politique et reprenons la route. Des secousses tunisiennes, je ne garderais que la dernière. Médénine, au sud-est de la Tunisie, en train d'attendre que le minibus pour Ben Guerdane se remplisse. Un jeune homme attend lui aussi, pour rentrer chez lui. La semaine, il est sergent, depuis 6 ans. Le week-end, il veut changer de travail, depuis 3 ans. Il en a 26 et s'appelle Rairi.

BEN GUERDANE A bord du minibus, Rairi m'invite chez lui. Merci. Son grand-frère Hakim nous réceptionne et nous emmène dans un restaurant original. Le jardin est cerclé de faucons, de chèvres et de lapins. Mais on est hors saison, il fait froid et on mange à l'intérieur. Rairi garde le silence. Respect pour le grand frère. Puisque je n'y connais rien en voiture, puisque la politique se borne à un anti-américanisme de surface et puisque la culture se résume à l'adulation des grosses productions cinématographiques américaines, on parle foot. Quand le petit frère va aux toilettes, le grand me parle de ses conquêtes amoureuses. Quand le petit frère revient, on reparle de son marriage, en juillet prochain. Je suis invité. Merci.

Arrivés dans la maison de leurs parents, je m'étonne de voir une tente berbère dans le jardin. On me dit que les familles arabes aiment y prendre le petit-déjeuner en été. Une de leurs six soeurs étudie l'anglais. Son accent de Cambridge me bombarde de questions enthousiastes… jusqu'à ce que sa mère la rappelle à l'ordre. Rairi ne trouve plus les photos de son mois de retraite militaire dans le Sahara, mais Hakim trouve les siennes. A Dubai, où il a travaillé deux ans (je n'ose dire qu'il n'a pas l'air heureux sur les photos).

1058439653.JPGOn se confie davantage à un homme seul. Surtout s'il est étranger et repart le lendemain. Le secret de Rairi s'appelle Nada, le prénom d'une femme de 33 ans, mariée à "un Tunisien du nord, un homme qui ne l'aime pas", dit-il. Bonne nouvelle, Nada a décidé de divorcer. Mauvaise nouvelle, Nada s'en va vivre à Bordeaux dans deux semaines. Ils s'aiment et s'envoient des dizaines de sms chaque jour... Comme l'impression que les Maghrébins -ces grands romantiques- ont tous une histoire d'amour impossible. Rairi parle d'une tante qui habite Lyon, une tante qui a un hôtel à Djerba. Il ira lui parler demain... Non, lui qui chantait dans des concours quand il était petit, redeviendra artiste - "Cheb Rairi" - c'est vrai qu'il a une voix surprenante - son clip passera sur TV5, Nada le verra et… Inch'allah.

La soirée se termine dans le plus pur esprit de bourlingue orientale, dans la plus pure tradition tunisienne… devant une partie de Playstation (Rairi à gauche, Hakim à droite).

 

Ben Ali. Les droits de l'homme. La presse. "Du pain et des jeux", disait l'autre. Et pour le reste, la belle Nada.

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28 mars 2008

SFAX : ainsi fabrique-t-on les plages...

A Tunis, on m’a dit: «Sfax est une petite Chine. On ne fait qu'y travailler». Pur chauvinisme ? Séquelles de la dernière dispute entre le Club Sportif Sfaxien et l’Espérance Sportive de Tunis ? Certains ont été jusqu'à décrire la seconde ville du pays comme une Société Financière Avare et Xénophobe (SFAX).

KERKENNAH Sur place - on s’y attendait - j’y rencontre des gens aimables et accueillants. Mais pour dire vrai, je ne venais pas à Sfax pour contredire la capitale ou goûter aux fameuses salades de poulpes, encore moins pour visiter la ville antique de Tbaenae. Non, le port de Sfax sert de porte d'entrée pour l’île de Kerkennah.

 

1773240908.JPGA bord du ferry, les insulaires se reconnaissent facilement. Ils ne montrent pas du doigt les dauphins. Ils les détestent copieusement, car ils percent les filets et leur volent le butin. Sur cette île longue d'une trentaine de kilomètres, on ne trouve que quatre hôtels, des passeurs (l’Europe à partir de 2’000 euros), des chasseurs d’éponges, des palmiers et des plages de sable fin. Un petit paradis sur mer qui pourrait vite faire oublier Djerba-la-Douce, mais cela reste entre nous. Les bonnes adresses ne se divulguent pas. Et puis une île reste une île. Déconnectée. Oublieuse… Revenons au continent.

Sur la place centrale de Sfax, des chevaux blancs patientent devant des calèches désespéramment vides. On a organisé un Festival de musique et retapé les remparts d’une médina datant du IXème siècle (Tunis n’était alors qu’un village, et toc!). Rien à faire. La ville est trop conforme pour attirer les faiseurs de tours. Pas d’arnaque, pas de faux guides et trop de respect.

PROJET TAPARURA Dernièrement, le président tunisien Ben Ali a dû prendre les choses en main, engager une entreprise 1608225562.JPGbelge (Jan de Nul), glaner des fonds européens (prétextant de soudaines convictions écologiques) et relancer le Projet Taparura, une utopie vieille de vingt ans. Ce chantier du siècle fera émerger la Sfax du XXIème. Paroles de dictateur, je veux dire «de président».

En mars 2008, vous quittez le centre, pénétrez dans une zone industrielle peu ragoûtante, empruntez la rue Gagarine - «attention sol mouvant» - puis enjambez un canal nauséabond pour ne trouver en face de la mer qu'un cabanon esseulé au milieu d'un terrain vague. En effet, pas de quoi sortir l’objectif.

 

921345769.JPGMais revenez en 2009. Vous trouverez en lieu et place du cabanon une plage de sable fin sur trois kilomètres bordée par une cité balnéaire haut de gamme. Comment ? Un, fermer l’usine de production d’acide phosphorique NPK, dont les poisons fluorés ont obligé la ville à fermer les plages. Deux, évacuer deux millions de mètres cube de phosphogypse. Trois, contenir le sol sous une épaisse chape de béton. Quatre (on en est là), recouvrir le tout de sable fin. Et cinq, construire une ville de 22'000 habitants qui fera la part belle aux tourisme et aux meetings d’affaire.

Une équation simple. Le soleil ne suffit pas à attirer les visiteurs. Il leur faut des plages, de l’eau propre et des hôtels (une médina peut aider). Créer du besoin là où il n’y en a pas. Ainsi fabrique-t-on le tourisme.

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25 mars 2008

AU LECTEUR ET LECTRICE

Peut-être lirez-vous cela jusqu’au bout ? Oui, vous êtesun peu par hasard, chez vous ou au travail, en Suisse francophone, chez moi, et avez, je sais, d’autres chats à fouetter, mais…
 
ALGERIE Réveillé ce matin dans une chambre aux parois desquelles grimaçaient encore les insectes écrasés la veille, réveillé comme chaque jour par un bruit d’homme-que-je-ne-connais-pas, un muezzin, un qui part bosser ou une qui nettoie. RFI, débarbouillage -non, pas d’eau ce matin- remplir un sac à dos, encore et toujours, café en société, journal parfois, rencontres souvent, nom, pays d’origine, profession, destination -comment je trouve l’Algérie ?- des mots que l’on croit perdu, on y pense plus.
  Pour rejoindre la frontière tunisienne, je marchande un siège dans un taxi collectif, la Hyundai d’un retraité qui arrondit ses fins de mois. Un Algérien, trois Libyens et un Suisse s’en vont ainsi, bredouillant une conversation triangulaire grâce à un Algérien bilingue. Il est plus qu’un chauffeur. Il est un pont entre le Nord et le Sud. Il est la véritable Union pour la Méditerranée. Cela grâce à l’histoire d’hommes morts depuis longtemps, que l’on croit perdu, on y pense plus.
  Après quelques kilomètres, Union pour la Méditerranée s’aperçoit qu’il a oublié son passeport. On fait demi-tour en se moquant de lui et en profite pour visiter la cité HLM El-Boumi. Il dit bien s'y plaire. C'est vrai que la vue est surprenante… Quatre hommes l'attendent dans une voiture. Plus un mot ne passe. Que des sourires. Je leur montre mon passeport. Il me montre leur dentition. Je crois comprendre qu’ils sont venus à Annaba pour s’en refaire une neuve, comme mon ami Mourad. Peut-être ont-ils aussi visité les cabarets de la corniche. Il ne doit pas y en avoir de pareils à Tripoli. Enfin, sait-on jamais.
  On repart. Ils parlent de voitures. En arabe. Longuement. Je regarde défiler. Je ne suis pas un bon voyageur. J’aime trop rêvasser, regarder défiler, sans vouloir comprendre. En cela, je ne serai jamais non plus un bon journaliste. Je pourrai certes vous parler du trafic de beurre algérien fabriqué artisanalement et passé illégalement en Tunisie pour être labellisé made in Tunisia, puis acheminé en Italie, sous l’appellation bio, tant convoitée chez nous, alors que le prix du beurre explose dans les marchés d’Annaba et que ce produit devient un luxe. Je pourrais citer des noms, des sources et des dates... Ou dire ce que j’ai sur le cœur, sur le mode intimiste, exhibitionniste, impudique et égocentrique de ce média appelé blog dans lequel je suis tombé un peu par hasard et avec qui j'essaie de faire bon ménage, pour le meilleur et pour le pire.
  
FRONTIERE A la douane algérienne, humanité en standby, attente et formalité. On nous définit en tant qu’être humain. Nom, pays d’origine, profession, destination.
  La douane tunisienne de Meloula offre plus de choses à se mettre sous les yeux. "Outside, it’s Tunisia. Inside, it’s pure Sheraton", "Tabarka, la Côte du Corail", "Bardo Museum"… J’avais préalablement planqué sous mon siège quelques dinars tunisiens changés au noir à un taux préférentiel. Bien m’en a pris. Lorsqu’un Libyen (je ne sais pas encore qu’il s’appelle Hama) sort une liasse de dinars, on l’emmène, avec ses deux compères, dans une salle et on referme la porte. "Il est interdit d’importer ou d’exporter des dinars tunisiens, interdit d’importer des produits de base subventionnés, lait, sucre, café, tomates en boîte…". Je ne passe la frontière qu'avec le chauffeur. On les attend de l’autre côté. Cinq minutes, quinze, trente, une heure. On a le temps de faire connaissance. Des mots que l’on croit perdu, on y pense plus. Ils reviennent, s’en sont tirés avec une amende de 350 dinars (200 euros). Peut-être le prix d’une dentition.
 
TUNISIE "Route touristique" à gauche, "zone touristique" à droite, panneau "ne pas dépasser", ligne blanche continue tout aussi impuissante qu'en Algérie. Je pense à vous et immobilise le véhicule pour prendre une photographie sans intérêt, mais c'est la seule chose que verront ceux qui préfèrent dérouler le blog vite-fait :

 
  Pause dîner. Selon l’usage. Rapide et en silence. Les libyens mangent peu. Ils ont mal aux dents. Pour préserver les règles d’hospitalité, j’offre le repas au chauffeur et lui l’offre aux trois Libyens. Inutile de vouloir en faire plus, c’est comme ça. On regonfle les pneus. On repart.
  A nouveau des discussions triangulaires. Mots que l’on croit perdu, on y pense plus (et de quel droit répandrais-je ici leur intimité sans leur avoir parlé de vous. Déontologie zéro, opportunisme littéraire, je m’en sors pas, envie de m’affranchir de ce projet, partir à la campagne, là où les mots poussent moins nombreux - gestes et lenteur - "indicible" dirait Jaccottet - "ouaffff " dirait mon grand-père). Un pont ferroviaire construit par les Français, des femmes recourbées et alignées s'occupent de terres fertiles, exploitées et peu peuplées, puis l’autoroute, ses larges panneaux bleus et ses péages pas encore en service, soudain, derrière une colline, comme un mirage, une plaine de petits éléments blanchâtres à perte de vue, Tunis. Las Vegas. Silence dans l’habitacle. Embouteillage, foule de petits détails, annonces clignotantes, vertige, trop-plein. Chacun de ces hommes ont une histoire de vie complexe qui pourrait se raconter ici. A nouveau l'impuissance ressentie dans les villes, dans toutes les villes. Combien de vécu sous chaque brique ?
  
TUNIS On surprend les premiers troupeaux craintifs, pull-over autour de la taille, pantalon de préférence beige avec poche de côté, chapeau, soulier de marche… Pourquoi doit-on se déguiser pour visiter les pays étrangers ?
  Les indigènes femelles sont magnifiques. Non qu’elles soient plus belles que les Algériennes, mais elles ont davantage adoptés les "canons esthétiques" occidentaux. Minceur, démarche confiante, habits mettant en valeur les formes, ce jeu de dissimulé-exhibé qui fait frétiller le Nord… Terminus, tout le monde descend. Il est temps de se laisser nos coordonnées. Encore des mots que l’on croit perdu.
  A Tunis, le week-end commence le samedi, contrairement à l’Algérie. Mauvais calcul donc. Les banques sont fermées. Heureusement, Tunis, c’est aussi le miracle de voir sortir des murs des liasses de dinars avec une simple carte jaune de la poste suisse (n'ai pas dit que j'ai cassé ma carte Visa en deux... non, ne suis définitivement pas fait pour ce siècle). Tunis, c’est, juste après, la salle obscure du Cinemafricart à la séance de 18h30. La Graine et le Mulet du réalisateur tunisien Abdellatif Kechiche. Une joie indicible...

  Vous avez sûrement déjà vu ce film et vous vous dites qu’il n’y avait pas besoin de tout plaquer six mois pour le voir. Vous avez raison. C’est pourtant une joie violente que je digère maintenant en vous écrivant cela dans un petit troquet où trois tables jouent aux cartes. Personne n’a entendu parler d’Abdellatif Kechiche. En incorrigible mauvais voyageur, je tire sur un sheesha, bois un thé à l’orange et ne parle à personne sinon à un vendeur d’amandes pas francophone pour un sou avec qui je fais ce que je peux. Encore des mots perdus. Hémorragie.
  

1674157523.JPGLA GRAINE ET LE MULET Voir ce film en Tunisie est pour moi une preuve supplémentaire que la vie ne vaut la peine que si elle est distillée. Et bien distillée. Un film bien fait et bien vu portant sur un pays en dit plus que le pays brut, , devant les yeux. Je me répète. Il n’y a pas besoin de voyager. Le tourisme est inadmissible. Il suffit d’entretenir là où on est des yeux scintillants au milieu d’un visage ouvert. Humour, Amour et Art, les seules trois choses qui nous distinguent des animaux. Agiter un bout de carton sur la braise, inspirer profondément et se situer entre l’Algérien qui oublie son passeport, les Libyens qui ont mal aux dents, les paysannes recourbées dans les champs, les belles citadines, les faiseurs d’album photo, Abdellatif Kechiche, les joueurs de cartes, vous et moi. Le troquet ferme et je me rends compte que j’ai bleui sept pages. Faisant ma petite adolescente, je vous souhaite simplement le plein d'art, d’humour et d'amour. Merci d’avoir pris le temps. A très bientôt. Ici même. En Tunisie... 

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24 mars 2008

L’Algérie ou l’autre nom de l’hospitalité

Porte-je la poisse au tourisme algérien ? Le fait est qu'en 2003, alors que je traversais le pays du Sud vers le Nord, 32 touristes suisses, allemands et néerlandais étaient enlevés au nord de Tamanrasset. Cette fois, alors que j’aborde le pays d’Ouest en Est, deux Autrichiens enlevés en Tunisie le 22 février dernier auraient transité par l’Algérie…

592491200.JPGBILAN Il faut pourtant avouer que le danger numéro un en Algérie a été pour moi… la pluie (les Algériens, incapables de marcher avec un parapluie, risquent à tout moment de vous percer un œil). Sinon – à part les indigestions de couscous du vendredi et les trous dans les routes constantines causés par le vol des bouches d'égout en fonte – pour autant qu’on ne cherche pas à promener sa Toyota dans les zones désertiques reculées, qu’on ne tente pas le diable en Kabylie et qu’on ne se promène pas au milieu de la nuit, les poches bien pleines, dans des quartiers dits "chauds" – on ne voit rien de ce que racontent nos gros titres. Et les leurs (couverture du quotidien La Liberté du12 mars).

Au contraire. Et mille fois "au contraire", car l’Algérie enseigne à tous les coins de rue le vrai sens du mot "hos-pi-ta-li-té" (et non pas cette hospitalité de "devoir coranique", froide et hautaine, que l'on rencontre parfois en terres d'Islam)...

Pour saisir pourquoi les hommes d'Etat du monde entier viennent serrer la main du président Bouteflika, pourquoi ce dernier mandate des multinationales par centaines et pourquoi les jeunes fuient le pays au péril de leur vie à bord de frêles embarcations… Pour comprendre comment un état pétrolier et gazier peut se payer le luxe d’une grave crise financière alliant hausse des prix et chômage… Pour éclairer toutes ces contradictions intrinsèques au pays, je vous en remets au très bon site d’information algeria-watch. Pour ma part, je referme la porte doucement en compagnie de l’un des pères de la littérature algérienne moderne, Mohammed Dib (1920-2003) :

 

OMBRE GARDIENNE

 

Ne demandez pas

Si le vent qui traîne

Sur les cimes

Attise un foyer ;

 

Si c’est un feu de joie,

Si c’est un feu des pauvres

Ou un signal de guetteur.

 

Dans la nuit trempée encore,

Femmes fabuleuses qui

Fermez vos portes, rêvez.

 

Je marche, je marche :

Les mots que je porte

Sur la langue sont

Une étrange annonce.

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22 mars 2008

De l’Algérie au bidonville de Nanterre

Sur une place triangulaire qui borde le port de Skikda, au nord-est de l'Algérie, des hommes cassent des cacahouètes, fument ou boivent des cafés refroidis. Nonchalance contagieuse. Soleil couchant dans les yeux et trafic d’hydrocarbure dans le dos, je retarde le moment où je saurai où dormir. Entre deux discussions, je replonge dans Le Déchirement, un bouquin de Mohamed Chaib. Il manque de souffle, même s’il porte sur «l’Algérie en mutation».

1902027526.JPGSKIKDA Dans une ruelle transversale, l’Hôtel Littoral paraît approprié, mais le réceptionniste en veut trop. La patronne nous rejoint. Le courant passe. Les prix se cassent. Haut plafond (craquelé) et épais rideaux (crasseux) se souviennent d’une époque prospère, mais un carreau de fenêtre manque et l’eau, comme la lumière, est intermittente. «L’Algérie…», lâche simplement la patronne, avec une expression dans les yeux que je ne comprendrai que le lendemain...   

HARKIS 1962. Djamila a 22 ans. Elle fait de la broderie traditionnelle dans un atelier tenu par une Française. Son mari ne travaille plus dans l’usine alimentaire de «Monsieur Thomas», mais se bat au côté des colons. Il a rejoint les harkis. Ses frères et son père lui en veulent encore aujourd’hui. A la libération (que l’on appelle «indépendance»), il doit emboîter le pas des Français s’il veut sauver sa peau. Djamila reste alors seule à Skikda, avec ses trois enfants.

BIDONVILE DE NANTERRE Après un an de séparation, son mari a le mal de la famille. Choix cornélien pour Djamila : «soit j’allais vivre en France, soit je perdais mes enfants.» Son père lui conseille de partir. Sa grand-mère ne lui dit pas au revoir quand elle embarque pour l’Europe (une carte d’identité suffisait alors). Elle se souvient encore avec effroi que ce jour-là, il neigeait sur la ligne Marseille-Paris. Depuis la gare Saint-Lazare, son mari l’emmène dans la banlieue parisienne. Elle qui habitait un vaste appartement, rue des Oliviers, à Skikda, se retrouve dans un studio avec ses trois enfants et un mari devenu charbonnier. Et alcoolique. «Pour oublier», ajoute-t-elle, pour le pardonner.

1636609571.JPGDjamila (photo) place ses enfants chez les bonnes sœurs, tandis que son mari trouve un logement plus grand. Dans le «bidonville» de Nanterre. Une maison de bois et de carton posée sur la terre, sans eau courante ni électricité. «C’est que pour obtenir un logement social, il fallait se faire naturaliser. Je ne voulais pas. Ma nationalité était tout ce qu’il me restait. Je pleurais des jours entiers. Je voulais rentrer au pays, mais mon mari ne voulait pas. Il disait que je ne reviendrais pas…»

Après sept années passées au bidonville, la famille est accueillie dans un centre d’hébergement, puis parvient à louer un deux-pièces dans le XVIIème arrondissement, où elle vit encore.

En 1973, Djamila revoit enfin l’Algérie. Elle y restera un mois et un jour. Quelqu’un habite son appartement, ses meubles ont disparu et son père est mort. Retour à Paris.

C’est lors d’un séjour ultérieur que Djamila rachète un vieil hôtel en ruine, le Littoral. Et puisqu’on ne fait jamais table rase du passé, il y a trois ans, une touriste s’attardait devant l’hôtel. Elle demanda à le visiter. Ce qu’elle le fit religieusement, puis avoua que son grand-père en était le propriétaire. Cette touriste habite… le XVIIème. Les deux femmes se revoient encore fréquemment. A Paris.

L’EMIGRÉE Djamila est aujourd’hui à Skikda pour superviser les rénovations («les ouvriers mangent l’argent envoyé sans rien faire») et entamer une procédure, afin de retrouver ses biens. Seulement voilà, pour cela, on lui demande des fiches de loyer ou des factures d’électricité. Alors elle cherche. Elle cherche… Il ne lui reste que la nostalgie : «sous les Français, il y avait des arbres, des statues, des parcs fleuris, des cafés, des courses de chevaux. On osait se promener avec des bijoux sur soi…»

 

A Skikda, on l’appelle «l’émigrée».

19 mars 2008

ANNABA : en cours de révolution

Vaste esplanade au coeur de la ville d’Annaba, au nord-est de l’Algérie, le Cour de la Révolution est un kaléidoscope, un sismographe, un stéthoscope. Idéal pour tâter l’esprit du lieu.

COMMERCE D'OISEAUX A une extrémité du Cour, un parc accueille les jeudis et vendredis (le week-end) une foule dense venue vendre et acheter de l’oiseau vivant. On y rencontre des hommes d’affaires qui ne manqueraient pour rien au monde, à huit heures précises, l’ouverture du marché. On se dit "pauvres bêtes en cage". Eux les écoutent amoureusement chanter, estiment délicatement leur plumage, les comparent... Un chardonnet et sa cage pour 1500 dinars. Remplacer RFI par un doux chant matinal ? On y trouve aussi des lapins, des chiots… et des boucs ! Car Annaba est connue pour ses combats (et ses paris) qu’on ne retrouve, me dit-on, qu’en Afghanistan.

COMMERCE DEVIANTS Devant la gare, à l’autre extrémité du Cours de la Révolution, les échoppes qui bordent le port approvisionnent des voitures qui se succèdent à un rythme soutenu en vin en brique Mouflon d’Or de Tlemcen ou en fioles de pastis Ricard. On trouve également des changeurs de devises au noir qui vous invitent à boire des cafés pour faire les transactions à l’abri des regards. Et refaire le monde.

Entre les amoureux des oiseaux et les petits commerces déviants, le Cour de la Révolution (photo ci-dessus), kaléidoscope donc. Un homme ramasse des miettes de pains laissées pour les pigeons. Et les mange. Un couple d’homosexuels m’invite à sa table. Le temps passe soudain lentement.  Ils font avec leur langue des mouvements désagréables. Une mendiante assise sur un carton gobe un yoghourt. Défile un nombre étonnant d’Algériens aux cheveux long. Et de femmes aux crinières décolorées. Les terrasses s’appellent Glacier, Etoiles des Neiges ou Ours Polaire (Annaba s’appelait Bône). Des motos électriques amusent des enfants aisés. Une caravane de la Croix-Rouge algérienne cherche à convaincre les passants de faire don de leur sang (Zakat contemporaine). Des photographes publics, un théâtre fermé et des supporters en jaune et noir qui font du bruit.
 
LIBYE-ALGERIE-MAROC... Il y a enfin Mourad. Pantalons militaires et pin’s américain sur une veste Prada. Il n’est pas du coin. Mon doigt dans l’œil. Cet ancien chef de rang du restaurant L’Horloge, à Tripoli, en Libye (il me dit décortiquer le mérou en sept secondes), est revenu dans sa ville natale pour se faire faire un dentier et repartir à Marrakech, à la reconquête de sa femme, une Marocaine qui l’a quittée il y a deux ans (Mourad récite par cœur les paroles de C’est écrit de Francis Cabrel). Je me trouve un peu ridicule, justifiant ma balade, en sens inverse, du Maroc à la Libye, en passant par l’Algérie, par simple… curiosité ?

Mourad me fait visiter la vieille ville. Sur la Rue des Surprises, Belmondo aurait mangé au Restaurant Gargantua, aujourd’hui fermé. Un peintre, en train de casser des fèves, me dit bien connaître la Suisse pour avoir passé 24 jours à la prison de Bois-Mermet. Cette ruelle, Mourad me déconseille de m’y aventurer… Mourad, allons voir la mer… On finit donc de faire et refaire le monde au café Dauphin, sur la Corniche, autour d’un shisha que nous prépare une sympathique serveuse, diplômée en psychologie, qui n’a pas trouvé d'autre emploi. Elle ne se plaint pas. Des amies à elle "travaillent" dans les nombreux cabarets de la Corniche. Certaines pour rembourser leur dot et pouvoir ainsi divorcer. Code de la Famille oblige.

Mais je m’égare encore. Avant tout, Annaba est réputée pour les ruines antiques d’Hippo Regius ! …juste fabuleuses. La cité rien que pour moi. Assez d’espace et de calme pour imaginer la ville, parcourir ses ruelles... La première photo montre la signature gravée sur le sol d’un bienfaiteur de la ville ("C Paccius Africanus") nommé proconsul par l’empereur Vespasien en l’an 78. La seconde, la basilique Saint-Augustin (qui vécu ses dernières années à Annaba), construite par les Français entre 1881 et 1900. A son pied, un théâtre romain du Ier siècle, dont la scène serait la plus vaste de tous les monuments du genre en Afrique du Nord. Juste fascinant.

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17 mars 2008

Constantine : DE l’AIR !

Dans un ascenseur bondé, sous un petit ventilateur, un contrôleur vend son lift trois dinars et remet de petits coupons bleus. On entre chez lui, rue Larbi M’Hidi, dans la médina de Constantine. On en sort sur le Pont Mellah-Slimane (photo). Une centaine de mètres de longs pour deux de large. Un plancher qui oscille aux heures de pointe. On marche à droite. Les petits billets bleus dessinent dans les gorges du Rhummel un bel effet pointilliste.

CONSTANTINE La "Ville des ponts suspendus" a pris le nom de l’empereur qui l’a faite reconstruire en 311 après Jésus (311 avant Mahomet). Arrivé de l’autre côté du pont Mellah-Slimane, une plaquette se souvient de son nom d'origine. Passerelle Perregaux. Inaugurée en 1925 par Maurice Violette, alors Gouverneur général d’Algérie. Avec Léon Blum, il avait voulu accorder aux Algériens le droit de vote et la nationalité française, en 1936 et en vain.

De là, beau point de vue. Me voyant prendre une photo, un du coin me lance ironique : «ça, ce sont les Français ! Les Algériens sont trop paresseux pour construire ce genre de choses…». Puis s’en va d’un grand rire. On distingue, dans la périphérie, l'université de Constantine, un complexe dessiné par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer. Un bâtiment rappelle une calculatrice posée sur une tranche, un autre, une règle, un taille-crayon… étonnant et de très bonne réputation. Plus près, un bidonville qui, selon le vendeur de cigarettes au détail, sera bientôt rasé. On pourra toutefois conserver les paraboles : 

Sur la corniche, en contrebas de la route, des retraités tapent le carton, en écoutant (fort) du malouf, de la musique arabo-andalouse, du crû. Un régal. Autour, des pistes de pétanque envahies par la végétation.

ENRICO MACIAS Sur le Pont el-Kantara, des jeunes vendent des décorations pour téléphone portable, des paires de chaussettes et des lunettes de soleil. De l’autre côté, l’ancien quartier juif (plus grande communauté juive d’Afrique noire, Constantine s’appelait aussi "La Jérusalem du Maghreb"). On me dit qu’ici, rue Thiers, au deuxième étage, vivait Enrico Macias. "Il répétait sa guitare un  peu plus loin au bord de la corniche..." Avant qu'il ne quitte le pays en 61. On l’attendait le mois dernier dans la "caravane" Sarkozy, mais au dernier moment, une déclaration plutôt maladroite (quelque chose comme "je veux voir le pays qui a tué ma famille…") l’a désigné comme persona non grata (ce qui n’empêche pas mon cybercafé de passer ses tubes, dur, très dur ce voyage).

TELEPHERIQUE Un pan de cet ex-quartier juif vient d’être rasé pour achever un "grand projet". Vingt-cinq ans qu’on en parle. Un téléphérique reliera la médina à l’hôpital, de l’autre côté de la gorge, puis à la cité Emir Abdelkader, ex-faubourg Lamy. L’inauguration est prévue pour le 16 avril. Personne n’y croit. Et certains jurent mordicus qu’ils ne mettront jamais les pieds sur, je cite, "cet engin de mort". Ce sont des Suisses de l’entreprise Garaventa qui ont fourni et assuré le montage de l’installation.

Le téléphérique s’ajoute à d’autres "grands travaux" : une ligne de tramway, qui se fait aussi attendre, un pont supplémentaire, algérien cette fois-ci, deux hôtels haut de gamme, Ibis et Novotel, et une cité universitaire. Des arbres pour cacher la forêt. Car Constantine souffre du manque d'une multitude de "petits travaux". Coupures et fuites d’eau, etc. On apprend que les canalisations seront retapées par une société chinoise. La Marseillaise des Eaux fera le suivi.

De grands travaux ostensibles donc pour masquer la misère discrète de ceux qui attendent le tournant sur la place du 1er Novembre (photo). Dans la cour des petits, on achète une cigarette à l’unité au lieu d’investir dans un paquet. Dans la cour des grands, on fait venir les Chinois pour être sûr que le travail soit fait à temps. Ou fait tout court.

Contrairement à ce que l'on dit au Nord, l’animation des places publiques n’est pas bon signe… mais laissons cela, voulez-vous, et laissons-nous aveugler par la beauté de la "Cité de l'Air" ! 

 

Forteresse naturelle, cirque de pierre, nid d’aigle ouvert aux quatre vents, conte de fée sous toutes les lumières du jour, "île volante de Gulliver"... Un dicton local dit : « Bénissez la mémoire de vos aïeux qui ont construit votre ville. Les corbeaux fientent ordinairement sur les gens tandis que vous fientez sur les corbeaux... »

14 mars 2008

VOIR TIPAZA ET...

S'extraire d'Alger, sillonner la côte, ses plages, ses corniches, ses cultures entrecoupées de palmiers, de roseaux et de vignes qui courent vers la mer. Au kilomètre 70, l’imposant djebel Chenoua annonce déjà… TIPAZA!

Celui qui d’ordinaire n’aime pas les "vieilles pierres" doit admettre que cette cité réputée pour ses vestiges romains en bord de mer est divine. Un parterre de mosaïques ensablées, des pins qui ont pris la forme du vent, des ruines gagnées par la végétation et redevenues pierres, des moutons, un amphithéâtre, des tamaris, une basilique, des cyprès, des thermes, des oliviers, un forum, des eucalyptus, un capitole. Le plus parlant est encore le vestige d’une simple maison bâtie à un jet de la mer. Les Romains, ces épicuriens.

La mythologie dit vrai. La vie est bien née de l’eau et du soleil.

Hélas, si les murailles et les trente-sept tours de Tipaza ont contenu les Vandales, le site a succombé à une horde d’un autre ordre. Armés de flacons (qui rappellent les oenochées romaines), les Algérois boivent et reboivent, puis cassent le verre sur la pierre. Certains préfèrent consumer du marocain, en assurant que Tipaza est la ville de tous les idéaux.
Idéal de l’amour aussi, car le site ne se visite presque que par deux. De jeunes couples non mariés empruntent des sentiers escarpés, ne serait-ce que pour soutenir les hanches de madame, puis se planquent derrière les bosquets. Les solitaires, eux, sont plus grossiers. Leurs frustrations ont les contours d’un vagin et d’un pénis dessinés sur des colonnes du deuxième siècle. Pire. Entre les ruines de la nécropole, plus à l’est, des filles attendent. De midi à 17 heures. Ce sont des prostituées.

Contre l’envahisseur, des pancartes. "Vous avez obligation à vous abstenir de culbuter et, déplacer toutes pierres, d’escalader les murs et les amphores, d’écrire sur les pierres et les plantes." Contre l’envahisseur aussi, des gardiens. L’un, de Kabylie, en a gros sur le cœur. Les déchets ? La faute des chèvres, des rats et des Arabes!

En retrait, une stèle honore l’auteur des Noces de Tipaza ("Les Dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuivrées d’argent, le ciel écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillon dans les amas de pierre…"). Albert Camus, enfant de Belcourt, banlieue défavorisée d’Alger, gardera toujours des séquelles de ses virées à Tipaza. "JE COMPRENDS ICI CE QU'ON APPELLE GLOIRE, LE DROIT D'AIMER SANS MESURE" Cette citation gravée par son ami Louis Benisti sur la pierre est digne du lieu (même si on s’étonne du ton péremptoire, lui si dubitatif, toujours ébloui et pas sûr d’avoir bien lu), mais les alentours font peine à voir. La végétation a été défrichée pour des raisons sécuritaires, avant la visite éclair de Nicolas Sarkozy, en janvier dernier. Il avait finalement choisi de ne pas s’aventurer jusqu’à la stèle. Les Tipaziens disent qu’il aurait eu peur des "Sarkophage". Même les mouettes en rient...
Dans cette petite ville qui ressemble à un village, tous se disent des amis d’Albert. "Il venait souvent au Café des Pêcheurs", "J’allais lui porter des bouteilles d’eau", "Il écrivait là , des fois là" ... Il n’a pas écrit une seule ligne à Tipaza :

"Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon cœur. Vivre à Tipaza, témoigner, et l’heure d’art viendra ensuite. "

Même si toute l’œuvre d’Albert Camus ne cite pas une seule fois le prénom d’un Arabe - des silhouettes fugaces, des décors mystérieux, mais pas d’Arabes chez Camus ! - je remplacerai peut-être bientôt Le Dedans et le Dehors de Bouvier par L’Envers et l’Endroit de Camus. De ses mots pour la route :

"Le destin du peuple algérien, je ne crois pas me tromper en disant qu’il est à la fois de travailler et de contempler, et de donner par là des leçons de sagesse aux conquérants inquiets que nous sommes."

"Des hommes jeunes sur une terre jeune proclament leur attachement à ces quelques biens périssables et essentiels qui donnent un sens à notre vie : mer, soleil et femmes dans la lumière."

"Devant la mer, dans le vent, face au soleil, enfin libéré de ces villes scellées comme des tombeaux."

"C’est une grande folie, et presque toujours châtiée, de revenir sur les lieux de sa jeunesse et de vouloir revivre à quarante ans ce qu’on a aimé ou dont on a fortement joui à vingt..."

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TIPAZA

en front de mer

il attend la nuit

puis fait de petits pas vers la sortie

en vérité il cherche la sortie - sommeil

condamne son âme aux petits pas sans trêve

refuse la sépulture

et lézarde au soleil sur une pierre qui donne sur la mer

                        

un talisman - le tiens

murmure l’histoire de leur mer

amène au poème un peu d’eau

reste encore un peu s’il te plaît

la mosquée le sollicite

démasque sa latitude

illisible quotidien La Liberté tellement le soleil

manuscrit épais écrit trop petit

 

je nordique et laineux

silencieux aux souliers inappropriés

cuir solide sur peau transparente  

                

- à Tipaza l’oeil clair ne comprend plus pourquoi leurs corps se noient vers le nord -

 

tu conscience tranquille

perles noires refermées tout au fond de la mer

tu ne rêves plus     

 

sur mes paupières

le soleil arabesque

ce n’est plus du temps perdu

ombre tourne bien

mer pas une ride

ruines redevenues pierre

pins en forme de vent

pive algue guano noyau d’olive

"à la phénicienne" coude sur la pierre

un peu d'eau et un morceau de pain "grand comme le bras"

promesse de bonheur    

 

 - l’étranger passe tu demeures antique -

 

si physique est l’envie d’aimer qu’on finit par y plonger  

 

crié

ébats

baptême

BH

20:40 Publié dans d Algérie | Lien permanent | Commentaires (9)