14 juillet 2008

La Grande Bleue

CartesKolofana.JPGChez Yannis, l'ouzo est servi large, sans eau et avec une cuillère de myzithra, fromage maison. Quatre acolytes y tapent le carton. Celui de gauche tapote du doigt sur la table. Il a un sacré bon jeu. Aplati sur sa chaise, celui qui tourne le dos est et restera tout à fait immobile. À droite, celui au visage sec est un mauvais perdant doublé d'un tricheur. Le dernier me lance souvent des clins d'oeil. Aux murs du café, une carte du monde et une affiche du Grand Bleu. Ce dernier avait été tourné ici, au milieu de la mer Égée, sur l'île la plus orientale des Cyclades, celle d'Amorgos.

AMORGOS Yannis est du genre bavard même s'il a les rides d'un grand silencieux. De larges mains, du sel dans les cheveux et de l'azur plein les yeux. Aucun doute, il vit sur l'île à l'année (ils sont moins de 2'000). Yannis est surtout du genre à offrir quelques bons morceaux de mouton à celui qui commande une indigne petite salade grecque. La tournée du patron! Du folklore dans le transistor. On y resterait toute une vie...  s'il n'y avait plus urgent.

Homme&âne.Lagadha.JPGCar il s'agissait en réalité de retrouver ici les quatre moulins à vent visités il y a une dizaine d'années avec un ami. Les recherches commencent au Cap Xodotos, au nord-est de l'île, au petit matin. On l'atteint depuis le village de Lagada, un labyrinthe de murs épais et de marches polies par le temps sur lesquelles on a peint de larges fleurs blanches. Certains portiques sont encore plafonnés de bois. Tous les patios sont garnis de fleurs. Explosion de bougainvilliers. Pas un angle. Que des courbes douces. À la sortie du village, VillageTholaria.JPGun peintre profite de l'aube pour rafraîchir une maison à grands coups de pinceau. Du blanc. Le second être humain se rencontre sur un sentier bordé d'un muret de pierre. Il voyage en âne. Me tournant magistralement le dos, il a vue sur le village de Tholaria (photo de droite), un amas de cubes blancs. Bientôt, deux églises isolées, puis le Mont Kroukellos (821 m), le point le plus haut de l'île... mais pas de moulins.

IleNikouria.JPGTraverser ainsi l'île, de long en large, passer devant l'île Nikouria (photo), devant le village de Chora (photo ci-dessous), invisible depuis la mer. Un spectacle aveuglant – de l'eau métallique que gravent des bourrasques de vent, ces fameux meltèmes sur lesquels jouent les mouettes de l'Égée – "le vent qui passe à travers la montagne me rendra fou" - des nuages grimpent sur les crêtes pour mieux sauter dans le vide - des hameaux ne comptent que deux maisons... mais nulle trace des moulins.

Chora.JPG

ÉgliseStavros.CapXhodoto.JPGEncore et toujours des églises, des lieux saints comme des remparts contre les tueries et les pillages des pirates, des autels qui n'ont pas empêché l'invasion des Turcs en 1537 et des Russes en 1770, mais ont permis de célébrer le rattachement de l'île à la toute nouvelle Grèce en 1832. Aujourd'huiMonastereChozoviotissa.JPG, le fléau est davantage démographique : on abandonne les terres et les villages. Comme remède, l'île a introduit la culture du touriste, une race non indigène qui se fait pourtant très bien au climat. On les trouve principalement dans les quartiers résidentiels des deux villes portuaires : Katapola (et sa plage nudiste) et Aighiali (la deuxième station essence de l'île).

CapKalotaritisa.JPGAu sud-ouest de l'île, à Kato Meria, en plus des oliviers et de la vigne cultivés sur terrasses (les "chtia"), on trouve des champs de blé ponctués de maisons éparpillées au pied de l'Aspro Vouno ("Mont Blanc"), puis déjà le Cap Kalotaritisa... mais toujours pas les moulins en question. Qu'importe. Deux fois qu'importe :

BaieMastichia.JPG

"J'étais heureux d'être un homme, un homme et un Grec, et je pouvais ainsi, sans l'intervention déformante de la pensée abstraite, d'instinct, ressentir l'Égée comme mienne, l'héritage de mes ancêtres, et voguer parmi les îles, de bonheur en bonheur, sans sortir des frontières de mon âme..."

                                             Nikos Kazantzakis, Lettre au Greco.

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12 juillet 2008

Excursion au Moyen-Orient & Incursion en Europe

MosqueeKos.JPGSur l'île grecque de Kos, à une quinzaine de kilomètres de la côte turque, au pied d'une mosquée recyclée (convertie) en débit de boissons, bijoux et souvenirs, un voyagiste vend des excursions d'un jour à Bodrum, en Turquie : “à 20 minutes de bateau de Kos, Bodrum vous offrira un goût de Moyen-Orient : ses rues étroites, ses maisons traditionnelles et ses bazars. Ne manquez pas l'occasion de sentir l'athmosphère de l'Orient et de goûter au fameux döner kebab !”.

PropagandeTurquie.JPGKOS-BODRUM Le business fonctionne, les amateurs sont légion et sur le port de Kos, cinq embarcations amarées côte à côte vendent de la Turquie à la demi journée.

De retour d'une virée à Bodrum, des vacanciers se plaignent toutefois de l'heure d'attente passée au poste de douane grec...

On est trop loin pour entendre les plaintes des Turcs de Bodrum : pour visiter l'ile de Kos, ces derniers doivent se rendre au Consulat d'Izmir, déposer une importante Kos-Bodrum.JPGsomme d'argent et patienter quelques semaines pour se voir souvent refuser un visa touristique grec... Ainsi lit-on dans l'Athens News du 11 juillet que, selon le Ministère grec de l'Intérieur, 112'000 clandestins en provenance de Turquie ont été arrêtés en Grèce en 2007. Entre 2002 et 2007, l'immigration illégale aurait augmenté de 93% et le nombre de requérents d'asile de 461%.

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11 juillet 2008

Coup de foudre sur coup de foudre

Ton nom a résonné dans l'Otogar de Bodrum. Gümüşlük! Bouée lancée dans une marée d'Aryens en tong. Gümüşlük, la destination d'un vieux dolmus diesel.

portgumusluk.JPGÀ l'ouest de Bodrum, ce village (prononcez “gumuchluk”) ressemble à ce que devait être jadis un village méditerranéen (photo). Un port de pêche, un marché hebdomadaire, de l'eau et du vent. Petite touche personnelle, ledit village possède sur sa plage une gargote foudroyante. Prenez place sur l'une des deux tables du Soğan Sarmisak (“Oignon-Ail”, en turc). À peine le soleil s'est-il couché au pied des îles grecques de Kalymnos et de Lerros qu'un second soleil vous surprend : traditionnel yemeni noué tel une auréole autour de sa chevelure de braise, boucles d'oreille en forme de corbeille à fruits, tablier brodé d'edelweiss et sourire au zénith, Zeynep (photo ci-dessous), la patronne du resto, vous conseille son fameux Imam Bayild (“imam évanoui”) suivi d'une dorade au four à la sauge sauvage. Vous dites oui à tout.

ZeynepCan.JPG

La serveuse s'appelle Inga, vient de Tbilissi et met du turc dans son russe. Entre deux services, elle chante son pays en s'accompagnant au piano (photo). Vous la rejoignez à l'intérieur. Dans un coin de la pièce, la mère de Zeynep lit un journal avec une loupe. Un minimusée familial sur la mezzanine, des topianoraisinée.JPGnnes de livres de cuisine, un poster “olive make the heart grow stronger”, des guirlandes d'ail et... une tarte à la raisinée flanquée d'un drapeau suisse!

Zeynep vit depuis vingt ans entre Vevey et Gümüşlük. Six mois, six mois. “Il y a 25 ans, je voulais acheter une maison en Turquie. J'ai parcouru en voiture toute la côte, d'Izmir à Antaliya... C'était Gümüşlük ou rien!” Elle dut patienter deux ans avant d'obtenir une première offre, une vieille bicoque en béton de 48 mètres carrés. Zeynep n'aime pas le béton. Elle engage donc l'un des trois derniers tailleurs de pierres de Bodrum et construit la maison de ses rêves dans l'un des derniers sites du litoral turc préservés du tourisme de destruction massive.

construction.JPGPendant trois décennies, Gümüşlük ne voyait passer que des intellectuels et des artistes d'Istanbul (qui se gardaient bien de divulguer l'adresse). Beaucoup de films y furent réalisés. En 1995, fin du scénario. Le village fut “découvert” par le grand nombre et toutes les collines environnantes sont depuis flanquées de centaines de résidences secondaires pour Turcs aisés et étrangers (3'500 habitants l'hiver et 20'000 l'été : photo). Pour l'instant toutefois, les sites archéologiques découverts en 2004 interdisent toute nouvelle construction dans le village.

En 1986, il y avait trois restaurants, chaque habitant avait son bétail et quelques mandariniers, se souvient Zeynep. Aujourd'hui, le village dispose de cinquante restaurants, le dernier cultivateur cherche à vendre et seules deux familles élèvent encore des bovins. Les natifs de Gümüşlük ont appris à acheter leur lait en brique à la Migros de Turgutreis... Ce sont eux qui veulent l'implantation de grands hôtels pour profiter des retombées!”

littoralGumusluk2.JPG

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06 juillet 2008

Vacance...

   Un Guide des chemins de France a été rédigé par Charles Estienne en 1552, le tour du monde s'est imaginé en 80 jours en 1872 et le tourisme (mobilité fondée sur un excédent budgétaire susceptible d'être consacré au temps libre passé hors de chez soi) se serait “démocratisé” en  1936. Nous sommes en 2008.
   Il n'y a pas de solutions. Juste une question : ne faut-il pas aborder “notre mer” comme tout le monde? Car je suis évidemment plus proche de ceux qui passent leurs tongs aux rayonx X de l'aéroport d'Antalya (mon itinéraire méditerranéen me fait consommer des villes, m'émerveiller des paysages et des sites classés UNESCO) que des Turcs, des autochtones, ces gens qui “vivent à l'année”...
   Le pourtour de la mer s'est rétréci. Plus de place pour le mensonge. Faut-il haïr ses semblables, emprunter des “chemins de traverse” et retarder la misanthropie qui guette? Cela n'a aucune importance. Le tourisme s’inscrit dans une démarche globale qu'il faut aborder comme une partie révélatrice d’un tout (l'OMT prévoit 1,1 milliard de touristes en 2010 : une matière première qui génère 200 millions d’emplois - 8% de l’emploi mondial – et fait circuler annuellement 3'000 milliards d'euros). Le tourisme “alternatif” n'existe pas et les labels de qualité (tourisme rural, tourisme écologique, tourisme vert, agritourisme, tourisme communautaire, ethnotourisme, tourisme culturel, tourisme responsable, tourisme équitable, tourisme solidaire) ne sont que des paravents. Ce que l'on appelle “voyage total” est une anomalie, une exception, une dégénérescence, une fixation sur l’instinct primitif de migration, une déambulation addictive, le contrecoup d’un chromosome bancal, une manie errante, pas mal de masochisme, de l’autodestruction, un réflexe égocentré, une fugue juvénile, le syndrome de Peter Pan, une tentation de toute-puissance, l'envie de posséder le monde et de devenir “l'élu”... C'est le tourisme qui est la norme.
   Autour de la mer, les seuls voyageurs “totaux” sont les émigrés clandestins (par besoin), les SDF (par besoin), les nomades berbères, tziganes et bédouins (par besoin). Les autres “mobiles” sont des touristes. Un journaliste italien s'est mis dans la peau d'un clandestin, les backpackers jouent au SDF, les Tziganes et les Berbères font rêver et vendre... mais cela reste jeu de rôle. Mythe et imitation. Un voyage quand on veut, où on veut, comme on veut. Du tourisme.
   À qui la faute? Médias (propagande des voyagistes), facilité des transports, éducation (“les voyages forment la jeunesse”)... À personne la faute. Alors faudrait-il prohiber le tourisme de masse et ne tolérer que l’escapade élitiste? Imposer l’obtention d’un permis-de-se-conduire-comme-touriste-équitable avec une police internationale du tourisme, des points en moins pour chaque infraction au code et, pourquoi pas, des travaux d’utilité voyageuse en cas de faute grave?!?
   Et si on observait le phénomène avec des yeux “positifs”?


1) L'industrie touristique repose sur l'abrutissement de l'être humain. C'est un fait. Mais un fait qui perdure “en connaissance de cause”. Tout touriste a été une fois ou l'autre sensibilisé aux répercussions négatives de sa démarche : augmentation des inégalités, destruction de la biodiversité et du patrimoine culturel, fragilisation du tissu social, abandon de certaines activités traditionnelles, renchérissement du foncier, hausse des prix, exode rural, prostitution... Abrutissement donc, mais “en toute connaissance de cause”. 
2) Le tourisme fait se rencontrer dans un même espace-temps les rêves frustrés du sud et les solitudes béantes du nord. Le sud découvre les travers du nord, ces pays rêvés, et le nord comprend sa chance.
3) Placé dans une position d'étranger, le touriste se positionne dans l’espace et dans le temps. Il se créé des “marqueurs spatiaux” qui bornent le territoire, l’animent, le structurent, donnent sens au paysage et par là expriment et confortent l’identité des peuples ou des ethnies. En outre, voyager n’est pas seulement se promener dans l’espace, c’est aussi remonter le temps.
4) Un touriste est amené à franchir le “seuil de pauvreté”. Les destinations de rêve sont peuplées de désespoirs sans horizon. Un pas possible vers la prise de conscience.
5) Le tourisme permet de retrouver le sens du jeu et de la fête, de s'immiscer dans l'espace-temps de l'autre (celui ou ceux avec qui on fait du tourisme). Et qu'importe si les pays ne sont que décors ; en se mettant “en vacances”, on prend du temps pour soi et renforce le tissu social.
6) Si un touriste cherche souvent à reproduire son quotidien dans les pays étrangers, si les aéroports et les “villages de vacances” s'uniformisent, si la Méditerranée s'occidentalise, se banalise et s'acculture, cela renforce l’illusion d’une continuité géographique et culturelle. Ne serait-ce pas une suite logique des autres “conquêtes” (grecque, romaine, musulmane, etc). Le tourisme n'est peut être qu'une autre forme de “violence nécessaire” pour accéder au pallier suivant, contınuer le progrès (est-ce cela l'Union méditerranéenne?). En outre, si le pourtour de la mer s'uniformise, l’autre ne sera plus un étranger, mais un semblable : cela mettrait incontestablement un terme à l’exotisme et porterait un coup fatal à l’industrie des voyagistes...
7) Des gens “vivent du tourisme”. Des deux côtés de l'activité touristique...


...à défaut donc de changer le monde, changeons de monde. Bonne vacances à vous...

 

“Le seul véritable voyage n’est pas d’aller vers d’autres paysages, mais d’avoir d’autres yeux.”

                                                                               Marcel Proust

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03 juillet 2008

Paradis perdu, transat et utopie de transit

“Aucun Boeing sur mon transit / Aucun bateau sur mon transat / Je cherche en vain la porte exacte / Je cherche en vain le mot exit...”

carteAnamour.GIFC'est l'Anamour de Serge Gainsbourg qui m'a fait descendre ici, siffloter cet air et mépriser les linguistes soutenant qu'Anamour vient du grec anemurium, “point venteux”.

ANAMOUR Vrai pourtant que les voies d'accès sont bien exposées. Plongeant ses vertigineuses falaises dans la mer, le massif du Taurus dessine une route sineuse, tortueuse, de toute beauté (on ne se rendait jadis à Anamour - le cap le plus méridional d'Asie mineure – que par voie de mer).

carrefourAnamour.JPGIsolée, Anamour fructifie pourtant. Seule région de Turquie à cultiver des bananes, elle produit aussi fraises, papayes, cacahuètes, ananas, avocats et pastèques. Si le tourisme n'y est encore qu'un fouilli d'initiatives disparates, le prospectus mentionne pourtant les 39 tours du château de Mamure et les bains de la cité antique d'Anemurium sur lesquels est gravé en latin: “profitez des bains”.

buslocal.JPGDocile, j'ai profité. Mais le soleil cogne. J'ai beaucoup d'admiration pour l'homo balnearus et l'impression que la “transat attitude" ne s'improvise pas. L'impression aussi que la Beauté se dissimule entre les lieux habités...

D'Anamour à la montagne, il n'y a qu'un pas. Les forêts de pins sentent la résine et prêtent leurs ombres fugaces (je comprends pourquoi, dans le bus VW qui me laissait à la sortie de la ville, les paysannes portaient toutes le voile : photo). De la montagne à la mer aussi, il n'y a qu'un pas.

pastèque.JPGIl n'était pas nécessaire d'emmener à boire: deux paysans qui récoltent leurs pastèques m'en découpent de larges tranches (photo de gauche). Pas besoin de nourriture non plus: les Turcs pique-niquent volontiers au bord des routes et se sentiraient blessés si je refusais leur épais sandwich (photo de droıte). Réflexion faite, même pas besoin de marcher: une voiture s'arrête picnic.JPGspontanément. Le chauffeur vend du mobilier d'intérieur. Dans son catalogue “Avensis, it's my furniture”, mon préféré est le lit-double “Elegan”. Mais je m'égare. C'est la première fois que l'on me prend en autostop pour m'obliger à prendre des photos dans une dizaine de lieux panoramiques...

Malgré sa gentillesse, l'envie de marcher reprend le dessus. "Teşekkür ederim, güle güle!"

Côtes3.JPG

AbdullahArbre.JPGSur le litoral, les plages sauvages appartiennent aux autochtones. Au bord de la route, un pick-up rouillé annonce en contrebas une famille nombreuse qui jouit d'une baie entière pour elle seule. Au bord de la route, une Honda à la selle déchirée annonce en contrebas un pêcheur isolé... Ma plage préférée appartient à Abdullah (photo), un cultivateur de bananes à la chemise lacérée, au sourire inamovible et à la qualité de vie inégalable...

CôtesBananeraies3.JPG 

UtopiaHôtelLift.JPG...mais au loin, encore bleuté, se profile, tel une forteresse bidon, le cinq-étoiles Utopia (littéralement “lieu qui n'existe pas”), sa plage cloisonnée accessible uniquement via un ascenseur vitré d'une vingtaine de mètres relié à une passerelle conduisant à l'intérieur de ce palace déposé sur un piton rocheux...

À partir d'Utopia, Costa del Sol, Antalya, même combat.

UtopiaHôtelPool.JPG“Aucun Boeing sur mon transit / Aucun bateau sur mon transat / Je cherche en vain la porte exacte / Je cherche en vain le mot exit...”

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30 juin 2008

Point de (non-)retour

Ne me dites pas que ceci n'est pas l'Europe. J'entends bien. La géographie a décidé que seuls 3 pourcents de la Turquie sont européens (au-delà de la “ligne” Dardanelles-Marmara-Bosphore) et la politique parle d'intégration envisageable d'ici 2020, si dieu l'veut... mais il est ici question d'impressions. L'impression que la  frontière qui délimite la Syrie et la Turquie n'a rien a envier à celle qui sépare l'Espagne du Maroc, comme si le détroit opposant les mondes catholique et musulman était aussi flagrant que le poste de douane de Bab al-Hawa qui joint les mondes arabe et turc (il est conseillé de ne pas traiter un Turc d'Arabe).

carte_turquie.gifISKENDERUN Dernières visons de Syrie : tentes de bédouins au milieu de champs fraîchement fauchés (c'est un cliché, mais c'est là), policiers qui immobilisent le véhicule à quatre reprises en espérant un bakchich (en vain) et mules chargées de tonneaux d'essence qui quittent la route et empruntent un sentier clandestin en direction de la Turquie (l'essence y coûte le double du prix).

Première vision en Turquie, le retour de l'alphabet latin (décret de Mustapha Kemal, dit ”Atatürk”, en 1924). Dans la campagne, des tracteurs esseulés s'activent sur l'immense “grenier à blé” d'Antioche. Une ligne blanche continue délimite le bord de la route. Il y a de la peinture de couleur sur les façades des maisons et des tuiles sur les toits. Les stations-essence sont colossales. Elles semblent neuves. À l'entrée d'Iskenderun, (les fameux “iskender kebap”, avec sauce tomate, beurre et yahourt)... comme une preuve irréfutable... un mélange de joie et de répulsion... un spermarché sur lequel est inscrit en lettres vertes sur fond orange... “MM Migros”.

Descendu du bus, un Turc germanophone (à donner des complexes de prononciation) m'offre un thé (le bonheur de retrouver ces fameux verres en forme de tulipe et ce sucre en morceaux qui se retrouve jusqu'en Afghanistan – on parle turc à Mazar-i-Charif) avant d'indiquer où dormir pour pas cher. La lumière apparaît à tous les coups en appuyant sur l'interrupteur. Dans la rue, absence totale de taxi, un trafic diversifié, des magasins planqués derrière des vitres, du porc en barquette sous cellophane dans l'un des nombreux supermarchés, des pains avec du volume, plus un seul homme “en robe” et presque plus une seule femme “en voile” ( la Turquie offrait le vote aux femmes en 1934, même si elle réautorisait le port du voile dans les université en février 2008), des plans de la ville aux principaux carrefours, des gens qui font des ricochets sur le rivage, quelques nuages salvateurs dans le ciel, de la musique “live” (un bon son) dans un café à ciel ouvert (mixte) et où l'on danse (sans prétexte de mariage).

Mais la Turquie , c'est aussi pas mal d'ennui dans les rues le dimanche. On fait alors comme eux. On va à la plage d'Arsuz, à une trentaine de kilomètres plus au sud. Dans le minibus, un Musulman dit croire en un seul Dieu, mais doute du reste (envie de le prendre dans mes bras). Sur le siège de devant, une femme caresse un petit chien blanc assis sur ses genoux (pas envie de le prendre dans mes bras)...

Arsuz est une station estivale 100% turque, “garantie sans Russes ni Allemands”. Bien. Au nord ne se succèdent que des plages privées d'hôtel. Au sud, une jeune recrue me demande de faire demi-tour ; c'est un campement militaire. Il n'y a donc qu'un seul accès à la mer. Il a la forme d'un entonnoir. Il mène à une caisse. On me tend une natte. J'ai de la chance. Il y a une place au premier rang. Un jeune s'amuse avec deux altères devant un miroir et un concours de tiré à la corde est animé par un commentateur muni d'un micro. Qu'importe. La mer...

...mais comme l'impression d'arriver au bout du livre, de tourner les dernière pages de “Notre Mer”... Franchi le Rubicon turc, de quoi sera fait la vie?

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27 juin 2008

Échange finale turque en Turquie contre match matinal à Alep

Citadelle.jpgEn fin de journée, ils se moquent pas mal de la citadelle (photo) qui domine les trente-sept souks de la médina (comment du reste y ferait-on rentrer deux millions et demis d'Alépins?). Ils déambulent plus volontiers dans le parc de la nouvelle ville. Plus précisément autour de son bassin central.

ALEP La foule se densifie. Elle attend quelque chose. Nuit noire. Soudain, un air arabo-électronique balancé à plein régime annonce la chorégraphie multicolore de centaines de jets d'eau qui montent et descendent en rythme. On ouvre grand les yeux (et la bouche) sans piper mot. C'est d'une beauté. Les enfants dansent. Les uns laissent une caution pour emporter un narghilé près du bassin. Les autres investissent dans des bâtonnets fluorescents ou des cafés à la cardamome.

Un vieillard raconte des blagues sur les habitants de Homs, “les Belges de Syrie”. Immortalisant le spectacle sur son téléphone portable, un jeune alépin avoue n'être jamais allé à la mer, “faute d'argent” (son Motorola coûte 2'500 lires – 50 francs suisses - l'équivalant d'une quinzaine d'allers-retours vers le littoral). Plus loin, un Irakien dit avoir décidé de ne plus attendre la fin des hostilités pour rentrer: “depuis 2006, la loi syrienne s'est durcie” (1,3 millions d'Irakiens se sont réfugiés en Syrie)...

PlacedesMartyrs.JPGFin du show, la foule rejoint la Place des Martyrs (photo), une large esplanade décorée par trois affiches géantes: présentation des grands projets d'Alep, annonce de prix cassés chez la compagnie Syriatel et portrait du président. Devant la statue des Martyrs, le “Syrian Family Planning” mène une campagne de prévention. Si les drogues dures ne sont pas encore un problème à Alep, l'alcoolisme préoccupe davantage l'association: abus d'Al-Chark, la bière brassée à Alep, mais surtout d'arak, l'équivalant syrien du raki turc ou de l'ouzo grec.

TURKIYA ! Vingt-deux heures, grand temps de chercher où suivre la demi-finale opposant l'Allemagne à la Turquie... Cybercafé, “Beauty center”, pâtisserie, boutique “Oui, ma chérie”, disquaire, hôtel Baron (arborant une affiche de 1911: ¨l'unique hôtel de première classe à Alep, le seul recommandé par les agences de tourisme”)... enfin une CinemaOpera.JPGmaison de thé avec téléviseur. On semble regarder le match “à défaut de mieux”. À la cinquantième minute, un problème de retransmission sur les chaînes syriennes ne perturbe aucunement l'assemblée. Elle me conseille l'Opéra (photo), un cinéma qui projette des films “sexy” la journée et des matchs le soir.

Dans la salle obscure, plusieurs centaines de fanatiques braillent et s'agitent pour soutenir la Turquie (qu'importe le sandjak d'Alexandrette, le "don" de la régıon syrienne d'Antioche aux Turcs en 1939 et les problèmes récurrents du partage des eaux de l'Euphrate, on ne trouve des drapeaux allemands qu'aux balcons d'Al-Jdeida, le quartier chrétien). Turkiya! Turkiya! Turkiya…

Trois à deux pour l'Allemagne : perdu la possibilité de suivre la finale chez un finaliste, mais décroché une invitation pour une partie de foot le lendemain. À Alep, on joue de six à huit. Six heures le matin.

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26 juin 2008

Lattaquié, tendance été 2008

Syrie.gifEst-ce le reflux de la mer, le trafic du port ou un décret solaire ? Le fait est qu'un tel spectacle ne m'avait plus été présenté depuis... disons... l'Espagne. Non, la ville de Lattaquié ne ressemble pas à ce qui vient à l'esprit lorsque l'on prononce le mot “Syrie”. Parlons peu, parlons fringues. “Welcome in Syria.”

Ces dames d'abord : sandalettes rouges ou talons à aiguille argentés, bermuda en jeans moulant, body en treillis militaire, ombrelle turquoise, démarche de clips libanais et lunettes de chez Dior, maquillage bien apprivoisé, franges et permanente, souvent décolorées, parfois réussies. À Lattaquié, des femmes se promènent mains dans les poches (un petit pas pour la femme, mais...), un tiers seulement se couvre la tête et le tiers restant porte de larges ceintures taille-de-guêpe, des corsages flashy ou des tailles sous-évaluées qui annoncent que le meilleur reste à venir...

Ces messieurs ne sont pas en reste. Les souliers vernis à pointe relevée jouent sèchement du talon sur le sol (tout le monde doit avoir vu les souliers vernis à pointe relevée). On achète volontiers au double du prix des pantalons neufs préalablement usés (et merde pour les pauvres!). Avec cela, une chemise à paillettes ouverte jusqu'au troisième bouton (parfois le quatrième, en fonction du facteur pileux) ou un juste-au-corps rose bonbon agrémenté d'une inscription anglophone (des articles qui ne se porteraient peut-être pas si l'anglais était compris). Pas de moustaches à Lattaquié, mais des barbichettes précises qui doivent prendre des heures. Parfois l'ongle d'un auriculaire plus long que les neuf autres doigts ou une boucle d'oreille. Lattaquié ose le short Hawaï, le marcel blanc, l'aigle tatoué, la gomina et le tronc bodybuildé. On trouve (encore) suspendus aux balcons beaucoup de drapeaux... italiens.


À Lattaquié, la rue ressemble enfin aux vitrines des magasins et aux affiches publicitaires. On se permet des extravagances vestimentaires “hors mariage”. Résultat : l'amplitude des styles ouvre le regard des gens et plus personns ne dévisage le truc-qui-dépasse.

plage.jpgSur les plages toutefois, les versions divergent. Il y a les plages dites “occidentales” (on y rigole très peu) et les autres. Dans ces dernières, l'écran total est d'usage chez les femmes... mais l'une ouvre la marche, papa s'occupe de la petite et un couple échange des mots doux en se tenant par  la main. Rien à redire. Welcome in Syria!

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25 juin 2008

Le Krak des Chevaliers tout en douceur

krakdeschevaliers.jpgEt de deux. Deux "papiers touristiques” d'affilé. La faute à Euronews qui montrait des hommes tirer dans Tripoli et “faire neuf morts” dans une ville entrevue il y a peu dans la paix, le calme et la volupté... Comme une envie de hauteur et de recul : élevée sur les derniers contreforts du djebel Ansariyya qui dominent la plaine d'El-Bukeia, une forteresse ressemble à un rêve d'enfant. Du solide, de la pierre et de l'Histoire, de ces choses qui ne tombent pas sous les feux du premier fanatique venu.

Crac.dedales.JPGKRAK DES CHEVALIERS “C'est le plus beau des châteaux du monde, certainement le plus pittoresque que j’aie vu, une véritable merveille...” En 1909, le jour de son vingt-et-unième anniversaire, Laurence d'Arabie avait manifestement apprécié la visite de la forteresse. En son temps, le roi de Hongrie André II l'avait définit comme “la clef des terres chrétiennes en Orient”, tandis que le chroniqueur Ibn al-Athir l'appelait “l'os en travers de la gorge des musulmans”...

crac.vallee.JPGEn 1099, lors des premières croisades, Raymond de Saint-Gilles délogea les Abbassides de la forteresse, mais l'abandonna aussitôt pour filer sur Jérusalem. C'est le régent d'Antioche Tancrède qui s'en empara en 1110 pour y installer une garnison franque sous l'autorité du comte... de Tripoli. En 1142, le Krak (“karak”, en syriaque, signifie “forteresse”) fut confié aux Chevaliers de l'Hôpital, un ordre de moines-soldats constitué pour escorter les pèlerins qui se rendaient en Terre Sainte.

crac.eglise.JPGDu haut des tours, les Hospitaliers apercevaient les places fortes de Chastel Blanc à l'est et d'Akkar au sud ; des feux d'alarme suffisaient à prévenir les forteresses du comté. Le système d'entrée du Krak consistait en un long corridor entrecoupé de "sas" et percé de meurtrières. La tour nord-est abritait une chapelle (photo), alors que la cour centrale reposait sur un vaste grenier voûté pouvant contenir jusqu'à cinq ans de vivres et de fourrage. L'eau nécessaire à tenir un tel siège était drainée depuis les terrasses au sommet des tours et stockée dans des réservoirs... Le Krak était imprenable.

Crac.remparts.JPGEn 1163, Nur ad-Dîn s'y cassa les dents. Un second siège échoua également en 1167. Même Saladin ne put s'en emparer. Il n'avait pas compris que la force ne pouvait rien. Mais la ruse : Baybars, sultan des Mamelouks, envoya une fausse missive aux Chevaliers, émanant prétendument du Grand Maître des Templiers, leur enjoignant de se rendre...

Du jour au lendemain, les Chevaliers avaient quitté les lieux.

Le 8 avril 1271, Euronews aurait annoncé que le Krak des Chevaliers changeait de mains. Sans faire de victimes. Euronews aurait peut-être fait défiler en sous-titre l'inscription latine gravée sur le septième pillier depuis la gauche dans la Grande Salle du Krak : “que l'abondance, la sagesse et la beauté te soient données. L'orgueil à lui seul souille tout s'il t'accompagne”.

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23 juin 2008

Zénobie, irrésistible impératrice arabo-romaine

Il était une fois une femme qui en voulait. Une fois parmis d'autres. La femme en question n'hésita cependant pas à assassiner son mari, un roitelet arabe descendant de pauvres bédouins, pour s'offrir le Royaume de Palmyre et s'autoproclamer reine de l'Orient romain.

ToursYemliko.JPGTourYemlikoSunraise.JPGPALMYRE La nouvelle reine se faisait adorer “à la manière perse”, mais c'est à la mode romaine qu'elle se présentait aux soldats, coiffée d'un casque et portant une écharpe de pourpre dont les franges laissaient à leur extrémité pendre des pierreries. Ses bras étaient nus. Son visage basané. Ses yeux intensément noirs. Et sa dentition si blanche que beaucoup croyaient que des perles lui tenaient lieu de dents. Elle parlait palmyrénien, grec, égyptien, latin et rédigea un traité sur l'Histoire de l'Egypte. Tetrapylone.JPGElle était si chaste qu'elle ne s'offrait jadis à son mari que pour procréer. Voyageant parfois en carrosse, elle se déplaçait le plus souvent à cheval. Il lui arrivait de faire avec ses fantassins des marches de trois ou quatre milles. Elle buvait fréquemment avec ses généraux, à les faire rouler sous la table. Elle utilisait pour ses banquets des vases à boire en or rehaussés de pierreries ressemblant à ceux dont se servait Cléopâtre.

GrandeColonnade.JPGElle ne fit pas qu'imiter Cléopâtre. Elle s'inventa une parentée avec la dernière des Ptolémées pour légitimer son rêve : annexer l'Égypte.

Ce qu'elle fit. En août 271 ap. JC, la reine Zénobie déclara son indépendance vis-à-vis de Rome, ordonna la frappe d'une monnaie palmyrénienne sur laquelle elle se donna le titre de "Septima Zenobia Augusta"...

Comment diable a-t-elle pu s'emparer ainsi de l'Egypte romaine? Dans les jardins de lumière d'Amin Maalouf ose une réponse :

“Belle, riche, lettrée, ambitieuse jusqu'aux cimes et dotée d'une puissante intelligence, elle était rongée par un mal que nul remède ne parvenait à soigner. Elle s'en plaignit un jour à sa sœur qui lui rapporta les dires des caravaniers sur les prodiges d'un médecin du pays de Babel. La reine exprima son désir ardent de le rencontrer, et la nuit même, dans son sommeil, elle vit son image et entendit sa voix. Au réveil, elle était guérie. Et convertie. Telle est l'histoire consignée dans les écrits manichéens […] Ainsi on s'était longtemps demandé quelles pouvaient être les croyances de la grande dame du désert, elle qui accueillait dans sa cour les philosophes, les Juifs, les Nazaréens, et laissait honorer dans les temples de sa capitale les divinités de toutes les nations. Ce souffle de tolérance était celui de Mani."

Tour&Fort.JPGLes armes de Zénobie, la tolérance religieuse, une politique culturelle affermissant l'indépendance de l'Orient à l'égard de Rome et la revalorisation des éléments araméens de la société syrienne étouffée jusque là par la culture gréco-romaine...

Colonne&Fort.JPGHélas, même chez les reines, les joies sont éphémères. En 270, Aurélien reprenait l'empire en main et se lança à la reconquête – fulgurante - des territoires perdus à l'Est. Vaincue, Zénobie tenta de s'enfuir chez les Perses, mais fut capturée. L'empereur manifesta une surprenante clémence envers la rebelle. Il se contenta de l'exhiber, entravée de chaînes d'or, dans les rues de Rome, en 274, puis l'autorisa à finir ses jours dans un charmant petit cottage du Latium... L'empereur écrira :

“J'entends dire, pères conscrits, que l'on me reproche d'avoir eu un comportement indigne d'un homme en faisant figurer Zénobie à mon triomphe. Mais ceux qui me Qala'atibnMaan.JPGcritiquent m'approuveraient certainement s'ils savaient de quelle trempe est cette femme, si avisée dans ses décisions, si tenace dans ses plans, si ferme vis-à-vis des soldats, si généreuse quand la nécessité le demande, si rigoureuse quand la discipline l'exige...”

En 272, le royaume de Palmyre avait vécu. Cette ville qui s'était rêvée capitale de l'Orient redevint une insignifiante bourgade de la province romaine de Syrie.

Les photographies ont été prises à Palmyre, dans les vestiges du royaume de Zénobie, au coucher et au lever du soleil. Aussi fabuleux qu'éphémère.

10:23 Publié dans j Syrie | Lien permanent | Commentaires (3)