10 juin 2008

Le Sud-Liban comme si de rien n'était... ou presque

“La diversité religieuse, politique et culturelle est merveilleusement enrichissante. Sur Tyr plane un pacifique nuage blanc, gage d'une cohabitation solidaire et fraternelle" , lit-on dans un prospectus publié par la Ville.
TYR En juillet 2006, pendant la “guerre des 33 jours”, le Hezbollah (et l'armée libanaise...) est parvenu à chasser les Israéliens du Sud-Liban. Beaucoup de Tyriens avaient momentanément quitté la ville, même si cette dernière fut partiellement épargnée. “Grâce aux sites classés par l'UNESCO ou à la présence de la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban), selon certains. Ce sont les villages environnants qui ont "ramassé": un déluge de bombes, dont une grande partie n'a pas encore explosé...
Malgré tout, en flânant, hic et nunc, à 25 kilomètres de la frontière israélienne, on ne sent qu'une brise légère et oublieuse. Carpe diem amnésique. “Les Tyriens peuvent, du jour au lendemain, faire la paix ou la guerre”, me dit-on.

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Le long de la corniche nord, de vieux bus VW se garent à espace régulier. Dans chaque coffre, une machine à café. A l'intérieur, tables, chaises, 1650680023.jpgparassols, narguilés, petite restauration et matériel sono. Les yeux perdus sur l'horizon, les consomateurs ne veulent pas entendre parler de guerre. On profite. Avant la prochaine. Car pour beaucoup, l'élection du nouveau président le 25 mai dernier n'était qu'un "camoufflage". Tyr, ville à majorité chiite, est persuadée que le Hezbollah prépare en ce moment sa prochaine offensive. "L'offensive définitive". Contre Israël? Contre l'état libanais? Le ciel, le soleil, la mer...“À Tyr, on n'a pas les problèmes de Beyrouth, le stress, la pollution... Ici, c'est tranquille... sauf quand il y a la guerre”.

581496379.jpgLa corniche nord mène au port. On y rencontre des pêcheurs palestiniens qui vivent dans le petit camp d'Al-Bass, celui que les Libanais appellent “le civilisé”, par opposition aux deux autres camps, Burj El Shamal et Al Rachidiya, autrement moins verdoyant, urbanisé et commerçant.

SOUQ HUMANITAIRE Mais revenons au port, car il en dit long sur la ville. De frêles embarcations de pêcheurs côtoient des dizaines de jet-skis japonais garés devant la terrasse du restaurant Le Phénicien. Du port, on a une belle vue sur la vieille ville, ce dédale de ruelles prisonnières d'une péninsule cerclée par la mer (Tyr, ou “Sour”, en arabe, vient de “Surru”, rocher). On distingue au-dessus des 2139536987.jpgtoits la cathédrale des Croisés, l'église maronite du quartier chrétien, trois minarets (dont celui tout neuf de l'université islamique), des colonnes grecques (photo) et un château d'eau que la guerre a transformé en passoire. Une mixité que vient encore renforcer les voitures de Médecins sans frontières, l'enseigne de Terre des Hommes et le QG du Comité International de la Croix-Rouge. Un chauffeur libanais attend à proximité de son véhicule. Lui travaille pour l'ONU, touche 1000 dollars par mois et se dit heureux d'avoir remis son magasin: “je voyage à travers le pays, 1574601200.jpgj'ai l'impression d'être en vacances...” Un peu plus loin, il faut jouer les interprètes de fortune entre un Onusien polonais qui aimerait savoir où acheter un ordinateur portable et un passant libanais francophone...

De l'autre côté de la vieille ville, à nouveau la plage, le sable, le soleil, une lignée de bâtiments criblés d'impacts de balle (photo), puis le mur de l'école Imam Sader sur lequel des peintures naïves racontent ce qui se passe dans la tête des enfants:

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DO YOU PLAY “BAARA”? De retour sur la plage, un choc. Des jeunes se mettent à dix pour asséner une sévère correction à l'un d'eux, dans l'hillarité générale. En m'approchant, je m'apperçois qu'il s'agit d'un jeu. Après m'avoir demandé pour quelle organisation je travaille, on m'explique les règles du “Baara”:

31676635.jpgSoit deux territoires carrés de cinq mètres sur cinq. Un homme seul se présente sur le territoire des autres joueurs (de 2 à 5). Son but est de toucher de la main l'un d'eux, puis revenir sur son territoire. L'adversaire touché sera ainsi éliminé. Mais si l'homme seul est plaqué au sol 1939211060.jpgdans le territoire adverse, sans avoir pu revenir “chez lui”, il a droit à une sévère correction: mêlée, étouffement, sable dans la bouche, coups, etc. Il suffit de dire “Baara” et tous le laissent reprendre ses esprits et se débarbouiller dans la mer, mais l'orgueil les fait résister le plus longtemps possible. "Baara", tout un symbole... 

UNITED NATION Au bout de la plage enfin, derrière des barbelés, se réfugie la plage privée du Rest House Hôtel (15'000 lires - 12 $ - d'entrée). Dans le parking, une bonne vingtaine de voitures "UN". Sur certaines, des drapeaux espagnols et allemands, Euro 2008 oblige... mais l'envie de "faire ma mauvaise langue" me passe en sortant du Rest House, lorsque juste en face, un monument rappelle le nombre 1482496286.jpgdes victimes onusiennes du conflit libanais. Le monument n'était initialement prévu que pour les victimes de 1978 à 1998. Il a fallu ajouter une stèle de marbre au dessus pour les victime de 1998 à 2004. Jour du décès, grade et nationalité du défunt. Toute l'Europe est réunie, les Etats-Unis, le Népal, les îles Fiji, le Swaziland... Quand vous vous y rendrez, on aura certainement inauguré la troisième stelle.

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08 juin 2008

1948-2008: toute une vie dans un camp de réfugiés

1164944973.jpgBEYROUTH Entre un portrait de Yasser Arafat et diverses propagandes djihadistes, un slogan: “nous voulons rentrer, même sous les décombres” (photo). Bienvenue dans le camp palestinien de Burj El Barajneh, dans la banlieue sud, le plus grand des trois camps de Beyrouth.

Une centaine de mètres ont suffi - le temps de constater l'anarchie des fils électriques et les impacts de balles sur les murs (photo) - un homme me “prend en charge”, me conduit vers le “chef de la sécurité”, qui à son tour m'achemine vers le réceptionniste anglophone de la Ligue des Sociétés de 1200444845.jpgla Croix-Rouge (celle qui a ouvert le camp en 1948). Ce dernier peut m'expliquer qu'une “visite” du camp nécessite une autorisation officielle et qu'il est strictement interdit de prendre des photos. Après réflexion, il convainc la “sécurité” de me laisser rencontrer le personnel de l'ONG Beit Atfal Assumoud, active dans le camp depuis 1976, juste après le massacre de Tal Al Zaatar.

1269094032.jpgDans les locaux de l'ONG, une responsable me raconte que son père est arrivé dans ce camp à l'âge de 12 ans, en 1948. Des photos d'archives montrent que ce n'était alors qu'une succession de tentes sur un terrain vague (photo). En 2008, le campement de Burj El Barajneh est devenu une ville de 18'000 habitants (à l'origine, ce camp d'un kilomètre carré ne devait pas accueuillir plus de 10'000 réfugiés).

Dans les locaux de l'ONG, chacun y va de sa critique. “L'état libanais refuse aux Palestiniens de pratiquer 73 professions. Le secteur public nous est fermé. On ne peut ni élire, ni se porter candidat, alors que certains d'entre nous vivons ici depuis 60 ans!” Les médecins palestiniens ne peuvent pratiquer qu'au sein du camp et puisque le métier de journaliste est interdit, le camp publie un magazine nommé Jerusalem. L'un envie le sort de ses compatriotes réfugiés en Syrie et en Jordanie: “là-bas, ils peuvent même devenir ministre”. L'autre se plaint des injustices salariales. Ceux qui travaillent dans la construction et celles qui font des travaux de nettoyage ne bénéficient pas de congés payés et gagnent bien moins que les employés libanais. Un dernier considère ce camp comme un "ghetto". Selon lui, seul 10% des Palestiniens de Beyrouth vivent en dehors des camps, d'une part parce que les Nations unies paient le “loyer” du camp à l'état libanais, et d'autre part, parce qu'il faut être résident pour acheter un appartement à Beyrouth (et seuls les réfugiés de 1948 et de 1956 ont ce privilège). Des propos aussitôt contredits par une femme qui a épousé un Libanais. Tous deux ont décidé d'élever ensemble leurs enfants dans le camp, "parce qu'il y règne un vrai esprit communautaire”...

2073715566.jpgLa discussion aurait pu durer des heures, mais un membre de la "sécurité" était chargé de me racompagner à la sortie...

819441.jpgPas vraiment rassasié, je fais le tour du camp et y pénètre à nouveau côté sud. Cette fois encore, une centaine de mètres suffisent. Mais le jeune homme qui m'accoste ne veut... que m'inviter chez lui pour boire un thé. On s'engouffre dans le dédale des ruelles. (deux hommes peuvent à peine se croiser). Des barbiers, des petits commerces et même un cybercafé.

Contrastant avec l'insalubrité des ruelles, le salon de la famille de Saïd est coquet. Une télévision géante retransmet la prière de La Mecque. Pensant me faire plaisir, il zappe sur MTV. Un clip de Mariah Carey. Sur une étagère, un petit bout de choux tout blond, le fils de son frère exilé à Malmö après avoir marié une Suédoise. Sa mère a pu lui rendre visite (visas délivrés aux parents), mais Saïd, comme tout réfugié, ne pourrait quitter le Liban qu'illégalement.

1806764114.jpgSaïd me prend ensuite avec lui sur son scooter (le seul moyen de transport envisageable dans le camp) pour aller chercher ses deux nièces à la sortie de l'école. Gérée par l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), l'établissement se trouve en dehors du camp. Le chemin du retour à quatre sur la selle.

2039118924.jpgLa visite se poursuit. Saïd me présente son meilleur ami. À 33 ans, Abou Saleh tient un petit salon de coiffure (photo prise depuis l'intérieur). Son frère a été assassiné en 2005, à l'âge de 25 ans, pour des raisons restées inconnues. Sa mère est décédée l'an dernier des suites d'une erreur médicale dans un hôpital de Beyrouth. Il n'a aucune foi en la politique: “Arafat n'était pas meilleur que les Américains”. Pour lui, seul le Hezbollah fait quelque chose pour la Palestine. Il les soutient, même s'il est sunnite et eux chiites, même s'ils voudront à terme faire de Jérusalem une ville chiite et que tout sera à recommencer... Abou Saleh se lâche. Il n'en peut plus de ne pas savoir que choisir: marier la femme palestinienne qu'il a fiancée ou s'enfuir en Belgique rejoindre son frère, même si ce dernier dit détester sa vie bruxelloise. Ce qu'il veut à tout prix, c'est obtenir une nationalité étrangère, le seul moyen de pouvoir un jour visiter la Palestine. "En menant une vie de réfugié, on ne fait rien pour la cause palestinienne”.

Ils sont 400'000 au Liban à attendre ainsi de revoir un jour ce pays qu'il n'ont pour la plupart jamais vu.

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D'autres témoignages de réfugiés à Burj El Barajneh, des infos onusiennes, des  photos et, pour conclure sur une touche positive, un présentation de Katibe 5, un groupe de hip-hop né dans le camp de Burj El Barajneh.

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06 juin 2008

Du Yacht Club au Night Club en passant par la guerre

BEYROUTH Comme parachuté rue Ibn Sina, couloir sordide où s'agglutinent le Night Club 70, le Night Club Stark, le Night Club La Licorne, le Night Club Excelllence... et la pension Valery, qui – j'aurais pu m'en douter – fait aussi office de maison de passe. M'enfin. L'ambiance y est familiale. Que demander de plus.

752846349.jpgLe gérant de la pension (photo) lit son horoscope en français, mais préfère converser en anglais. Il a mauvaise mine (on conseille aux Scorpions de prendre du repos), mais bon caractère. Affichés sur les quatre parois de sa réception - qui sert de salon, de cuisine et de lieu de “transaction” - une dizaine de portraits de Rafiq Hariri, le premier ministre libanais assassiné le 22 février 2005. “Le monde n'a jamais connu meilleur politicien!” Oh non, mieux vaut ne pas parler au gérant de Fouad Siniora, reconduit premier ministre le 28 mai dernier. Il pourrait devenir grossier.

1022011226.jpgSi l'enquête balbutie toujours, pas l'ombre d'un doute, Rafiq Hariri a bien été assassiné à deux pas de la rue Ibn Sina. Les bâtiments voisins de l'explosion (photo) en témoignent. Au quatrième étage, comme des pendus qui nargueraient les passants, des blocs de béton sont encore suspendus à leur tige d'acier.

2072858872.jpgToujours à deux pas de la rue Ibn Sina s'est inauguré en février dernier un monument à la mémoire de Rafiq Hariri. Une plaquette porte le nom des 19 Libanais et des 3 Syriens morts lors de l'attentat. Une statue du défunt (photo), une colonne gravée de citations et, en boucle, des chansons composées en son honneur. Le gardien du site montre volontiers sur son téléphone portable des vidéos de l'inauguration. Ce Palestinien, dont les parents ont émigré  au Liban en 1948, est né à Beyrouth, a servi pendant trente ans dans l'équipe de Rafiq Hariri et rêve, un jour, de rentrer en Cisjordanie... Si je vous raconte tout cela, c'est que la place qui accueuille le monument en dit long sur le nouveau Beyrouth:

1531853374.jpgLIBAN 2008 La photo est prise du onzième étage de l'Intercontinental Phoenicia (l'hôtel tire-t-il son nom des origines phéniciennes de la ville ou du fait que cette dernière renaît sans cesse de ses cendres tel un Phoenix?). La banque HSBC (à gauche sur la photo) affiche le slogan “Get a free solar power water heather with every home loan”. À ses côtés, trois bâtiments délabrés se souviennent de l'attentat. Puis, sans transition, le Yacht Club Saint Georges, avec dans sa baie le “Samar”, un yacht muni d'un hélicoptère qui appartiendrait à un Koweitien. Sur le trottoir, de jeunes Libanais et Libanaises (!) font leur jogging en tenue peu coranique, ipod dans les oreilles. Les moins jeunes marchent à un bon rythme, parfois un chapelet dans la main. Sur la route défilent les décapotables et 366803044.jpgles tout-terrains surdimensionnés: ce Beyrouth-là semble apprécier les signes ostentatoires de richesse. En dehors du champ de la photo, sur le mode vertical, une vingtaine de grues bâtissent, de jour comme de nuit, une demi-douzaine de gratte-ciel de luxe. Sur le mode horizontal, un “Jardin Rafic Hariri” est en construction. Juste derrière l'Intercontinental Phoenicia, les vingt étages creux de l'ancien hôtel Holiday Inn (photo), le premier immeuble bombardé lors de la guerre civile, en avril 1975.

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05 juin 2008

Ceci n'est pas un boycott

ISRAEL Sur le mont Sinaï - foyer des trois monothéismes - je considérais Israël comme une évidence. D'autant que ses douaniers appliquent volontiers leur tampon sur des “feuilles volantes”, et non sur le passport, pour ne pas condamner une entrée ultérieure au Liban ou en Syrie, deux pays fermés à ceux qui auraient décidé de vérifier en Israël si ce que l'on raconte est vrai.

J'aurais ensuite embarqué à Haïfa dans un ferry pour Chypre, et de là, pris la première ligne pour Beyrouth. Une ruse à 500 dollars – cela fait cher le visa libanais - mais quand on aime...

Hélas, la douane égypto-israélienne de Taba en a décidé autrement. Une heure, deux heures. Un tampon de sortie sur une “feuille volante”? Sorry, not possible. Trois, quatre heures, rien n'y fait. Ce tampon signifierait une chance sur deux de me voir refouler à la douane libanaise si celle-ci me demandait d'où j'avais embarqué pour atteindre Chypre et découvrait que j'étais sorti d'Égypte vers Israël.

Et maintenant? Passer par la Jordanie et la Syrie, mais l'ambassade syrienne du Caire ne délivre de visas qu'aux étrangers résidant en Égypte. Demander un second passport, mais la procédure doit se faire en Suisse. Perdre mon passport à Chypre et m'en refaire un vierge...

On ne peut pas tout se permettre sur cette planète. Est-ce convenable de “m'amuser” à trouver la faille administrative, alors qu'en ce moment, un vieux Palestinien qui a connu deux guerres et une dizaine d'insurrections pleure pour la première fois de sa vie devant le corps déchiqueté de son petit-fils mort sur le chemin de l'école sous l'explosion d'une bombe à fléchettes?

Peut-on remplir une à une les pages de son passport rouge à croix blanche, “faire” l'Israël et se réjouir de visiter Gaza, alors que tout un peuple, humilié aux barrages routiers et prisonniers d’un “mur de sécurité”, rêve de se déplacer, non pas par curiosité, mais par nécessité?

Les premiers ministres israéliens ont de très beaux mots pour cela. Le 27 novembre dernier, Ehud Olmert déclarait: “Nous ne pouvons plus, les uns comme les autres, nous accrocher à des rêves déconnectés des souffrances de nos peuples, des difficultés qu'ils éprouvent quotidiennement”. Un discours qui trouve son échos trente ans plus tôt, le 21 novembre 1977, dans la bouche de Golda Meir: “Nous, peuple d'Israël, sommes les derniers à être insensibles au désespoir des autres. Nous n'avons jamais dit que nous voulions que les Arabes palestiniens restent comme ils sont: dans des camps, dans la misère, dépendant de la charité”...

Est-ce de la sagesse ou de la lâcheté? Le fait est que j'en ai ma claque des voyages que l'on dit “réussi” si l'on a obtenu une “cheap accomodation” et un visa pour le prochain pays, alors que c'est là que le voyage devrait commencer!

Oui, c'est comme si grand-mère n'était pas autour de la table, alors que l’on célébrait son 60ème anniversaire. C’est ainsi. Israël n'aime pas les chiffres ronds. Ils réveillent ses échecs. J'irai lui rendre visite une autre fois... Fin du voyage “par voie de terre et de mer”. Direction l'aéroport. “Terre promise”, promesse non tenue. Routes... et Beyrouth!

21:58 Publié dans h Israël | Lien permanent | Commentaires (3)

03 juin 2008

Révélation, Sinaï & business bédouin

Cela s'écrit à 2'285 mètres d'altitude, aux environs de minuit, à la lueur fatiguée d'une lampe frontale, entre la chapelle et la mosquée qui se partagent le sommet du mont Sinaï (ou djebel Moussa). Dans l'ordre, déposer la plume, refermer le carnet, éteindre la lumière et redécouvrir ce que signifient les mots “air”, “solitude”, “silence” et “nuit blanche à la belle étoile”.

1576899211.jpgÀ l'aube - puisque l'ascension s'est faite à la lampe frontale - tout est neuf. Un paysage lunaire alliant noir volcanique et rouge corail, des roches granitiques comme “sauvées des eaux”, l'oeuvre d'un sculpteur surréaliste soucieux du détail. Perte de vue. Pour peu, on verrait Jérusalem, cet autre rendez-vous des trois monothéismes. Pas vu l'Ange de l'Eternel, mais soudain sur l'horizon, l'Astre, ce petit rond rouge gravé “du doigt de Dieu”.

1537396542.jpg Révélation.

Ou pas loin.

Car les versions divergent.

 

 

1657494724.jpg(il est écrit quelque part que la tradition juive ne voulait pas connaître le lieu exacte de la Révélation de peur qu'il donne lieu à des actes idolâtres. C'est la personnalité seule de chacun qui donnerait, selon elle, son caractère à la place qu'il ocupe...)


CAIRE - SINAI Ce matin, mon bus a quitté la capitale, la bruyante, l'ardente, a traversé le tunnel Ahmed Hamdi qui passe sous le canal de Suez, puis a filé plein sud, avant de remonter le Wadi Feiran et atteindre Al-Milga, un village où acheter deux litres d'eau, du pain et des dattes. La suite à pied, en direction du monastère Sainte-Catherine et de sa cour pleine de gens bien portant (les nuitées de sa guesthouse coûtent 180 dollars). Ensuite, des chameliers armés de téléphone portable insistent pour porter 1981179494.jpgassistance et un avatar du Christ me sourit en portant sa croix (photo). Enfin l'ascension - le coeur léger - la nuit qui tombe - au loin une chenille lumineuse – les torches électriques d'un groupe de collégiennes coptes - elles me souhaitent “good luck” - puis plus rien – l'air pur – la nuit – le bruit des pas - une lumière - quatre Bédouins qui, à la lueur d'une lampe à pétrole, ont des airs de vrais Bédouins...

1808265901.jpgSlimane s'est marié il y a un mois. “Quand on se marie, on ne quitte pas sa chambre à coucher pendant un mois.” Il vient de rejoindre ses amis du djebel (aucune Bédouine ne passe la nuit sur le djebel). Slimane rêve de nouveau de touristes russes, “les plus chaudes” - Tu ne commettras pas l'adultère – et sort de nulle part une bière lorsqu'il voit que j'ai ramassé quelques ordures sur le chemin. Jami, lui, n'est pas marié. Et c'est pas demain la veille: “pour se marier, il faut compter 60'000 pounds (CHF 12'000.-) pour l'achat d'une maison, 20'000 pour le mobilier et encore 20'000 pour la fête”...

Deux choses distinguent Slimane, Jami et leurs deux compères des autres Égyptiens. Ils parlent chacun quatre ou cinq langues (Slimane parle russe...) et se disent très contents de leur vie et très chanceux. Pourquoi ? Je ne vous ai pas tout dit...

BUSINESS BEDOUIN 3h du mat', un couple biélorusse hurle sa joie d'être enfin parvenu au sommet - Tu ne tueras point.  4h, un Américain raconte longuement à sa femme l'histoire de Moïse - Tu n'invoqueras pas le nom de Dieu en vain. 5h, un groupe d'Espagnols chante à tue-tête des chansons espagnoles en frappant des mains. Puis le défilé. “Blanket, 5 dollars!” - Tu ne voleras point. Le groupe Ramsès (du nom de l'agence Ramsès) fait 449832132.jpgl'appel. Vente de pierres authentiques du Sinaï. L'un écrit sur la roche “Piotr”. Un petit Bédouin mendie en boucle: “food, mangare, essen” - Assurément l'une des plaies d'Égypte. 5h55, une bombe israélienne fait son apparition dans un short minimal. 5h56, apparition de l'Astre, ce petit rond rouge jadis gravé du doigt de Dieu...

1656017670.jpgLe Sinaï est une denrée qui se consomme entre 6 et 7 heures du matin, car il faut être redescendu dans les temps pour l'ouverture du monastère Sainte-Catherine, à 9 heures. La redescente est le terrain de chasse des Bédouins du Sinaï (ancêtres d'esclaves importés au IXème siècle depuis Alexandrie pour s'occuper du monastère). Ils misent sur la fatigue de leurs proies. Seule quatre familles se partagent le parcours. Toutes quatre appartiennent à la tribu des “Gebeleen” (Montagnards). Ce sont des Musulmans (la 3ème sourate du Coran soutient que Moïse est un messager d'Allah) qui croient malgré tout en Saint Georges et en Sainte Catherine. Pour se distinguer des Égyptiens, ils portent le djellaba, voilent intégralement leurs femmes et aiment marcher dans la montagne.

2144105807.jpgOn comprend alors pourquoi Slimane et Jami se disaient “chanceux”. Il faut imaginer en haute saison un millier de "pèlerins" qui louent chaque nuit des couvertures à 20 pounds (CHF 4.-), boivent des sodas à 15 pounds (les prix de Sharm-el Sheikh) et achètent des dromadaires taillés dans le quartz, des pyramides en toc (oui, au Sinaï) et un peu d'artianat bédouin... Échangeant les tables des prix contre les Tables de la loi, les Bédouins laissent “paître leur troupeau loin dans le désert”. ElhamdolelAh, ça rapporte bien plus que les dattes.

164851310.jpgDe retour au monastère Sainte-Catherine, le groupe Ramsès reçoit le cartons des petits déjeunés. Les autres dissimulent leurs jambes et leurs épaules nues dans des tissus distribués à l'entrée du lieu saint. L'un des 22 moines orthodoxes tient la caisse du musée et contrôle les cartes d'étudiants. Il m'interdit de faire des photos. On discute. On parle de son emploi du temps. Mais le groupe Ramsès veut un ticket... Après un temps, le moine me saute littéralement dessus, s'empare de mon appareil et mitraille les icones qu'il préfère. “Il faut que ce patrimoine soit partagé!” (vraisemblablement l'interdiction venait “d'en haut”). Ses photos sont toutes ratées, mais ce moine m'a réconcilié avec le lieu. Merci.

Le Sinaï, ce restera une chapelle et une mosquée qui se donnent la main au sommet sous un épais tapis d'étoiles. Et puis ce vieux moine barbu jusqu'au nombril qui retrouvait soudain son innocence à deux pas d'un buisson ardent et poussiéreux.

PS : "Selon la pensée hassidique, on ne peut pas s'approcher de Dieu, car Dieu est un gand feu. Mais on peut aller jusqu'au coeur de l'être humain qui est une partie de Dieu", Aharon Appelfeld.

12:10 Publié dans g Egypte | Lien permanent | Commentaires (7)