04 avril 2008

Au coeur de la médina, les tribus de "Multipoli"

Jadis repaire de pirates, la médina de Tripoli accueille aujourd'hui d'autres "aventuriers"...

943845237.JPGTUNISIEN Mon voisin de chambre, dans une funduq de la médina, s'apelle Charfedin. Depuis deux semaines, ce Tunisien achète en gros des pantalons turcs qu'il refile à des amis qui font les allers-retours entre Tataouine et Tripoli. “En Tunisie, on n'aime pas les Libyens. Quand ils viennent, c'est juste pour boire et acheter des filles. Ici, je découvre une autre Libye..." Pour la photo, Charfedin pose sur la Place Verte, aux portes de la médina. Dessinée par Kadhafi dans les années 70 pour accueillir les manifestations dites "révolutionnaires", la place est aujourd'hui un parking et un lieu populaire où se faire photographier dans des fauteuils kitchs auxquels sont attachées des gazelles paniquées. En 1937, Mussolini faisait sur ce balcon (photo) un discours, s'autoproclamant “protecteur de l'Islam”. Le chiffre "38" pour le 38ème anniversaire du règne du Colonel.

277613312.JPGTCHADIEN Il faut s'enfiler au hasard d'un étroit passage, entre deux maisons italiennes en ruine, pour rencontrer, dans une cour de terre battue, un Tchadien vivant là depuis neuf ans. “La situation a changé. Il n'y a plus de travail ici.” Le doigt de Youssouf écrit sur le sable le montant de son revenu mensuel, 120 dinars libyens (au même court que le franc suisse).

(...soudain une pensée pour Ali, dont je viens de faire la connaissance près de l'Arc de Marc Aurèle, à quelques pas de la mosquée ottomane Gurgi, avec marbre d'Italie, céramique de Tunisie et sculptures sur pierre du Maroc, toujours dans la médina. Ce Libyen venait de refuser une proposition du consulat de France : “ils m'offraient 900 euros, pas même le Smic français. Ils ignorent que je peux gagner cela en dix jours en guidant un groupe de touristes ! En plus, je n'aurais eu que quatre semaines de vacances - en France, ils en ont cinq, non ? - et ils refusaient que je cumule plusieurs emplois. En libye, on a tous plusieurs emplois !”...)

542688668.JPGEGYPTIEN De la cour de Youssouf, on voit dépasser le clocher d'une église (photo). “Welcome, this historical church is part of Libyan's heritage. Please come inside and look around.” A l'intérieur, un Egyptien balaie. Il me montre sa croix en pendentif. Même si les Chrétiens doivent se compter sur les doigts de quelques mains, il fait partie des 4 ou 5 millions d'Egyptiens vivant en Libye (le gouvernement ne reconnaît officiellement que 600'000 étrangers “légaux”...).

Dans la médina, des affiches annoncent des prix cassés pour des communications téléphoniques en Inde, au Pakistan et aux Philippines. 0,25 dinars la minute. Dans la médina, il y a un vendeur de thé (photo) qui répète trois fois qu'en Libye, “il y a beaucoup d'argent”. Un vendeur de thé qui l'offre à celui qui dit du bien de sa ville. Sfax.

1649774302.JPGNIGERIEN Près de la Bab al-Jedid, on trouve encore des restes du “Marché africain”, rasé il y a un an et demi pour intimider les clandestins sub-sahariens. “C'était vraiment l'Afrique”, se souvient Elvis, un Nigérien dissimulant un maillot des Chicago Bull's sous un tablier de barbier. Bob Marley plein tube, il me refait un visage et raconte sa vie. Après deux ans de survie à Tripoli, désillusionné, il songe à rentrer au pays. Il ne parle toujours pas arabe et retentera sa chance pour l'Europe par avion.

 

 

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SUISSE C'est une longue histoire (trop longue pour le format blog). Le fait est que j'avais rendez-vous au pied de la tour de l'horloge ottomane avec Marc Sahli, Bernois aussi excentrique que sympathique, gilet libyen sur chemise occidentale, écrivain, musicien, peintre  (il exposera en juin prochain à Tripoli avec Ali Ezouik, un artiste libyen) et depuis trois ans attaché culturel pour l'ambassade suisse. Peu enthousiaste sur l'avenir libyen (“ils détruisent plus qu'íls construisent. Le paradis des investisseurs ? Il faut entendre les Européens qui se sont frottés à l'administration libyenne...”), pas de doute, il pourrait marcher des heures dans "sa" médina.

 

Bonus médina :

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02 avril 2008

Entre Berbères, touristes, policiers et Romains

Ras al-Jedir, frontière libyenne, Kadhafi vous voit venir de loin. “Têtu”, me dira un Béninois de Tripoli. Vous échangez, sur l'effigie, la main sur le coeur de Ben Ali contre les lunettes de soleil et le menton hautain du Colonel.

RAS AL-JEDIR Des épaves qui n'ont de Peugeot que le nom provoquent de puissants embouteillages. Elles ont des plaques tunisiennes et font trois aller-retours quotidiens, car l'essence coûte 1,3 francs suisses en Tunisie et 16 centimes en Libye. On passe la frontière, on fait le plein, on repasse la frontière, on siphonne et on y retourne.

Une caravane d'Italiens - sept Landrover scintillants – se réjouissent, en famille, de connaître le désert. Leur guide libyen pratique son métier depuis 1992. Il apprécie les efforts d'ouverture du pays, mais ne veut pas des Américains, car “ils feront venir les terroristes”. Pendant que le guide parle, les Italiens changent les plaques d'immatriculation de leur Landrover. Car Kadhafi les veut en arabe. 

On croit rêver. Arrive alors un camion jaune estampillé “Tunis-Pékin”. C'est un convoi touristique de l'agence oasisoverland qui “fait” la Route de la Soie en 20 semaines et demie.

1371075858.jpgZUARA ...le taxi collectif s'arrête. Pause alimentaire, à 60 kilomètres de la frontière. Pause élémentaire, puisque Zuara est la seule ville berbère du litoral libyen (ils représentent 5% de la population totale du pays). Y vivent, selon Suleiman, “les vrais Libyens”. Bien avant la conquête arabe des VII et XIème siècle. Suleiman, vous l'avez compris, est Berbère, mais il ne se plaint aucunement de son traitement. Au contraire, ses affaires fructueuses lui permettent d'avoir trois maisons. L'une à Yefren, au sud, dans le magnifique Djebel Nafusa. L'une à Tripoli, pour les affaires. Et une dernière à Zuara, au plus près des plages de sable blanc. Depuis 2006 toutefois, Zuara partage son sable avec le "Farah Resort", un village touristique VIP, très prisé et très privé. Location de quad et de jet-ski "available".

Autre moyen de se remplir les poches pour les Zuariens : l'acheminement des sub-Sahariens en Europe. Suleiman me parle d'une connaissance devenue multimillionnaire. “Imaginez trois bateaux par semaine remplis chacun de 50 hommes qui paient le passeur 2'000 euros...” J'ignore s'il dit vrai, mais cela fait froid dans le dos.

Jusque là, la route est des plus sahariennes. Une plaine stérile que deux raffineries (une mosquée construite dans l'enceinte de chacune) et une usine de ciment tentent d'égayer. La route est aussi des plus dangereuses. Deux pistes trop bien asphaltées où se côtoient de vieilles et larges carcasses indolentes et de petits bolides nerveux lancés à 150 kilomètres à l'heure, environ, les compteurs fonctionnent rarement. Ajoutez-y un troupeau de moutons qui traverse soudainement, vous obtenez 2´138 morts sur les routes libyennes en 2007 (OMS), certainement plus.

SABRATHA A mi-chemin entre Zuara et Tripoli, une ville romaine, q1021592952.JPGui vivait jadis du commerce maritime d'animaux et d'ivoire, a été “redécouverte” par des archéologues italiens au début du XXème siècle. Le temple d'Isis (photo de gauche) a été construit au Ier siècle face à la mer, car la déesse égyptienne était vénérée comme protectrice des marins. A quelques pas du temple, visible à des kilomètres à la ronde, le théâtre romain (photo de droite), construit entre 190 et 20344060780.JPG0 après Jésus, en grande partie reconstruit par les Italiens dans les années 1920, possède un auditorium de 95 mètres de diamètre. Ce qui fait dire aux gardiens du site que ce théâtre est le plus vaste d'Afrique. Peut-ètre bien. Mais plus fou, on dit que le 70% des sites archéologiques libyens sont encore enfouis !

A Sabratha, je rencontre un jeune homme qui m'invite au mariage d'une amie de l'une de ses soeurs. Les festivités ont lieu à Zuara. Retour en arrière. Avec enthousiasme. Douche, rasage, excitation. Je pense enfin pouvoir porter la belle chemise que je trimballe dans un sac hermétique depuis six pays... Vingt heures, le jeune homme est confu. Une bagarre a éclaté. La police est intervenue. La fête interrompue. Je ne saurai jamais s'il a dit la vérité ou si la famille ne voulait simplement pas d'un Chrétien à bord... Qu'importe, en route pour la capitale, avec une chemise impeccable !

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01 avril 2008

LIBYEN les consignes avant d'entrer

Vous l'avez certainement déjà lu quelque part. La Libye est LA nouvelle destination méditerranéenne. Des cités antiques, des Touaregs et un colonel effervescent. Tout pour drainer les foules. Si seulement ledit colonel y mettait un peu du sien.

VISA LIBYEN Car ses directives changent très vite. Au grand dam des opérateurs touristiques locaux. En effet, si des centaines de touristes débarquaient encore à Tripoli en 2006 à bord de bateaux de croisière, le vent a aujourdui tourné. Le 11 novembre 2007, Kadhafi réintroduisait l'obligation de faire traduire son passeport en arabe. Une opération qui se fait chez un traducteur "officiel", agréé par l'État, qui coûte 30 euros et une bonne demi-journée. Pour ne pas faire les choses à moitié, ce 1er janvier, le colonel demandait à ce que tous les étrangers arrivant en Libye soient en possession de l'équivalant de 1000 dollars américains cash (cartes de crédit et traveler's chèques ne comptent pas). On n'a toutefois pas demandé à voir mes billets. Les directives auraient-elles déjà changé ?

A cela s'ajoute, pour les voyageurs dits "indépendants", la nécessité de louer, pour toute la durée du séjour, les services d'un guide issu d'une agence de voyage reconnue (50 euros par jour minimum). Le loger, le nourrir et le promener. Et pour ceux qui aimeraient se ressourcer dans le désert, obligation de s'offrir la protection d'un policier. Se ressourcer. Avec une Toyota, un guide et un policier... Pour échapper à l'asphyxie, trois possibilités :

- Ne demander qu'un visa de transit (5 jours), facile à obtenir, puis se dépêcher d'atteindre l'autre bout du pays. Solution de dernier recours.

341509860.JPG- Bricoler un visa touristique “artisanal” depuis Tunis. Au pied de la Bab el Bahr, entre la médina et l'Avenue de France, tout le monde connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui... peut arranger un visa touristique libyen (je vous transmets volontiers un contact téléphonique si besoin). Après un passage à l'ambassade libyenne de Tunis, un guide bidon vous accompagne à la douane tuniso-libyenne de Ras al-Jedir, puis vous fiche la paix, avec le numéro de téléphone d'un autre guide tout aussi bidon, à Tobrouk, qui vous fera lui passer la douane libyo-égyptienne d'Amsaad. Le tout pour 200 à 300 euros. Mais gare à l'arnaque. En outre, les routes sont saturées de contrôles policiers et les sites touristiques, bien gardés par les fameuses patrouilles “Tourism Security” (photo).

- Le plus simple reste encore d'acheter un visa d'affaire. Il coûte 200 euros et permet de visiter le pays librement (si besoin, je donne volontiers le contact email d'un jeune libyen qui se sert d'une entreprise, oui, bidon pour faire venir des touristes étrangers).

A partir d'ici, bienvenue en Libye !

21:54 Publié dans f Libye | Lien permanent | Commentaires (2)