13 février 2008

Carthagène : invasion imminente

On s'y hasarde par une arche effondrée. Blocs de pierre, cadavres de bouteilles et échafaudage abandonné. Me voilà dans l'arène. Une "Plaza de Toro" construite le siècle dernier sur les ruines d'un des plus anciens amphithéâtres romains de la péninsule. De la verdure sur les gradins. Silence absolu. L'impression "so romantic" de se perdre dans de "vraies" ruines...

 

Bâtie stratégiquement sur une pointe de la Costa Calida, Carthagène est un formidable fourre-tout, un instantané réussi d'une "humanité en transit". Cette ville, qui semble dater du siècle dernier, se réveille soudain dans le troisième millénaire et retrouve dans ses entrailles des vestiges millénaires.

Coup de foudre donc pour cet amoncellement d'éléments disparates. Entre une boucherie halal et un Multiprecios chinois, des indigènes d'un âge certain jouent aux dominos en sirottant des cognacs. Carthagène résiste avec souplesse. Comme elle a résisté en 39 pour être la dernière ville espagnole conquise par Franco (même si depuis une dizaine d'années, la Municipalité est aux mains du Parti Populaire...).  Au terminal de la ligne 5 (en dehors du plan distribué à la gare), le quartier "Barriada de Hispanoamerica" pouraît aussi bien se trouver sur une quelconque côte péruvienne, mais à l'autre extrémité de la ville, les containers internationaux entassés sur les docks rappellent à la réalité...

Du haut de ses cinq collines (on l'appelle aussi "Petite Rome"), on distingue autant de grues au centre ville que sur le port. Bien décidée à s'imposer sur la route touristique, Carthagène s'offre un sérieux coup de peinture, exhume ses murailles puniques et prépare l'invasion. 

Rebaptisée pour l'occasion "Puerto de Culturas", Carthagène s'est équipée du système "Bicity" (version espagnole du Vélib' parisien). Sur le port de plaisance s'inaugurera cet été le Musée National de l'Archéologie Maritime. Le Théâtre romain, découvert il y a juste vingt ans, sera lui aussi dévoilé au public cet été, ainsi qu'un musée ad hoc. La semaine dernière, les ouvriers du chantier universitaire, en plein centre ville, sont tombés sur une nouvelle fouille. "De valor incalculable", me dit une archéologue agitée. Partout, les facades séculaires à balcons de bois sculpté sont maintenues artificiellement en vie entre des échafaudages pendant qu'on leur refait une santé.

Invasion ? On est encore loin de Benidorm, cité balnéaire sise entre Valence et Alicante qui s'aveugle derrière les trente étages des barres touristiques "en front de mer". Loin aussi de Tarragone, au sud de Barcelone, où l'ancien site romain, courroné par une cathédrale gothique, est noyé au milieu des constructions industrielles...

Pour les archéologues de demain, la trace du tourisme aura certes tous les aspects d'une invasion, mais il est difficile d'oublier que devant la "Securidad Sociale" de Carthagène, encore plus qu'ailleurs en Espagne, on fait la file. Une file impressionnante.

C'est pittoresque une ville épargnée, un monde à part où le temps coule différemment. Si pauvre, si méditerranéen...

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12 février 2008

Réfléchir la mer depuis le nord

Deux villes traversées n'ont pas abandonné l'idée d'une nouvelle "Mare Nostrum" européenne...

BARCELONE Créé à Barcelone en 1995, le Partenariat Euroméditerranéen, dit processus de Barcelone ou Euromed, regroupe les pays de l’Union Européenne, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l'Egypte, Israël, les autorités palestiniennes, la Jordanie, le Liban, la Syrie, l'Albanie, la Mauritanie et la Turquie (la Libye participe aux conférences en "observateur"). Euromed visait à l'instauration d'un marché méditerranéen de libre-échange en 2010, un objectif réaffirmé lors du sommet de Barcelone de 2005... Depuis, le coma.

MARSEILLE Le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy avait lancé un appel à bâtir une Union Méditerranéenne pour "engager la Méditerranée sur la voie de la réunification après douze siècles de déchirement". En automne 2008 s'organisera ainsi à Marseille, sous présidence française de l’Union européenne, les "Etats généraux des acteurs du changement en Méditerranée"... Est-ce pour adoucir le profil anti-immigrés du président, redorer le blason du pays ou donner un dérivatif à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ?

CONTRE Alors que le Nord pense "immigration et terrorisme", le Sud se demande ce qu'il va y gagner, cherche un remède aux causes structurelles du sous-développement et rêverait plutôt d'un "Plan Marshall méditerranéen".

POUR En 1951, à la création de la Commission économique pour le charbon et l'acier, la France et l'Allemagne ne se parlaient pas. Aujourd'hui, le Maroc et l'Algérie ne s'entendent pas sur la question du Sahara, mais ont des intérêts économiques communs, par exemple, dans l'électricité...

12:35 Publié dans b Espagne | Lien permanent | Commentaires (1)

Dépaysement garanti

Le génie helvétique n'a plus de frontière. Ce matin, mon asiático (café avec liqueur typique de Carthagène, oui, une immersion...) n'a pas son goût habituel de reviens-y. Le quotidien La Opinion affiche les moutons blochériens recyclés à la sauce "Democratia National". Le slogan "Compórtate o Lárgarte" signifie, en gros, "tu te comportes bien ou tu fiches le camp".

 

Déjà échauffée par le contrat d'intégration demandé par Mariano Rajoy (Parti Populaire), l'Association des Travailleurs Immigrés Marocains en Espagne (ATIME) annonce pour ces prochains jours une manifestation à Murcie.

12:00 Publié dans b Espagne | Lien permanent | Commentaires (2)

Le drame dominical de Pablo

VALENCE Pablo déteste les dimanches. C'est ainsi depuis que son entraîneur l'a promu gardien de but des querubin (4 ans) de Moncada de Valencia. Aujourd'hui, sur un terrain pierreux que domine la Porte de Serranos (photo), Pablo ne quitte pas des yeux Marco, le capitaine de l'Amistad de Valencia. Marco, c'est celui qui a des souliers rouges, un brassard de capitaine et des cheveux gominés. Celui qui court vite et à qui tout le monde crie "solo Marco !". Il doit avoir au moins 5 ans.

"Mira Pablo !" Une meute de grandes personnes chauffées à bloc braillent. Marco sprinte. Marco va seul au but. Marco arme. Marco shoote... La balle rebondit violemment sur Pablo. Marco marque.

Les grandes personnes se relaient pour convaincre Pablo de regagner sa cage. Pablo en a marre. Il regarde droit devant. Il ne veut pas qu'on le voie pleurer.

Au loin, Marco a sauté dans les bras de la grande soeur d'un coéquipier...

Promis, le 7 juin prochain, à l'ouverure de l'Euro, j'aurai une pensée pour Pablo, le torrero qui ne demandait qu'à jouer au sable. 

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11 février 2008

Autostop & migration...

Comment faire "rentrer" deux jours de stop dans cet espace blog ? Je n'y connais rien en cylindrées, ne sais pas raconter les paysages et n'aimerais pas trahir des discussions kilométriques. A défaut de mieux, dans cinq véhicules en migration, ne retenir que ce qui touche... à la migration.

 

MARSEILLE Au rond-point de l'Arc de Triomphe, une Audi ouvre une portière. Nuque et crâne de légionnaire, Vincent est un pilote de char en stage à la base de Cassis. Il peut me pousser jusqu'à Nîmes.... En mission en Côte d'Ivoire, il se souvient de croyances étranges : "les Africains sont sûrs que porter des bouts de cuir autour du cou suffit à faire fuir les balles". Le souvenir le plus marquant de la République centrafricaine ? "Me faire tirer dessus". Non, Vincent n'a pas eu le temps de rencontrer les "locaux". Non, en dehors de ces deux missions, il n'est jamais sorti de France...

 

NIMES Roman s'en va déposer 24 tonnes de papier en Espagne. D'origine roumaine, il a travaillé cinq ans à Stuttgart. "L'économie allemande va mal. Je gagne plus aujourd'hui en Espagne. Il y a moins de taxes". A Barcelone, Roman a rencontré sa femme, une Roumaine. Dans la cabine, c'est l'hospitalité des Carpates. "Tu fumes ? Tiens ! Prends ! Tu aimes le chorizo ? Allez, tiens !" De sa Roumanie natale, il me parle du géant allemand Nokia qui s'y est installé, de sa compagnie de transport qui y a ouvert une succursale, mais il n'y retournera pas "à cause de la corruption"... Seule petite touche négative de ce lift en or : je dois me planquer à chaque fois que l'on croise un véhicule de sa compagnie. Le patron n'a assuré qu'une seule personne dans la cabine. Ilegal !

 

JONQUERIA Après une nuit sous tente à quelques enjambées de Jonqueria, une cité de transit pour routiers, deux jeunes m'invitent à faire un bout de route avec eux. Ils ne vont pas loin. Ils viennent de France, juste derrière la frontière. Ils sont là pour, je cite tel quel, "se faire tirer des pipes à 30 euros par des Marocaines". Euh, non, non merci, je... Le parking de leur Club (photo) n'est pas la plaque tournante de l'autostop et je n'ai guère envie de récolter le témoignage "exclusif" d'une prostituée clandestine. On imagine. Et merde.

JONQUERIA BIS Au péage, à l'entrée de l'autoroute, les deux seuls véhicules qui s'arrêtent, en trois heures d'attente, sont estampillés "Personal de la Autopista". Il m'invitent à tendre le pouce ailleurs. Les automobilistes ajustent leur rétro, tapotent sur leur natel ou regardent droit devant. Quant aux camionneurs, il travaillent de plus en plus en duo, à cause des tranches horaires légales. Ils occupent donc toute la cabine... Un peu las - le soleil tape - je pousse la porte d'un débit de boisson. J'aurais dû y songer plus tôt. En moins d'une gorgée de San Miguel pression, me voilà invité par un autre chauffeur roumain qui se rend à Tarragone. Entre deux "mierda de Polak" et "albanise Leute sind Tiere", Nikolaï me raconte avoir été videur de bordel (les Bulgares, les Roumaines et les Brésiliennes seraient plus nombreuses ici que les Marocaines), ouvrier dans la construction (ses bras ont le diamètre de mes cuisses), puis chauffeur. Il vit à Valence avec sa femme, une Roumaine. Il va en vacances à Majorque ("playa, sex, drugs") et ne s'est baigné que trois fois dans la mer depuis 6 ans qu'il est en Espagne...

TARRAGONE A une station-essence proche de Tarragone, je rejoins la route nationale. Un routier s'arrête. Rodrigo est Espagnol. Il va à Valence. A son rythme. Il évite les péages. Il conduit avec les jambes et roule son Amsterdamer. Son chapeau de paille lui sied à merveille (photo). "Les Musulmans, ils faut les éliminer comme, il y a des siècles, l'ont fait les Catholiques !" Il est raciste pour deux, mais attachant pour trois. Quand sa mère était enceinte de lui, son père avait voulu chercher du travail en Angleterre. Leur petit village andalou se vidait. Sa mère avait refusé : "chez nous, c'est ici". La famille s'était alors simplement rendue à Valence, où Rodrigo vit toujours... Lorsqu'il fait des livraisons en Allemagne, il en marre qu'on lui demande sans cesse s'il est Turc... Malgré tout, les étrangers, il n'en veut pas : "Zapatero fait tout pour eux, il leur donne de l'argent, un toit, des soins, une éducation. Et moi je ne peux même pas choisir l'école de ma fille !" Quand il a voulu monter son entreprise de transport, la banque ne voulait financer que deux camions et l'Etat ne lui allouait d'aide qu'a partir de trois véhicules.... On comprend mieux pourquoi il choisira le Parti populaire de Mariano Rajoy lors des élections législatives du 9 mars prochain. Il y a deux jours, ce dernier affirmait lors d'un meeting : "Le Parti Populaire est le parti de Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy, le parti du coeur de l'Europe"...

...mais déjà, au milieu de la nuit, les lumières de Valence.

11:07 Publié dans b Espagne | Lien permanent | Commentaires (5)

07 février 2008

Marseille, kilomètre zéro

Sur les marches de Notre-Dame de la Garde, un gitan massacre à l'accordéon La Marseillaise. Sur les grilles de l'édifice : "Attention. L'accès à la Basilique est gratuit. Aucune quête n'est tolérée"... Sur les flancs caillouteux de la colline, un gosse pratique son sport d'hiver : deux sangles fixées sur un skateboard, un snowboard méditerranéen (photo).

MARSEILLE 43° longitude Nord, 5° latitude Est, kilomètre zéro, un symbole. La plus vieille ville de France (2600 ans) propose depuis 1835 une ligne régulière de bateaux à vapeur vers Alger. La mention "Soeur de Rome, rivale de Carthage et émule d'Athènes" est gravée sur l'Hôtel de Ville. "Porte d'Orient" sur une statue de la Gare Saint-Charles. L'heure de Singapour et de New York aux horloges de la Chambre de Commerce... La capitale "black, blanc, beur" a accueilli les Arméniens de 1915, les Russes de 1917, les Espagnols de 1936, les Africains de la seconde guerre, des centaines de milliers de Pieds-Noirs... Aujourd'hui, un quart de la population est musulmane. Et 80'000 Juifs cohabitent avec eux.

Malgré tout, sur une affiche collée à un lampadaire, on peut lire : "Face à la racaille, tu n'es plus seul". Signé, les Jeunesses Identitaires... Ceux qui, de Perpignan à Nice, votent encore FN et succombent à la vague anti-arabe ont oublié qu'en 1897 un cortège impressionant de Marseillais réclamait le renvoi des dockers... italiens. Déjà , les étrangers étaient accusés de concurrencer les salariés français.

 

NOTRE-DAME DE LA GARDE "Que voulez-vous, Marseille c'est aussi 40'000 Rmistes et 12% de chômage", me répondait dare-dare le patron du Café L'Ascenseur, sis au pied des marches qui mènent à l'édifice. De quoi méditer. Et pourquoi l'athée que je suis se rend-il dans un lieu saint ? Oui, son marbre vient de Carrare, d'Algérie, et le concepteur a associé un clocher (Occident) à une coupole (Orient)... Il y a autre chose. Une vieille superstition. Avant de partir, il faut consulter l'Oracle. L'occasion donc de demander la protection de Notre-Dame, la "Bonne Mère", comme on l'appelle ici, allumer un cierge et en profiter pour parcourir l'histoire de la Ville résumée en un millier d'ex-voto rivetés aux murs de la basilique :

"Reconnaissance pour nous avoir préservé du choléra - 1884", "Pour avoir sauvé le steamer Obbia dans l'Océan indien - 1901", "400 tirailleurs calédoniens remercient Notre-Dame de les avoir protégés contre 3 attaques de sous-marins - 1918", "Pour le sauvetage du pétrolier Vendée - 1940", "Cette basilique a été préservée de la destruction par une protection manifeste de Notre-Dame - 1944", "Retour d'Algérie de notre fils - 1958"...

 

CAPITALE CULTURELLE Une épaisseur historique qui dissimule parfois l'ambition contemporaine. "Marseille est comme une femme bossue. Son mari l'aime, mais il a des réticences à la montrer à ses amis", a dit la veille le sociolgue Jean Viard lors de la présentation du programme du candidat socialiste aux Municipales, Jean-Noël Guérini... D'autres y croient : Marseille se bat pour être la Capitale européenne de la Culture en 2013.

...Allumer un cierge dans la basilique Notre-Dame n'a servi à rien. En plantant ma tente  à proximité de l'édifice (photo), j'ai cassé l'un des piquets porteurs. Il faut être moderne. Brico Loisir rend des services que Notre-Dame ne peut pas.

20:46 Publié dans a France | Lien permanent | Commentaires (3)

05 février 2008

Notre Mer ?

Et pourquoi pas Bahr ar-Rûm (mer des Romains) tant qu’on y est ?... Il faut l’admettre. Le titre de cette chronique grince. Il rappelle l’Union de la Méditerranée, si chère au mari de Carla Bruni. "Notre Mer" sonne latinocentriste. Pire, mussolinien !Au contraire.

Cette plateforme aimerait aller contre la "remontée" des nationalismes, la balkanisation des rivages, l’Europe forteresse, l'islamisme obstiné, le côte à côte devenu face-à-face. Car la Méditerranée n’est peut-être pas qu’une cicatrice.

Ainsi, de Marseille à Marseille, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, en bon Suisse (n’ayant pas le pied marin, je suivrai la côte, manque de pot, je supporte mal l’avion), faire le tour du sujet, narguer les frontières et rencontrer les Méditerranées catholique, orthodoxe, musulmane. La "Mer du milieu des terres" est d'une importance géopolitique centrale. Elle incarne les plus grands dangers comme les plus beaux espoirs. Elle mérite qu’on s’y attarde.

Pendant six mois, j’accosterai donc ceux que l’on n’entend pas depuis l’autre rive et raconterai cette Mer partagée entre la tentation de la fermeture et la nécessité d’assumer la pluralité que porte la mondialisation.

Devant moi, une carte de la Méditerranée au 1:6'000'000. France, Espagne, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte, Israël, Liban, Syrie, Turquie, Grèce… Des pays que je me réjouis d'effleurer. Avec l’entrain d’un Marseillais mangeant la bouillabaisse. Tantôt ouzo, tantôt anisette. Tantôt pin torturé, tantôt bleu Cézanne, j’essaierai de garder à l’esprit l'humanisme méditerranéen dont aimait parler l’enfant d’un quartier ouvrier d’Alger :

"Ailleurs, dans les cafés maures de la Kasbah, c’est le corps qui est silencieux, qui ne peut s’arracher à ces lieux, quitter le verre de thé et retrouver le temps avec les bruits de son sang. Mais il y a surtout le silence des soirs d’été..."

Albert Camus, L’Eté à Alger

11:02 Publié dans a France | Lien permanent | Commentaires (7)