04 octobre 2021

À nos filles…

Dix motards tournoient en même temps dans une sphère d’acier sous le chapiteau du Cirque Knie. Fin du numéro. Ils saluent autour de la piste. Applaudissements. Ils enlèvent leur casque… Regarde, papa ! Il y a une femme !

La veille, je retrouvais la journaliste Caroline Stevan qui présentait son nouvel ouvrage, Citoyennes ! Dans la préface, elle raconte pourquoi, pour une fois, elle s’était rendue avec ses deux filles à une manifestation, lors de la Grève des femmes du 14 juin 2019. Je lui demande une dédicace pour mon amoureuse (elle y était), je l’achète surtout pour que nos filles imaginent ces rues pleines, rugissantes, « vos roses n’effaceront pas nos bleus ! », « ras le viol ! », « d’habitude on range, aujourd’hui on dérange ! ».

Qu’elles n’oublient pas le monde d’avant, avec ses gouverneurs, ses gouvernantes.

Une semaine auparavant, je dévorais Les femmes aussi sont du voyage, un essai de Lucie Azema qui dénonce leur absence dans la tradition des « écrivains-voyageurs ». On les préférait dans les rôles de Pénélopes patientes, d’accompagnatrices passives, de « femmes-paysages ». L’autrice nous rappelle qu’Isabelle Eberhardt se déguisait en homme pour bourlinguer en Algérie, qu’Amantine Dupin écrivait sous un pseudonyme masculin (George Sand) pour être reconnue, mais aussi que le tout premier récit de voyage - un pèlerinage au Mont Sinaï en 381 de notre ère - est celui d’une femme.

Une histoire de fou.

Alors que la Chine a connu une impératrice au VIIe siècle, qu’une Déclaration des droits de la femme a été rédigée en 1791, il fallut attendre 1971 pour que les Suissesses aient le droit de vote. Comment faire croire à nos filles que quand j’avais leur âge, les Appenzelloises, les Glaronnaises, les Obwaldiennes, les Schwytzoises, les Saint-Galloises, les Urannaises et les Thurgoviennes n’étaient pas de vraies citoyennes?

Et comment expliquer aujourd’hui que les filles afghanes vont à nouveau être privées d’école, de droits, mariées de force à des vieillards?

Peut-être leur parler d’Emmeline Pankhurst, d’Antoinette Quinche, de Loujain al-Hathloul?

D’Eva Perón, d’Angela Merkel, de Jacinda Ardern?

JdeM75.jpgNotre aînée a passé sa première année près d’une place lausannoise qui s’appelait Saint-Laurent et qui s’appelle désormais « Place du 14 juin », en hommage à une grève et à l’inscription de l’égalité entre femmes et hommes dans la Constitution ; notre cadette a vu le jour l’année des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc…

Cette dernière interrompt mes rêveries, elle me chuchote à l’oreille - alors que Chanel Marie, la petite-fille de Fredy Knie Junior, présente son numéro de dressage de poney – que son « métier d’adulte », ce sera piloter des motos !

 

Article paru dans le Journal de Morges le 1er octobre 2021.

Commentaires

Très franchement, on a un peu l'impression que vous suivez le vent tel une feuille morte. Ne voyez-vous pas que tout le monde, beaucoup de femmes comprises, se sent un peu (beaucoup...) gavé par cette vague de féminisme outrancier ?
Cela dit, il y a des choses choquantes dans votre texte. La première, c'est que si on parle peu de femmes voyageuses, c'est qu'il n'y en a pas beaucoup. C'est donc une lapalissade...
"L’autrice nous rappelle qu’Isabelle Eberhardt se déguisait en homme pour bourlinguer en Algérie". Et comment aurait-elle pu faire autrement ? René Caillié s'est déguisé en musulman pour se rendre à Tombouctou. Comment aurait-il pu faire autrement ? Les voyageurs ne sont pas les bienvenus et bien accueillis partout. Souvenez-vous des remarques de N.Bouvier sur ceux qui ont disparu dans les montagnes perdues entre l'Iran et l'Afghnanistan. Vous devriez lire les livres de Sarah Marquis...

De plus, vous vous payez le luxe de ne pas parler d'Ella Maillart, ni d'Alexandra David-Néel (qui a beaucoup voyagé, mais toujours subsidiée par son mari, peut-être est-ce cela qui vous dérange ?).

1971, pas 1981. Et la Suisse est probablement le seul pays au monde à avoir accordé le droit de vote aux femmes démocratiquement, avec le corps électoral correspondant alors à sa Constitution. C'est peut-être plus tard qu'ailleurs mais au moins c'était un choix assumé par la majorité, ce qui me semble avoir beaucoup de valeur. Idem pour le "mariage pour tous" suisse relativement au même droit en France, imposé par une poignée d'oligarques.

En un mot comme en cent, votre billet est un modèle de conformisme assez affligeant...

Écrit par : Géo | 02 novembre 2021

Bonne nouvelle, les commentaires ne sont pas fermés...
Figurez-vous que l'on parle beaucoup d'Isabelle Eberhardt ces temps-ci. D'abord dans "Passé Simple" : Isabelle E, une femme libre. Qui se convertit avec délectation à l'islam, religion bien connue pour offrir une place de choix aux femmes en matière de liberté. Enfin, il semble que ce n'est pas ce qui l'a empêchée de faire ce qu'elle voulait, mais cela n'avait pas grand-chose à voir avec l'islam. De plus, on peut voir une photo d'elle en marin à Genève, avant qu'elle ne parte pour Dar el Islam. C'était donc son choix et non une obligation, en tout cas à Genève...

Et je retrouve sa trace dans le dernier livre de Stephen Smith, un des meilleurs connaisseurs de l'Afrique contemporaine à ma connaissance.
Page 94 de "la ruée vers l'Europe".
"Hors contexte local, la popularité de la charia et des leaders ou mouvements mis à l'index par l'Occident - hier Oussama Ben Laden, aujourd'hui L'Etat islamique et Boko Haram, dont le nom dénonce l'éducation occidentale comme religieusement interdite aux musulmans - n'est pas facile à comprendre. Mais de l'extérieur, il est aussi difficile de s'imaginer à quoi un quotidien ressemble quand tout s'achète et tout se vend, du permis de construire à la vertu d'un fonctionnaire ou d'une fille, jusqu'aux diplômes; quand un gouvernement local ne se réunit qu'une fois par an, le jour du transfert de l'allocation fédérale censée financer ses activités annuelles; quand, à la requête d'un cacique local, les forces de l'ordre rasent un quartier et tuent aveuglément pour punir ses habitants de leur "complicité" avec un rival politique. Dans ces circonstances, on ne demande pas mieux que de se réfugier - comme jadis l'aventurière Isabelle Eberhardt, alias Si Mahmoud Essadi - "Dans l'ombre chaude de l'islam".

Que serait Isabelle E aujourd'hui ? Croupirait-elle dans un camp kurde au N de l'Irak ? Serait-elle morte dans un attentat suicide ?
PS. A lire absolument : "La ruée vers l'Europe" de S.Smith

Écrit par : Géo | 09 décembre 2021

Les commentaires sont fermés.