13 juin 2020

Coronavirus: lettre aux aînés

Le calme est revenu dans «notre» chambre, enfin, celle qu’on nous a prêtée en attendant de pouvoir redormir dans la vraie nôtre, à Reverolle. Il y a ici une carte du monde sur le mur, l’Inde est comme une dent de requin, toute jaune, et la Suisse est vraiment minuscule… mais chut, c’est dodo.

Fini donc, le 15 avril. Et vous n’étiez pas là. Alors je vais vous raconter, en chuchotant, pour ne pas me faire gronder.

J’ai eu un gâteau d’anniversaire en forme de poisson, avec une grosse bougie en forme de «3», un masque de lion, des flûtes à l’apéro, du saucisson dans le papet (j’aime l’Inde mais j’aime aussi bien la viande), de la peinture qui part quand on en met sur les habits et surtout une magnifique draisienne rouge.

Je me souviens – les photos, ça aide – je revois ma grande sœur Eve qui soufflait ses quatre bougies à Badami, en Inde. C’était il y a quelques semaines. Papa et maman n’avaient pas trouvé de magasins de jouets (pas un seul jouet dans toute la ville, vous imaginez?). On avait fait sans et c’était très bien. C’était l’époque où on nous disait qu’on serait dans vos bras dans trois mois… et puis il y a eu le virus.

Les hôtels qui nous refusaient, à cause du virus, les passagers qui nous fuyaient dans le train, à cause du virus, toutes les choses qu’il ne fallait plus toucher, à cause du virus. Surtout l’avion qu’il a fallu prendre au plus vite, la veille d’un couvre-feu qui devait durer un jour et qui va encore durer au moins jusqu’en mai.

On a de la chance, on est en Suisse, personne n’est malade autour de nous, on nous a prêté un bel appartement avec un grand jardin, on a des flûtes, du saucisson, une draisienne… mais je n’ai toujours pas pu sauter dans vos bras. 

Je vous ai vus, il a quelques jours, près de la forêt, mais de loin, à cause du virus, et puis cet après-midi, sur l’écran du téléphone de papa: vous me chantiez «joyeux anniversaire», c’était rigolo, mais je sais bien que vous n’aimez pas trop ça, les téléphones avec l’image. Moi non plus.
Moi, je veux m’asseoir sur tes genoux, grand-papa Walti, et que tu me chantes «en bateau, Mamie», même si tu as encore un peu mal à l’épaule, je veux, grand-maman Anne-Lise, que tu me racontes l’histoire de Franklin qui a peur de faire du vélo, j’aimerais regarder les animaux de la savane à la télévision, couchée sur ton ventre, grand-papa, et puis m’endormir avec ta main sur le front, grand-maman.

Bientôt, tout cela sera de nouveau possible, me répètent papa et maman… Je peux attendre, je suis une grande, j’ai trois ans (je sais faire le chiffre avec les doigts), mais c’est long.

Dans la nuit, je pense à vous, et puis aussi à ma petite copine de Badami, celle avec laquelle je jouais autour du temple de Shiva, près du lac. Comment elle va? Papa m’a dit que toutes les rues étaient vides maintenant. Il ne doit donc rester que les cochons, les singes, les vaches, les chiens, les poules, les rats, les chevaux, les… j’aimerai donner un jouet à ma copine de Badami.

Prenez soin de vous, grand-maman et grand-papa, je vous fais un grand sourire-grimace, comme sur les photos qu’on vous envoyait durant le voyage, je vous aime, et ma sœur Eve aussi, même si elle dort déjà tout contre moi…

Votre Alice

Publié dans La Côte le 17 avril 2020