12 novembre 2017

La montagne accouche d’un sourire

Ma grand-mère ne jurait que par le psaume 121 - Je lève mes yeux vers les montagnes. D'où me viendra le secours ? - et je dois ici le confier, j’affectionne beaucoup la seconde strophe de l’hymne national suisse : Loin des vains bruits de la plaine, l’âme en paix est plus sereine... Hélas pour moi, je ne suis ni croyant, ni patriote.

Il faudrait avoir le courage de rendre feuille blanche.

Commander des « swiss rösti » au camp de base de l’Anapurna. Traverser de part en part la Cordillère Blanche et n’en garder aucun souvenir. Diluer un litre d’éthanol pur avec un peu de neige au camp de base du Mont Belukha. Faire l’amour au sommet du Mont Tendre. Haïr le business bédouin du Mont Sinaï. Tomber amoureux d’un sommet pakistanais uniquement pour sa musicalité : Rakaposhi. Payer pour courir pendant plus de dix heures, entre La Fouly et Verbier, avec mon prénom et un matricule à trois chiffres agrafé sur le ventre.

Un papier de taiseux. Un titre, et puis c’est tout.

Laisser fantasmer le citadin. Troquer ces mauvaises phrases contre une photographie argentique. La paire de mains calleuses d’un paysan de montagne. Un gros plan sur le regard clair d’un vieil alpiniste. Il faudrait surtout ne pas leur donner la parole. Les montagnards sont toujours très décevants lorsqu’ils veulent mettre des mots sur leur passion.

La montagne est Paysage, et donc Beauté. Silence, et donc Solitude. Effort, et donc Transe. Tout est dit, tournez la page.

Elle résiste, refuse de s’allonger sur mon écran d’ordinateur, dans sa globalité, son harmonie, son unité. J’aimerais pouvoir déposer ici un peu de musique - pas du jodle - le dévalement d’une pierre, son écho, rien de trop explicite, le cri d’un Choucas, le sifflement d’une marmotte, une légère brise dans l’herbe, le crissement des pieds dans la neige.

La montagne résonne comme ces films bouleversants dont on ne sait parler.

Elle séduit, trop facilement, trop naturellement. Alors forcément, elle ment. Elle est hiver, elle est été. Elle est paradis, elle est enfer. Elle est liberté, elle est prison. Elle est désert, elle disjoint,  désunit. De l’ordre de l’éparpillement. Inspirer, expirer, faire le vide. Être comblé. Et au sommet, ne rien trouver d’autre à dire que : Fait pas bon être aveugle, hein ?

Heidi est née de la dépression d’une romancière zurichoise.

Comment transcrire ce mélange de frissons, de sueur, de vertige et de fatigue ? Comment me mettre à la place d’un rocher, d’un bouquetin, d’un névé ? Comment ne pas devenir touriste en veste matelassée, randonneur à bâtons télescopiques, pire, trailer trimballant son sac-gourde sur un maillot moulant de finisher ?

De la tectonique, rien de plus.

La montagne, une place de jeux. Ses réserves naturelles, des usines à chlorophylle. Ses espèces réintroduites, des animaux en conserve. Ses paysans, des vachers polonais, des subventions fédérales. Ses hameaux, de bonnes affaires immobilières, des vacanciers hollandais. La montagne est matérialiste, raciste, machiste, alcoolique. Toupin, bredzon, Unspunnen, botte-cul. Héliski, trottin’herbes, enclos à lamas, télésièges débrayables huit places…

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Il y eut pourtant ce jour d’octobre.

Avoir vu, semaine après semaine, s’installer la plus belle des saisons. Entre les brumes de la plaine et les blancs hauts de forme, soudain, de l’or, du cuivre et du bronze. La Tour de Mayen et la Tour d’Aï lavées par la pluie. Un trou dans le ciel, la lumière inouïe du soir. Et laisser descendre mon troupeau. A son rythme. A mon rythme. Une dernière fois.

En lisière d’une forêt d’automne, des centaines de moutons piétinent un parterre de feuilles mortes.

Un hommage à la montagne, une commande du Temps, "T Magazine", novembre 2017.