10 mai 2017

Je viens d’un pays de taiseux

Je viens d’un pays où les visages sont des masques, seuls les yeux bougent, les corps sont des pantins aux gestes lents, aux démarches mécaniques.

Je viens d’un pays qui dissimule volontiers tout ce qui touche à la mort, la maladie, la pauvreté, et puis la sexualité, ce sont des choses qui restent en dedans, et peuvent causer ensuite de surprenantes maladies.

Je viens d’un pays qui se plaît à glisser des bâtons dans les roues de l’audace, propage la hantise des têtes qui dépassent, des discours trop définitifs, un pays qui enseigne dès l’enfance à se faire petit, à rester poli.

Un pays de taiseux introvertis, de modestes indécis, de méfiants consensuels et d’épicuriens inquiets. A peine un hochement de tête dans les transports publics, un bonjour discret au comptoir des bistrots.

Si quelqu’un parle vite, parle fort ou parle beaucoup, on se referme, on se méfie et se dit : qu’a-t-il à prouver celui-ci ?

Je viens d’un pays qui ponctue ses phrases de points-virgules, pour ne pas avoir à choisir, de points de suspension, pour ne pas avoir à clore, surtout pas de points d’exclamations, pour ne pas déranger, ne pas s’imposer

Un pays qui s’exprime par litotes, « je ne suis pas forcément contre », périphrases, « ce n’est pas que je n’aime pas mais je suis forcé d’admettre que ce n’est pas ce que je préfère », tautologies, « on verra ce qu’on verra », interjections, « oh…  bof… », formules creuses, « ma foi, voilà quoi ».

Le dialecte de ce pays identifie les bavards, les « batoilles », les « barjaques », sait apprécier le bagou, la « mordache »… mais seulement chez les autres.

Je viens d’un pays qui préfère s’exprimer par bulletin secret, dans l’anonymat d’un isoloir, pour élire un porte-parole. Un pays qui borde ses jardins de haies de thuya, qui flanque ses immeubles de digicodes, et ses rues de panneaux rabat-joie : Propriété privée, Accès fermé au public, Ayant-droit exceptés, Défense d’entrer, Chemin sans issue.

Un pays dont la publicité la plus populaire montre trois vachers taciturnes refusant de divulguer la recette de fabrication de leur fromage...

Un pays qui lutte pour préserver à tout prix son secret bancaire.

Un pays qui reporte la responsabilité de son mutisme sur un occupant de jadis venant d’un autre coin de pays, parlant une autre langue, croyant en un autre dieu, plus austère, réformé, plus modéré, un occupant qui aurait inculqué, trois siècles durant, l’art de la dissimulation et de la dénonciation.

Je viens d’un pays qui vénère la solitude, cette prétendue liberté, la contemplation des espaces muets : lacs tranquilles, forêts ombragées et glaciers inaccessibles…

Cette nuit, j’ai fait un rêve.

Un rêve éclaboussé de tous ces mots contenus depuis trop longtemps qui exploseraient ainsi aux visages de tout un pays qui se verrait dès lors inondé de déclarations d’amour et de compliments spontanés et de coups de gueule et de coups de cœur et d’encouragements et de confessions et de ras-le-bol et d’émerveillements et de…

Au recommencement serait le Verbe.

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