06 avril 2017

Jamais entendu parler de Saint-Kilda?

st-kilda-dun.jpgGoogleMaps vous propose sept minuscules confettis mal découpés, sur un fond bleu azur. Il faut dézoomer trois fois pour voir apparaître d'autres terres, plus proches, des îles écossaises, à trois heures de haute mer, si la météo est bonne.

Ils s’appelaient MacDonald, Ferguson, MacCrimmen, Gillies ou MacQueen. Ils n'avaient jamais rien vu d'autre que l'archipel de Saint-Kilda. Ils chassaient le fulmar au lasso, elles filaient la laine de leurs moutons. Des hivers de huit mois, de la brume, des orages, pas un seul arbre, de la tourbe, des rochers tranchants...

... et pourtant, un bout du monde qui laisse songeur: autarcique, égalitaire, sans chef ni loi, sans argent ni impôts, sans armes.

En 1930, les 36 derniers Saint-Kildiens se résignent à rompre le lien du sol, à trahir les aïeux. Ils demandent leur évacuation au Secrétaire d'Etat pour l'Ecosse, parce que l'hiver est trop rude, parce qu'il n'y a plus à manger, parce qu'il n'y a plus de jeunes, parce que… «ce n’est plus possible».

Bulliard_reduit.jpgAujourd’hui, ces îles sont un sanctuaire labélisé UNESCO, foulé par des militaires, des ornithologues et quelques touristes réalisant ce «voyage d’une vie», comme l’auteur fribourgeois Eric Bulliard qui signe avec L’adieu à Saint-Kilda un excellent premier roman.

Roman ? Parlons plutôt de quinze chapitres mêlant récits historiques, envolées romanesques et carnet de route, puisque l’écrivain porte tour à tour ses deux casquettes, de journaliste et surtout d’auteur. «Même si la base historique de ce livre est réelle et fondée sur cette documentation [deux pages de bibliographie], les dialogues, certains faits et personnages relèvent de la fiction», avoue-t-il dans l'épilogue.

sk5.jpgSon décor est solide. Eric Bulliard aime de toute évidence les sources de première main, les traces écrites, ces documents porteurs d’âme. Il puise son inspiration dans un cliché noir-blanc de 1880, un article du London News, du Glasgow Herald, le journal intime d’un enseignant nommé George Murray ou l’inscription gravée sur une tombe de l’île.

Ses personnages aussi sont consistants. Empathique à l'extrême, l’auteur questionne leur quotidien, élémentaire, répétitif, pieux, digne, taiseux. Que se sont-ils racontés, entre eux, pendant tant d’années ? Pouvaient-ils imaginer qu’une autre vie était possible ? Etaient-ils heureux ?

Enfin, le récit de son expérience sur l’île (un voyage qui a l’audace de ne durer qu’un seul jour !!!) nous épargne l’habituelle prose arrogante de l’écrivain-voyageur. Pétri d'autodérision, Eric Bulliard laisse une place au sac à vomi, à la pluie continue, à la brume qui couvre ces paysages de carte postale, aux pantalons Northface trop grands et aux sangles d'un sac mal ajustées. Il trouve ainsi son rythme, un souffle, une alternance entre anecdotes hyper réalistes et commentaires moqueurs.

Les pages les plus percutantes racontent les journées qui précèdent l’évacuation : la difficile prise de décision (magnifique premier chapitre!), le silence pesant du dernier repas, les enfants qui jouent à la lumière du dernier coucher de soleil, la dernière marche vers le débarcadère, les baluchons, les moutons et ces 36 Saint-Kildiens qui s'en vont pour de bon, le 29 août 1930 à 8 heures du matin : «la fin d’une civilisation, la fin d’un monde, la fin d’une utopie».

« Dans chacune [des maisons], ils ont laissé une Bible, ouverte aux pages de l’Exode, et une poignée d’avoine. Ils ont ranimé les foyers de tourbe. Ils brûleront quelques heures. Après, pour la première fois depuis des milliers d’années, le feu s’éteindra sur Saint-Kilda. »

 

Journaliste à La Gruyère, Eric Bulliard rejoint, avec L’adieu à Saint-Kilda, la famille des écrivains critiques littéraires (Julien Bürri, Anne Pitteloud, Anne-Sylvie Sprenger) ; il se fond surtout - en compagnie d’Aude Seigne, Alexandre Friederich, Bruno Pellegrino ou Philippe Rahmy - dans la rafraichissante et nouvelle vague des écrivains-voyageurs suisses !

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Eric Bulliard, L’adieu à Saint-Kilda,

L’Hèbe, 2017, 239 pages.

03 avril 2017

De retour à la campagne

On se dit : tout de même, fini le choix entre dix théâtres, dix salles de concert et une foule de potes potentiels, finies les sorties à l’improviste, finis le sourire des mendiants, le vertige des passantes, la démarche flottantes des banquiers et des toxicos, le boucan, les cris, la vie quoi !

On se dit : Suis-je vraiment prêt pour prendre une retraite anticipée, commettre un suicide social ?

Et puis c’est là, après une dizaine d’années passées à Lausanne… et quel bonheur.

Se faire réveiller le matin par un silence assourdissant, ou le choc des fronts de cinq moutons qui broutent et luttent dans un petit enclos voisin. Ouvrir de vieux volets craquelés et voir un champ qui respire profondément, un château enfantin avec son donjon et ses quatre tourelles, un lac, un ciel immense et de la neige qui deviendra bientôt printemps.

Avoir de la nature qui pousse juste de l’autre côté de la porte-fenêtre. Dans un jardin (encore) en friche, découvrir, avec le retour des beaux jours, de belles couleurs du côté d’un prunier d’ornement, d’un pommier du Japon et d’un forsythia. Surprendre, entre des herbes folles, du thym citronné, du romarin, de la ciboulette, de la sauge et de la menthe marocaine. Finir de remercier le précédent locataire pour les framboises, les mûres, les groseilles et les fraises à venir.

Ne plus devoir faire trois fois le tour d’un quartier de rues à sens unique pour trouver une place bleue réservée pour les macarons C ; vivre sans rideaux simplement parce qu’il n’y a plus cinq étages d’êtres humains qui entourent l’appartement ; saluer chaque jour mon voisin Gilbert dans sa belle salopette rouge ; avoir une porte qu’on ne fermera pas souvent à clef ; tailler une vigne grimpante qui pleure à grosses gouttes ; se coucher dans l’herbe ; admirer les Alpes qui rosissent le soir.

Alors oui, plus de boulangerie, plus de grand magasin, plus de Poste, plus de librairie, plus l’embarras du choix entre un bistrot bobo, une pinte vaudoise et un café vegan-friendly…

Mais un petit chemin de fer dont la petite gare est plantée au milieu d’un champ, et puis un étonnant self-service 24 heures sur 24 pour d’excellents poulets fermiers, une cabane de pétanque mondialement connue (dans la région), un café ouvert un soir par semaine et le Domaine du Moulin qui a pour devise « drink, live, laugh »…

En fait, durant les jours qui ont suivi le déménagement, une seule chose m’a vraiment perturbé. Mon village vit hélas avec son temps. Inutile d’aller acheter du lait directement chez le paysan voisin : il n’y a plus d’éleveurs bovins ici.

Pour montrer une vache à ma fille, il faut aller jusqu’au village voisin.

Et peut-être faudra-t-il bientôt aller beaucoup plus loin, puisque la moitié des producteurs d’« or blanc » de mon canton prévoient de vendre leur cheptel d’ici cinq ans…

A quand des « berlingots équitables », comme il s’en vend en France ? Quand nous donnera-t-on enfin la possibilité d’acheter notre lait à son prix juste ?