28 octobre 2016

Partez voir les bêtes !

Rares sont les ouvrages qui trouvent les bons mots pour dire la « beauté insolente » du monde. La jeune auteur belgo-suisse Anne-Sophie Subilia y parvient dans un roman paru cette année : Parti voir les bêtes.

file6qi8ezoa4msej2q51sx.jpg

Voilà un monde qui sent, pas la bougie parfumée, le petit veau encore tiède de l’après-midi, un monde qui s’écoute, pas le roulement des tronçonneuses, les clochettes à travers les carreaux de la bergerie, un monde qui se touche.

On referme ce livre avec, justement, une furieuse envie de partir voir les bêtes, comme le grand-père du protagoniste qui « s’enfonçait dans les bois, sans provisions ni rien, et revenait à la tombée du soir les bottes crottées et la couperose aux joues ».

L’intrigue est simple, elle ne suffit à faire le livre. Parti voir les bêtes, c’est d’abord une langue fabriquée pour le plein air et un regard sur ce qui nous reste de paysage.

Paysage sans paysan. Le grand-père, « avec sa main que les années dehors, les cordes et le savon avaient usées », dit d’une « voix pleine de fissures » au petit-fils : « C’est plus la peine que t’apprennes à te servir de mes outils, on vend la ferme ».

Paysage mité. Le village imaginé par l’auteur est caricatural, avec son rond-point, ses bus à deux étages, son champ de fleurs en self-service, sa petite école reconvertie en logements et ses gabarits pour futures maisons mitoyennes avec garage en sous-sol, jardin carré, piscine gonflable, robot tondeuse…

Il y a dans ce livre une déambulation qui rappelle celles du poète Philippe Jaccottet. Anne-Sophie Subilia lui a consacré un mémoire universitaire. Elle montre la même attention émerveillée aux éléments familiers, le même don de tout rendre précieux. Une mésange bleue ? « Douze grammes, et ça passe la nuit dehors ! »

Il y a des ingrédients du  nature-writting, un genre inspiré par l’écrivain-philosophe américain Henry-David Thoreau. L’environnement est un acteur à part entière, pas seulement un décor pour l’expérience humaine.

Il y a aussi du François Terrasson, ce grand questionneur de notre rapport à la nature, de notre perte du lien sensoriel avec elle, de notre obsession à la dompter.

Il y a surtout du Kenneth White, l’initiateur du concept de « géopoétique ». La jeune auteur a fréquenté à Montréal « La Traversée », une branche de l’Institut international de géopoétique. Elle en garde une perception globale du réel, alliant poésie et sciences exactes, soucieuse du corps autant que de l’esprit. Ainsi, le héros du livre devient, plus que le personnage central, un outil cher aux « géopoètes » : la marche.

« Ce pas agit et se faufile en toi. Tu lui confies ton errance. Il devine à ta place ce dont tu as besoin maintenant […] Ce pas vous rapièce, toi et la grosse masse ivoire thumb-large_subilia_140x210_102.jpgdu ciel. Ce pas comme une aiguille à coudre. Ce pas, qui est la plus ancienne conquête humaine ! »

Anne-Sophie Subilia, Partir voir les bêtes,

éditions Zoé, 2016.

Photo : Bertrand Rey

15 octobre 2016

Le cycle de la vigne, le cycle de la vie

Tout est allé si vite. L’impression que c’était hier. On avait bien fêté, bien mangé, bien bu, bien ri, même chanté, chacun était reparti chez lui. On avait la paix. On faisait de l’ordre, on remettait en état, on rangeait les choses à leur place. On allait prendre du bon temps, rester tranquille à la maison. Du temps vide pour peupler le présent d’avenir et de passé…

Tailler, parcourir toutes les lignes, une à une, visiter tous les ceps, un à un, des jours, des mois solitaires, célibataires, la grosse veste, les gros souliers, la bise noire contre la joue, la goute au nez, le silence feutré, le couinement du sécateur électrique et comme un goût de fil de fer au fond dans la gorge.

Espérer pourtant que l’hiver dure, dure encore, que la nature ne se réveille pas trop tôt.

Mais quand reviennent les couleurs, dans les champs, dans les vergers, dans les jardins, se surprendre à verser une larme. Comme la vigne.

La sentir souffrir en dedans, se déchirer, s’ouvrir, accoucher.

Le miracle des premiers bourgeons. Une odeur de miel et de tilleul.

La vie en est à ses balbutiements, elle s’ébat devant nos yeux. Elle est à peine là qu’on a déjà peur de la perdre, peur des saints de glace, peur des insectes, peur des champignons, peur du sec, peur tout simplement. On imagine tous les dangers, tous les prédateurs, on se prémunit, on anticipe, on pronostique, on regarde le ciel, on sonde les nuages, le vent, on estime la terre.

Un jour, elle fleurit. Il faut venir tout près d’elle et se pencher pour le voir.

Et puis le temps s’accélère, les jours grandissent, ils sont encore trop courts, il y a tant à faire, la vigne est une liane, elle pousse, elle pousse, tous les jours, elle ne fait que pousser, même la nuit, on en fait des cauchemars, on l’entend pousser, elle ne nous laisse pas dormir, on veut la maîtriser, la diriger, on lui court après, on est dépassé - ébourgeonner, effeuiller, égrapper, défeuiller - il y a tant à faire.

Un beau jour, on s’en veut, on s’aperçoit qu’on a fait qu’étouffer ses élans, ses envies.

Toute une vie contre-nature.

On a deux mois de torpeur pour laisser faire, attendre.

En secret, on craint encore, l’orage, la grêle, la pluie, le chaud, les étourneaux. On ferait n’importe quoi pour que rien ne lui arrive. On pose des filets. On tire contre le ciel. Sans trop y croire.

9900_Lavaux_vendanges_dezaley.jpgEt puis, ça devait arriver, c’est devant nous, devant vous, ça sent le fruit mûr, mature, gonflé, doré, adulte.

Dans quelques jours, il sera fin prêt, il sera là, on lui dira adieu, en haut de la ligne, à la va-vite, sans trouver les mots. Il y aura un grand bruit de moteur, il sera loin.

Et nous pas tant bien, un peu orphelins.

Le voilà dans d’autres mains.

Il vieillira bien ou mal, ma foi, on aura fait ce qu’on a pu.

Il ne nous restera que les couleurs de la dernière et plus belle des saisons.

Il vieillira bien ou mal, ma foi, on aura fait ce qu’on a pu.

Il ne nous restera que les couleurs de la dernière et plus belle des saisons.