23 juillet 2016

Pourquoi être devenu écrivain ?

Réponse à cette question posée dans le cadre d'un tandem littéraire lors du Salon du livre et de la presse de Genève 2016 :

 

La faute à un Piaggio de 1978 avec des roues à rayons et un grand autocollant « Skateboarding is not a crime », un vélomoteur acheté d’occasion à un Egyptien de Renens, Mansour Farag Waguih, son nom était inscrit sur ma carte grise.

La voiture est confinée, la moto est brusque et le vélo se laisse distraire par le muscle. Le boguet, lui, se conduit d’une main, casque pendu au guidon, trente kilomètres à l’heure au plat, un peu plus si on se penche en avant, quinze, vingt ou trente minutes de contemplation à pleins poumons, ce qu’il faut pour rêver juste, rêver éveillé, s’imaginer un autre, plus vaste, apercevoir la mer, à une quinzaine d’heures de route, et que dire de la nuit, ce petit halo de vie concrète sur le bord de la chaussée.

Ce sont ces heures de disponibilité qui m’ont fait écrivain.

Ou pas.

La question « Comment êtes-vous devenu écrivain ? » revient souvent. La plupart du temps, je réponds : c’est la faute à un excédent de vécu, un an et demi de voyage solitaire en Asie et en Afrique, entre 2001 et 2003, un vécu qu’il a fallu formuler et fixer pour pouvoir le digérer et le partager… A force de le répéter, j’ai fini par y croire, mais c’est faux. Les voyageurs pondent rarement des livres. Et jamais, depuis que je ne voyage plus vraiment, l’écriture ne s’est autant imposée à moi.

Alors quoi ?

D’abord, il y a un livre, à 17 ans. Entre une étude de fonction du deuxième degré et un documentaire sur les civilisations précolombiennes - prends ça dans ta gueule ! - Moravagine de Blaise Cendrars. C’est sa faute si je ne suis pas aujourd’hui microtechnicien. Je ne résiste pas à l’envie de recopier ici quelques lignes de sa postface :

« Travaux forcés, vie de bagne durant de longs mois alors que les trains roulent, que les bateaux vont et viennent, et que je ne suis pas à bord, et que des hommes et des femmes se réveillent, et que je pourrai être là pour leur dire bonjour. Il faut vraiment avoir une réserve énorme de bonheur emmagasiné pour se mettre délibérément dans cette situation d’outlaw qui est celle des hommes de lettres dans la société contemporaine ».

Un voyage et un livre ? C’est un peu plus compliqué que cela.

Au commencement, il y a, je crois, une conscience précoce de la mort. De la mienne et de celle des autres. Quand on est immortel, on pratique un métier, on achète des objets, on part en vacances. Quand on se sait mortel, il y a d’autres urgences, il faut planter des cerisiers, faire des bébés et écrire des lettres, des poèmes, des romans.

Il y a aussi un constat pessimiste sur la capacité des être humains à communiquer entre eux, à se comprendre. L’écriture et la lecture sont à cet égard l’exception. Ils sont la discussion idéale. Un émetteur cherche ses mots, des mois durant, personne ne l’interrompt. Le récepteur n’a ensuite rien d’autre à faire que les absorber, s’en imprégner, des heures durant, à travers les siècles, à travers les continents. Puis les rôles s’inversent.

Il y a hélas des causes plus sournoises, cathartiques, névrotiques : régressions narcissiques, fantasmes de permanence, mécanismes de défense, troubles obsessionnels compulsifs…

Il y a surtout un engagement - ne riez pas - un engagement diffus, nébuleux, mais un engagement tout de même contre tout ce qui est prévisible, tout ce qui est gâché, tout ce qui est laid et bruyant, tout ce qui est simpliste et brutal.

Quand j’écris – même si c’est pour évoquer un archipel du bout du monde ou une vieille actrice oubliée – j’ai toujours mal à mon actualité, à ma Suisse, pauvre, esseulée et dépressive, à ma Syrie, ma Libye, mon Congo, mal à mes femmes violées, mes hommes torturés et mes enfants privés d’enfance.

01 juillet 2016

Cacher le soleil avec la main

C’est parfois sur le chemin du retour, marchant au bord d’une route asphaltée, par 35 degrés à l’ombre, sans ombre… que se précisent de vagues intuitions : dans une heure ou deux, je serai à nouveau en ville et il ne subsistera rien de cette autre vie possible, là-haut, le vertige, le silence feutré, la paix.

Dans la nature, je me dissous, je suis comblé, ravi, mais pas fécondé. J’essaierai de fixer quelques impressions, les soustraire à la fuite du temps… en vain.

C’est comme être bouleversé par un film, sans trouver les mots pour en parler.

Cette nature, je l’ai eue dans les cuisses, les tympans, les pupilles, j’ai humé son air, sué sur ses courbes, siesté sur l’un de ses replats, bu son eau, elle m’a traversé de part en part, mais pas une phrase, pas un mot. Elle refuse de s’allonger sur le papier.

Je pourrais m’asseoir dans l’herbe et peindre, avec des pigments naturels et l’eau des ruisseaux. Enregistrer des ambiances sonores. Ou donner dans l’art conceptuel, suspendre ma paire de Salomon aux murs d’une galerie, et dire : voilà ma nature !

En écriture, il est plus difficile de sublimer son impuissance.

Ce n’est pas qu’une question de lexique. C’est une erreur de perspective : je n’ai jamais su me mettre à la place de l’herbe, du vent, de l’aigle.

La cervelle n’est pas l’organe privilégié du contact avec la nature, elle en est plutôt le filtre. Elle ne sait la saisir dans sa totalité, son unité.

J’appréhende la nature comme un touriste, un randonneur, pire, un sportif. Plus compétents sont les chasseurs, les bûcherons, les garde-forestiers. Je me crois supérieur car libre de la contempler – sans fusil, sans tronçonneuse, sans mandat – mais c’est l’inverse.

Lorsque je suis parmi les éléments, je me recroqueville sur l’homme, et donc sur moi-même. Les paysages défilent sur ma rétine, je n’en retiens que des aspérités superficielles : indications de sentiers pédestres, mantras tibétains, bâtons télescopiques… Je note ce que je sais plutôt que ce que je sens.

expo_2006_hainard_portrait_l.jpgLes mots justes, je les trouverai finalement dans l’un des essais, hélas méconnus, du graveur animalier genevois Robert Hainard :

« Le chasseur primitif, entraîné à apprécier une empreinte à peine marquée, l’herbe froissée, à reconnaître dans la pénombre l’ondulation d’une échine, à coordonner tout instinctivement le mouvement de son bras projetant la sagaie et celui de l’animal en fuite, était merveilleusement apte à saisir la réalité plastique dans sa mouvante unité. L’homme moderne, habitué à tout traduire en mécanismes, pièces détachées, définies, rigides, morcelant les choses en mots et en signes, abruti de bruits industriels et de publicité, de panneaux énormes, de lettres de feu, ne voyant plus que ce qui est signalisé en noir sur blanc, en est toujours plus incapable » (Défense de l’image, 1967).