15 décembre 2015

Nuit de « swarming » dans le Jura

- Si tu glisses là-dedans, c’est pas l’ambulance, c’est le corbillard qu’on appelle !

Ils sont six, six hommes au lieudit « La Petite Chaux », six lampes frontales par -6°C dans une forêt moussue, près du col du Marchairuz. Six chiroptérologues au milieu de la nuit, près d’un gouffre profond de trois cents mètres qui héberge des centaines de chauves-souris. C’est une nuit de « swarming », une nuit de rut, elles seront des centaines à se retrouver ici pour se reproduire.

L’un est chargé de libérer les chiroptères pris dans les filets qu’ils ont tendus tout autour du gouffre et les glisser dans de petits sachets de tissus. Il est le garde-génisses des Begnines, l’alpage voisin, il vit avec une femme universitaire et un enfant de six mois. Il connaît bien Maïté, du Pré de l’Haut Dessous, près du col du Mollendruz, l’une des seules bergères indépendantes du Jura.

plecaur2.jpgLe second porte un bonnet de laine turquoise, des lunettes fines et une barbe d’un mois. Il a le mandat de l’inventaire, l’autorisation du canton et un vaccin contre la rage. Il est celui qui manipule les cinq espèces de chauve-souris que nous verrons cette nuit : l’Oreillard roux, une verrue près de l’œil, le Murin de Bechstein, de gigantesques oreilles, le Murin de Daubenton, de grosses pattes, le Murin de Natterer, un long tragus, et le Murin à moustaches, le seul à émettre des cris audibles. Il les pèse sur une balance électronique : entre cinq et sept grammes. Il mesure la taille de leurs phalanges, de leur épididyme, de leurs testicules. Il relève le numéro de la bague prise dans leur avant-bras, ou leur en pose une, délicatement : matricule « G2821 ».

Assis sur une chaise de camping, le troisième reporte scrupuleusement les observations du second dans un tableau à quinze colonnes.

Les trois derniers sont de jeunes amoureux de la nature. L’un photographie les spécimens capturés, il est déjà connaisseur et rêve de voir un jour la Grande Noctule - cinquante centimètres d’envergure ! - on en voit paraît-il parfois au col de Jaman. L’autre a eu la bonne idée d’amener un cake au chocolat. Le dernier, hélas, je ne m’en souviens pas.

Assis sur une pierre, le peintre animalier genevois Pierre Baumgart est aussi de la partie. Il tient une chauve-souris dans la main gauche, un crayon dans la droite. Il n’a que quelques minutes pour finaliser son croquis, histoire d’éviter qu’elle ne souffre du froid. Sa créature est un pur produit de science-fiction, on la dirait inventée par Giger !

Les voir de si près, c’est un spectacle inouï. Dire qu’on les clouait aux portes des granges pour conjurer le mauvais sort. Dire qu’elles sont aujourd’hui menacées de disparaître, à cause des pesticides, de la densification des habitations, de l’agriculture intensive, de la fragmentation forestière…

Au milieu d’une nuit de septembre, j’entends pour la première fois le brame d’un cerf.