03 octobre 2015

La salamandre et le bol de cornichons

La pluie efface la ligne blanche, la buée condamne le pare-brise, les essuie-glaces font ce qu’ils peuvent. Pas un chat, la nuit rien que pour nous. Suivre Vernier, Meyrin, Satigny, Russin, Dardagny, une petite route à gauche, ralentir, ne pas les écraser (les pneus sont leur pire prédateur), garer chez le vigneron Stéphane Gros, autoproclamé « L’ami Gros », mettre les bottes, la lampe frontale et filer dans la nature.

Ailleurs, il faut chercher longtemps. Ici, quelques mètres suffisent, on a su ne pas polluer le ruisseau des Charmilles, et la voici, notre première salamandre tachetée !

Son corps noir, ses taches jaunes, un vrai jouet d’enfant. La peau épaisse, huileuse. Une démarche lente, pataude. Elle ne craint pas les prédateurs, comme le hérisson et ses piquants, comme la tortue et sa carapace. Elle a juste derrière les yeux de petits points noirs, ce sont des glandes à poison. De face, elle a une tête de grenouille. Je suis un batracien, pas un reptile !, semble-t-elle dire, mais elle ne dit rien, car contrairement à ses cousins les crapauds, elle ne fait pas de bruit.

La seconde salamandre est visiblement enceinte. La troisième est toute petite, probablement née dans l’année. La quatrième et la cinquième se promènent, elles chassent l’araignée, le ver de terre. Elles relèvent exagérément les pattes pour enjamber les feuilles d’automne.

La sixième, la septième, il faut profiter. Au premier gel, elles hiberneront.

La huitième. Animal mythique que l’on croyait résistant au feu. La vérité est moins romantique : on a simplement dû en voir une, surprise alors qu’elle hivernait dans du bois mort, s'échapper d'un foyer de cheminée.

La neuvième. Animal mythique, surtout en Suisse romande, où elle a donné son nom à une revue.

La dixième. Animal mythique figurant sur l’emblème royal du roi François Ier, et sur la liste rouge des espèces menacées…

IMG_6100.jpgLe chant du ruisseau, de la pluie. La silhouette des arbres, comme dessinée à l’encre de Chine. Et soudain… tiens… une salamandre… toute jaune.

De dieu de dieu ! Pour « L’ami Gros », c’en est une, de découverte ! Il n’y croit pas. Je lui montre une photo sur mon téléphone. Il n’en avait jamais vu de pareille !

Pour le coup, il cesse son va-et-vient entre le pressoir et les cuves, il cesse aussi de râler contre les drosophiles, et nous serre son merveilleux pinot noir, la cuvée « Salamandre Tachetée », étiquette élégante, noire comme la nuit, des taches suggestives rappelant le corps en mouvement d’une salamandre, 2012, le millésime gravé sur le dessus du bouchon.

Hilare, il nous montre sur son téléphone la vidéo Youtube d’un ami vigneron qui prouve qu’il est possible de boire du chasselas vaudois avec un plat valaisan. En le versant dans un bol de cornichons…

Je m’en fous, j’ai vu une salamandre toute jaune.

Les commentaires sont fermés.