25 avril 2015

En avril, enivrez-vous !

12017667_1034907013220309_3752711217689686150_o.jpgAu lendemain du Salon des vins Arvinis, la ville de Morges accueillera « Les Salves poétiques », un festival à taille humaine pour se saouler… de mots.

« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise… »

La prose de Baudelaire est de saison. Du 21 au 24 avril, la poétesse morgienne Laurence Verrey vous invite en effet à découvrir, pratiquer ou vous réconcilier avec la poésie, ce « chant de l’âme » trop souvent maladroitement enseigné dans les écoles, froidement décortiqué dans les universités et volontiers mis à mal en société.

Durant quatre jours, les « Salves » (www.salvespoetiques.ch) vous feront soulever l’asphalte, trébucher sur des pavés négligés, renoncer aux discours saturés, stériles, oublier pour un temps l’efficace, l’artifice, renouer un lien sensuel à la langue et découvrir une ville généreuse, féconde, tout ce que dissimule la sonorité frustre du mot : « Morges ».

12002643_1034913683219642_4769944053231972750_o.jpgLes « Salves poétiques » convieront pour cela une myriade de poètes confirmés. Nimrod, du Tchad, Maram Al-Masri, de Syrie, Angèle Paoli, de Corse, Françoise Matthey, des Franches-Montagnes, Dominique Sorrente, de Marseille, qui proposera en outre une performance poétique à deux voix au Château de Morges le mardi 21 avril. Côté suisse, Claire Genoux, Prix Ramuz de poésie 1999, et François Debluë, auteur du livret de la Fête des Vignerons 1999. Tous écriront sur la région et liront des textes le jeudi 23 avril sous le marronnier de l'Hôtel-de-Ville.

Pour celles et ceux qui aiment écrire, mais manquent d’idées, d’impulsions ou de temps pour s’y mettre, les « Salves » offriront aussi gratuitement des ateliers d’écriture. Emmenés par un écrivain, vous aiguiserez votre regard et écrirez, pour le plaisir et en plein air.

Enfin, pour clore le festival, place aux jeunes. Ancienne tradition du gymnase de Morges, une « Nuit des poètes » renaîtra de ses cendres dans les caves de Couvaloup. Une scène ouverte permettra d’entendre des jeunes de la région dire la vieille ville avec des mots neufs...

Bref, en avril, découvrez-vous fertile !

 

15 avril 2015

On a tout, parce qu’on n’a rien

Le lac hiberne encore. Une eau sèche, comme du métal. En face, le blanc s’accroche aux sommets savoyards tandis qu’ici, les rives prennent leurs premiers verts, des verts qui sentent fort. Et puis les bourgeons, les feuilles, les insectes, les oiseaux. Il n’y a sur le lac qu’un seul voilier, il avance au moteur.

topelement.jpgPrès de l’embouchure du Boiron, c’est l'une des rares rives encore sauvages du Léman,quelques mètres carrés que les trop riches n'ont pas pu acheter.  Il  n’y a sur la plage qu’une  nasse  en  inox.  Les  galets  ont  une  jolie  couleur,  avec  comme  des  tessons  de bouteille dedans.

Soudain,  un  jogger  fluorescent  traverse  le  tableau,  en  sueur,  de la  musique dans les écouteurs. C’est la pause de midi d’un employé de banque. Une promeneuse de chien emprunte  le  même sentier,  prenant  son  temps et  riant  des  trois  bouteilles  de  blanc disposées sur notre table.

Une guirlande de drapeaux tibétains, des filets, des amarres, des caisses, des bouées et des rames, c’est la maison de Manu, qui est moins une maison qu’une sorte de cabane de briques et de bois, des briques qui se lézardent et du bois qui a pris le soleil

Manu n’est pas pressé, il laisse le poisson se reposer. Il le peut bien, il était debout avant moi, et même avant le jour, il était debout dans sa barque, à relever à la main, un à un, les filets  déposés  la  veille.  Il  avait  pris  avec  lui  un  ami  qui  a  encore,  dans  son  sourire,beaucoup de joie accumulée durant la matinée.

Le visage baignant dans le soleil, nous dégustons la féra du jour. Le ciel, la montagne etde petites vaguelettes qui viennent les unes après les autres refroidir les galets…

Le téléphone sonne. Elle veut huit perches pour ses invités de ce soir. Elle demande si lepoisson est frais. Elle viendra les chercher dans dix minutes !

Manu raccroche, il est à sa place, dans le beau temps de ce milieu de mois d’avril. Clope au bec, il pense comme le pêcheur Rouge de La Beauté sur la terre, peut-être le plus beau roman de Ramuz :

 

La tranquillité et la liberté ! Regardez-moi ces autres, j’entends ceux de la terre, parce que nous,  on est de l’eau,  et ça fait  une grande différence.  Ces gens de boutique,  ces attachés par  la  semelle,  tous ces vignerons ou ces gens qui  fauchent et  râtèlent,  ces propriétaires d’un coin de pré, d’un bout de champs, d’un tout petit morceau de terre.Vous les voyez qui sont forcés de suivre un chemin et toujours le même, entre deux murs,entre deux haies, et ici c’est chez eux et à côté pas. C’est plein de règlements, plein de défense de passer. Ils ne peuvent aller ni à gauche, ni à droite. Nous, on va où on veut. On a tout, parce qu’on n’a rien.

 

Quand je m’en vais, Manu a remis son tablier et répare ses filets en écoutant plein tube un morceau de rock.