24 mars 2015

Le chant des « shégués » de Kinshasa

Le Congo n’est pas avare en tragédies. L’une choque particulièrement parce qu’elle concerne l’enfance, et plus particulièrement 25'000 enfants de la capitale.

shégué.jpgCe sont les shégués, des orphelins, pire, des enfants-sorciers : des jeunes rendus responsables d’un problème familial et jetés à la rue, avec la bénédiction du pasteur d’une quelconque église du Réveil.

Ces enfants mendient, balaient les rues. Les plus âgés boivent, rackettent, volent. Les filles se prostituent, dès l’âge de 10 ans, et tombent enceinte. Le soir, un shégué surveille ainsi des bébés allongés sur des cartons, pendant que les filles-mères retournent travailler…

Des centres d’hébergement existent heureusement, à l’image de Jeunes au Soleil, dans le quartier défavorisé de Masina : deux dortoirs de lits doubles, avec mousses, draps de lit, et un réfectoire où je fais la connaissance de Christian, absorbé par un dessin animé, Jérémy, 11 ans, qui en paraît cinq de moins, Moke-Mie, très appliqué dans ses devoirs, et Elie, premier de classe à l’école primaire, avec une moyenne de 78%.

Cette petite communauté réunit en ce moment dix-sept anciens shégués. Tous ont l’obligation de dormir dans le centre et d’y prendre leurs trois repas (dans un pays où on ne mange souvent qu’une ou deux fois par jour). Tous suivent des cours d’alphabétisation. Certains font même du théâtre ; cinq d’entre eux ont ainsi joué, à l’occasion de la Journée internationale de l’enfant, devant un millier de personnes !

Gisèle y travaille comme éducatrice depuis cinq ans, sept jours sur sept, huit heures par jour. Elle a vu onze collègues démissionner. Elle me présente les rapports journaliers : sortie sans permission, bagarre pendant la nuit, douleurs au niveau du ventre, santé très préoccupante, somnifère dans l’assiette de l’éducateur pour regarder le match. Et puis : trois nuits sans aucun incident.

La rubrique « Histoire de l’enfant » des dossiers personnels parle de pauvreté, de divorces, d’abandons : ses parents l’ont chassé à cause de la sorcellerie, l’oncle l’emmène à Kinshasa pour retrouver son père, il l’abandonne et rentre à Matadi…

Après bientôt dix ans de persévérance, le fondateur du centre, Richard Bampeta, en veut surtout aux Congolais qui ont trop vite compris que les organisations caritatives occidentales étaient généreuses envers les shégués. Ils ont ouvert leur propre structure, empoché l’argent et aussitôt renvoyé les enfants à la rue.

On se dit alors : un tel cynisme, à quoi bon…

Et puis, au moment de quitter le réfectoire des Jeunes au Soleil, Gisèle demande à Christian, Jérémy, Moke-Mie et Elie de se lever. Tout sourire, ils s’alignent et entonnent pour le visiteur une chanson pleine de vie. Lumineuse. Qui fait aussitôt oublier ce que l’être humain a de plus sordide.

10 mars 2015

Les survivants du Zoo de Kinshasa

Il aurait été préférable de vous présenter les gorilles du Parc des Virunga, près de Goma. Mais seuls de rares touristes ont les moyens de les voir. Non, autant vous montrer les seuls animaux accessibles aux 12 millions de Congolais agglutinés dans la capitale : ceux du Zoo de Kinshasa.

ZooKin.jpgA son ouverture, en 1938, le zoo était entouré de verdure. Loin du centre-ville, il accueillait 3'000 animaux de 600 espèces différentes. Aujourd’hui, son enceinte est prise dans la jungle asphyxiante des quartiers populaires, à deux rues du très animé marché central. Il n’abrite plus que 150 animaux et les visiteurs sont rares : une classe d’écoliers en uniforme, une dizaine de couples venus s’enlacer à l’abri des regards, et un mundele (un Blanc).

Les deux lions sont morts il y a 20 ans, par manque de soins vétérinaires ; les barreaux de leur cage en ruine sont tapissés de plantes grimpantes. Les ours eux aussi ont disparu ; l’un d’eux avait mangé l’enfant d’un mundele, me dit un gardien, hilare. La cage des léopards, vide aussi depuis sept mois, pour cause d’avarie de viande (à préciser qu’il s’agit d’un produit de luxe pour 90% des Congolais de Kinshasa).

On commence alors la visite avec les deux seuls pensionnaires présents depuis le début, Antoinette et Simon, un couple de crocodiles du Nil ; « depuis 1938 à l’inauguration », lit-on en lettres défraîchies. Il y a quinze ans, Simon avait dévoré un gardien.

Ensuite, un singe vert, originaire du Congo ; c’est par lui que serait née l’épidémie d’Ebola dans les années 70, selon la légende. Puis deux babouins qui auraient à ce jour subtilisé aux visiteurs une dizaine de téléphones. Enfin, trois chimpanzés qu’il a fallu transférer dans la cage des gorilles (morts il y a longtemps) parce qu’ils avaient détruit à trois reprises leur cage pour s’évader.

Dans l’allée des oiseaux, une oie criarde sert de système d’alarme ; on a dernièrement volé quatre porcs épics, et trois varans il y a un an. Plus loin, un marabout à l’aile cassée. Et puis des perruches dites « inséparables », parce qu’elles ne peuvent vivre qu’en couple ; le septième volatile perd déjà ses plumes et mourra bientôt.

Un python de trois mètres sommeille dans une cage sur laquelle est écrit : « don du président de la république Joseph Kabila » ; les chevaux du dictateur paissent également dans la prairie du zoo…

Il paraît que des fonds européen vont permettre de faire revenir les lions, les gorilles et les éléphants. « Dans un futur proche », ajoute le gardien : une expression courante ici.

En secret, le gardien espère vivement que ces fonds iront plutôt à la population. Car si les animaux sont mal nourris, les gardiens, eux, ne sont plus payés du tout. Ils sont aussi les survivants du zoo de Kinshasa.

03 mars 2015

Nos intégristes à nous !

Lorsqu’en ce début d’année, on parle d’extrémisme religieux, on pense forcément à l’Islam. Qu’en est-il des chrétiens de chez nous ?

 

Deux chemins étaient représentés, l’un, large et mauvais, semé de tentations – les cafés, le cinéma, l’alcool, les slows et les baisers qu’on a envie d’essayer à 12, 15 ou 17 ans - l’autre exigeant, étroit, le chemin droit que Dieu espère pour les hommes. La morale personnelle se présentait comme un choix dramatique, et non pas comme quelque chose qui se construit au gré des expériences.

 

wpfe08f0e6_03_06.jpgL’enseignante vaudoise Anne-Sylvie Schertenleib se souvient ainsi d’un tableau de famille qui avait marqué son enfance. Dans un récit fraîchement paru, Toutes ces choses extrêmes et si importantes, elle évoque la réconciliation entre son éducation dans un milieu évangélique - « mon Jésus m’empêchait de vivre et étalait mon péché à chaque pas » - et sa vie de femme curieuse et épanouie - « j’ai pu douter, penser contre ce qu’on m’avait dit, et choisir ».

Si l’auteure est parvenue à concilier ces deux mondes, sans perdre la foi, combien souffrent encore de telles déchirures ?

Depuis un siècle et demi, la région d’Aubonne, par exemple, concentre plusieurs communautés évangéliques, la plupart darbystes. Même si l'évolution actuelle de ces assemblées tend vers plus d'ouverture, on peut, à mon sens, parler d’intégrisme, puisque ces frères vivent selon une doctrine rigide, repliés sur eux-mêmes, et que leurs conventions sont pour le moins excessives : structure familiale patriarcale (seul le père travaille à l’extérieur), code vestimentaire pour les femmes, mariage autorisé qu’au sein de l’assemblée, refus de la contraception, absence de contact avec les autres Eglises, culte réservé aux membres de la communauté, abstention de vote et d'engagement politique, rejet du cinéma, du théâtre, de la télévision, etc.

Ce christianisme très moralisant n’est pas une secte ; il n’est pas dangereux pour le reste de la société, et les darbystes sont souvent des citoyens chaleureux. Mais combien de tensions familiales et de souffrances durables ? Combien de jeunes à subir les pressions d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un cousin ? Combien de parents ayant perdu leur enfant embrigadé ?

Loin de moi l’envie de lancer une chasse aux sorcières. Je rêve simplement qu’au 21ème siècle - dans le district comme partout ailleurs - on renonce à ces religieux lavages de cerveau, ces croyances infantilisantes, et qu’on ranime un vieux credo: penser par soi-même.

Anne-Sylvie Schertenleib, Toutes ces choses extrêmes et si importantes, éditions de la Thièle, 2014.