03 mars 2015

Nos intégristes à nous !

Lorsqu’en ce début d’année, on parle d’extrémisme religieux, on pense forcément à l’Islam. Qu’en est-il des chrétiens de chez nous ?

 

Deux chemins étaient représentés, l’un, large et mauvais, semé de tentations – les cafés, le cinéma, l’alcool, les slows et les baisers qu’on a envie d’essayer à 12, 15 ou 17 ans - l’autre exigeant, étroit, le chemin droit que Dieu espère pour les hommes. La morale personnelle se présentait comme un choix dramatique, et non pas comme quelque chose qui se construit au gré des expériences.

 

wpfe08f0e6_03_06.jpgL’enseignante vaudoise Anne-Sylvie Schertenleib se souvient ainsi d’un tableau de famille qui avait marqué son enfance. Dans un récit fraîchement paru, Toutes ces choses extrêmes et si importantes, elle évoque la réconciliation entre son éducation dans un milieu évangélique - « mon Jésus m’empêchait de vivre et étalait mon péché à chaque pas » - et sa vie de femme curieuse et épanouie - « j’ai pu douter, penser contre ce qu’on m’avait dit, et choisir ».

Si l’auteure est parvenue à concilier ces deux mondes, sans perdre la foi, combien souffrent encore de telles déchirures ?

Depuis un siècle et demi, la région d’Aubonne, par exemple, concentre plusieurs communautés évangéliques, la plupart darbystes. Même si l'évolution actuelle de ces assemblées tend vers plus d'ouverture, on peut, à mon sens, parler d’intégrisme, puisque ces frères vivent selon une doctrine rigide, repliés sur eux-mêmes, et que leurs conventions sont pour le moins excessives : structure familiale patriarcale (seul le père travaille à l’extérieur), code vestimentaire pour les femmes, mariage autorisé qu’au sein de l’assemblée, refus de la contraception, absence de contact avec les autres Eglises, culte réservé aux membres de la communauté, abstention de vote et d'engagement politique, rejet du cinéma, du théâtre, de la télévision, etc.

Ce christianisme très moralisant n’est pas une secte ; il n’est pas dangereux pour le reste de la société, et les darbystes sont souvent des citoyens chaleureux. Mais combien de tensions familiales et de souffrances durables ? Combien de jeunes à subir les pressions d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un cousin ? Combien de parents ayant perdu leur enfant embrigadé ?

Loin de moi l’envie de lancer une chasse aux sorcières. Je rêve simplement qu’au 21ème siècle - dans le district comme partout ailleurs - on renonce à ces religieux lavages de cerveau, ces croyances infantilisantes, et qu’on ranime un vieux credo: penser par soi-même.

Anne-Sylvie Schertenleib, Toutes ces choses extrêmes et si importantes, éditions de la Thièle, 2014.

Commentaires

Ce sont des beaux rèves, et je les partage. Les valeurs telles que la compasion, la générosité, le respect des autres, la solidarité ... pour vivre ces valeurs humaine et pour trouver du sens dans la vie une doctrine religieuse n'est pas necessaire!

Écrit par : Esther | 05 avril 2015

Je voudrais vous remercier de votre texte. Votre article me touche : ceux qui ont eu une éducation intégriste fondée sur du symbolique religieux, en ont-ils jamais fini avec ce passé ?
Les personnes de soixante ans, septante, huitante ans qui m’ont écrit disent : du plaisir et de l’enthousiasme à la lecture, « certaines pages m’ont infiniment émue », écrit une dame ; le souvenir d’expériences comparables ; à la fois le recul, la conscience d’être né-e dans un autre monde, et une permanence de soi (« il me semble que ma force née de ce vieux Temps m’est un cadeau qui n’a pas fléchi ») ; d’autres, lors des dédicaces, m’ont parlé de leur honte vis-à-vis d’un père, d’une mère ; d’autres encore y ont vu une psychothérapie, Daniel Maggetti a parlé d’une « épiphanie » ; pour moi, ce récit cherche une voie d’émancipation, en faisant avec le passé ; c’est un hommage à des gens aimés, parce que c’étaient eux et pas des personnages rêvés ; j’y réclame un droit de vivre sa vie loin d’eux, pour reprendre un titre de Mauvignier, pour ceux qui vivotent dans la chaleur du groupe, ou du couple, quand on n’a appris que le langage des pressions (y compris la violence des persuasions douces) ou qu’on ait appris à aimer ses liens, en restant attaché à ce qui lamine, d’un fond caché, votre créativité. Loin d’eux pour vivre avec la vie qui bat, plus courageux d’être soi, le rire à fleur de gorge, le corps heureux.
C’est davantage un livre sur la réconciliation avec l’enfance ou un retour sur enfance qui réveille le dynamisme de l’être adulte, et lui rappelle qu’il y a de la vie devant malgré les échecs et les enfermements. Qu’on peut faire une nouvelle brasse des cartes, et jouer encore sa vie. Jusqu’au bout.
S’ils sont vécus, ces mots sont parfois terribles à vivre pour ceux qui ont baigné dans de la religion. Quand les principes ont prescrit les conduites et que la philo pour enfants n’existait pas. Alors, non ! Je ne me suis pas réconciliée avec mon éducation évangélique, dans sa part doctrinale rigide et ses croyances infantilisantes, mais avec ceux qui étaient là comme ils pouvaient : des grands-parents, des oncles et tantes ; avec un père né en 1937 dans un village du Gros-de-Vaud, dans un temps où l’amour, quand on se le permettait, était obnubilé par la « peur de faire des petits ».
On peut reconnaître la blessure d’exister, chantée par Léo Ferré, reprise par Angélique Ionatos, savoir qu’on la partage humainement et que la vie passe par les autres, tous, les prochains et les lointains, loin de l’identitaire rassurant. Alors, oui, la libre pensée est un vertige qui peut devenir une danse.
J’ai fait raconter leur histoire par des oncles et des tantes qui se parlent peu et mal. Avant leur mort. Le livre n’a pas donné lieu à une fête de famille où l’on se serait vêtu, en riant, comme des princes ; il n’a pas encore été lu par ma tante évangélique. Il a permis des rencontres, dans et hors de cette famille. Il a suscité votre parole, librement, Blaise Hofmann. Geste précieux : vous me donnez des mots que je n’osais dire « Nos intégristes à nous ! ». Certes, je reconnais cette intention de dire « des tensions familiales et des souffrances durables » liées à un « christianisme très moralisant ». Le pari a été d’essayer de les dire pudiquement et sans vouloir régler de comptes, sans haine. Aujourd’hui, vous me montrez comment aller plus loin, car des relents de bigoterie me collent à la peau.
Merci d’avoir compris que « mon » histoire familiale paternelle a valeur de miroir, à une ou deux générations de distance dans mon esprit, mais vous m’en faites douter avec vos darbystes actuels, pour réfléchir plus largement à toute forme d’intégrisme tel que vous l’avez défini (cf. §5), en particulier quant à ses conséquences morales sur des jeunes.
À l’enterrement de ma tante, celle qui s’est présentée comme rebelle et paria, les évangéliques de la famille se sont occupés de l’organisation et du financement de la cérémonie. Ils ont accepté une cérémonie laïque, sans aucun mot religieux, sans Jésus, sans pardon, sans salut, sans résurrection. Présents avec leur foi intériorisée. Sans confisquer ni l’espace ni la parole.
Il y avait de la place pour tous.
Cette histoire me donne de l’espoir.
Avec mes cordiales salutations,

Écrit par : Anne-Sylvie Schertenleib | 05 mai 2015

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