20 février 2015

TGV Lyria et butor étoilé

Ceci s’écrit dans le sens contraire de la marche du train, sur une tablette rabattue. « Ladies and gentlemen, welcome on board », un accent français prononcé.

Une vitre sale me prive des neiges de la plaine de l’Orbe, des cerisiers dessinés à l’encre de Chine et des rapaces qui brassent la brume rosée du matin. Je vais d’une ville à une autre ville, sans poser un pied parterre, sans jouir d’une nature enfin hivernale. A cadence régulière, les passagers éternuent et propagent l’épidémie. Côté fenêtre, on lit Forel et le Léman, il y a des graphiques à l’intérieur. Côté couloir, on parle japonais, il y a un iPad qui filme en travelling. Sur la vitre, il est écrit « issue de secours », il y a un marteau brise-verre à proximité…

Ne pas prendre le temps de fouler la terre et apprécier la nature. La consommer. La semaine dernière, une heure de route, parking, une heure de peau de phoque, panorama au sommet du Pic Chaussy, une demi-heure de descente, parking, une heure de route. La semaine prochaine, au Grand-Bornand, de ces Alpes disneylandisées, avec magasins de sport, télésièges débrayables, pistes bleues et après-skis…

Dernièrement, j’ai fait la connaissance du dessinateur animalier genevois Pierre Baumgart. Une amitié est née. Nous avions prévu de nous promener dans le Jura. La veille au soir, il m’appelle : « Tu sais pas quoi ? Il y a un butor étoilé au bord du Rhône ! ». Tiens. Ça alors. Un butor étoilé… (est-ce un insecte ?, un oiseau ?, un rongeur ?, je ne connais que l’écrivain Michel Butor...). Wikipédia m’apprend qu’un butor étoilé est un échassier de la même famille que le héron, une espèce menacée. Mon moteur de recherche retrouve un article de Terre et nature, un reportage dans la Grande Cariçaie, sur les rives du lac de Neuchâtel : « Lorsque le butor étoilé se décide enfin à prendre le risque de se mettre en marche, quel spectacle ! ».

Le lendemain, Pierre m’emmène donc au bord du Rhône, dans les Teppes de Verbois. Munis d’une paire de jumelles et d’un télescope, nous attendons. Se mêlent à la lumière de janvier les vapeurs de l’usine d’incinération des Cheneviers, les trajectoires des vols pour Cointrin et la symphonie des bûcherons. Une heure passe. Puis deux.

copie-butor-etoile-camargue.jpgSoudain, le voilà. En lisière de roselière. Ses pattes démesurées. Ses mouvements reptiliens. Quel spectacle. Deux minutes d’émerveillement pur. Puis il disparaît…

Mon TGV Lyria traverse maintenant le Jura français. A grande vitesse, dans le sens contraire de la marche, prisonnier d’une vitre sale, j’ai une pensée attendrie pour ce bon Pierre qui doit être en train de croquer un martin-pêcheur, ou s’émerveiller des mouettes des Bains des Pâquis.

02 février 2015

Comme une espèce qui disparaît

Zoo de Hobart (Tasmanie), le 7 septembre 1936

 

Bien cher homo sapiens,

Ce lundi de septembre, l’astre irradie le ciel austral, une centaine de degrés fahrenheit à l’ombre. Il n’y a pas d’ombre, tu as bêtement oublié d’ouvrir la trappe de mon abri.

Quand le soleil aura disparu, la nuit sera longue et glaciale, je ferai mes dernières rondes entre tes hautes grilles de mailles serrées.

Huit ans déjà. Qu’ils sont loin les eucalyptus géants de mon enfance, qu’elles sont floues les forêts denses de la Vallée de la Florentine.

C’est là-bas que ton frère m’a capturée, il y a trois ans, c’était au début de l’été. Il m’a piégée au collet, il m’a jetée dans une caisse en bois, il a percé deux petits trous. Il a mis la caisse dans un wagon de marchandises pour Fitzgerald, Westerway, New Norfolk. A Hobart, il te l’a échangée contre cinquante-cinq livres australiennes. Tu l’as ouverte au pied-de-biche, entre ces grilles de mailles serrées. Tu m’as trouvé un nom, Benjamin, tu n’as même pas su reconnaître mon sexe. Tu as dit que je tombais bien, le précédent avait crevé vingt mois plus tôt, son cadavre vendu cinq livres à un musée pour en exhiber la peau. Maintenant, ma présence ferait revenir les visiteurs…

tigre_tasman.jpgAs-tu déjà oublié à quoi ressemble un thylacine ? Vois cette photographie prise à mon arrivée. Oui, une sorte de grand chien au poil court, avec quinze bandes sombres sur la croupe, j’étais le Tigre de Tasmanie.

Visionne ces cinq séquences filmées au zoo, quelques secondes en noir et blanc. Tu me vois tourner en rond, la démarche lourde, tu peines à croire qu’en liberté, je faisais des bonds de kangourou. Tu me vois roupiller, enroulée sur moi-même. Tu me vois poser mes pattes de devant sur les grilles pour manger dans ta main. Tu souris quand je baille à m’en décrocher la mâchoire... Seulement, ces films sont muets, et jamais plus tu n’entendras mes aboiements, mes grognements.

Maudit 13 mai 1792. Tes aïeuls nous ont « découverts », contemplés, dessinés, ils nous ont trouvé un nom, thylacinus cynocephalus, ils nous ont pesés, mesurés, découpés.

Et puis la curiosité a viré à la crainte. Ils ont vu nos mâchoires de loup, ils ont prédit de lourdes pertes bouchères pour les éleveurs. Ils nous ont chassés sans relâches, ils ont offert des primes d’abattage, une livre par tête d’adulte, dix shillings par tête d’enfant. Il y a six ans, ton cousin, agriculteur à Mawbanna, craignant pour son poulailler, a tué mon dernier cousin en liberté.

Et puis la crainte a viré au regret. Il fallait absolument nous protéger, nous « réintroduire », dans l’état de Victoria, délimiter des réserves, dans l’Arthur-Pieman. Cet été, vous nous avez accordé votre « protection juridique ». Il me restait cinquante-neuf jours à vivre, et j’étais la toute dernière représentante de l’espèce.

Vous conserverez des centaines de peaux dans vos musées, chaque pays voudra la sienne. Vous daterez nos carcasses au carbone 14. L’Australian Museum de Sydney investira quarante-huit millions de dollars pour cloner un embryon conservé dans le formol.

Les crypto-zoologues croiront en notre survie, quelque part. Ils offriront 1'750'000 dollars australiens pour une capture. Ils déposeront des appâts, des pièges photographiques, ils brandiront pour preuve de mauvaises vidéos tournées dans le Queensland, une touffe de poils ramassée au nord-ouest de la Tasmanie, une foule de témoignages authentiques, autour du Lac Saint Clair, près du village de Pyengana, et jusqu’au Puncak Jaya.

Vous ferez de moi la mascotte de votre équipe nationale de cricket, le logo de vos plaques d’immatriculation, le signe distinctif des bières de la Brasserie Cascade.

En mon souvenir, vous ferez de ce 7 septembre la Journée nationale des espèces menacées. Un office du tourisme ira jusqu’à restaurer la cabane de celui qui m’avait capturée il y a trois ans…

Le ciel s'embrase de rouge et d’or, le vent se lève, il fera froid, trop froid, tu ne viens toujours pas ouvrir la trappe de l’abri. Je ne passerai pas la nuit. Il n’y aura plus jamais de portée dans la poche marsupiale d’une thylacine.