25 septembre 2014

Quand Charles Dickens parle des vendanges en Suisse

A l’heure où nos vignerons aiguisent leurs sécateDickens.jpgurs ou huilent leur machine à vendanger, préparent leurs cageots jaunes ou louent une remorque à bascule, convoquent des amis ou un contingent de saisonniers polonais, voici, en guise de récolte précoce, quelques lignes, les bonnes feuilles de Charles Dickens.

Que disent les personnages du plus grand romancier anglais du XIXe siècle quand ils traversent la Suisse romande en pleines vendanges ? La réponse au premier chapitre du livre II de La Petite Dorrit, un roman publié dans les années 1850 :

« C’étaient les vendanges dans les vallées du versant suisse du col du Grand-Saint-Bernard et le long des rives du lac de Genève. L’air était lourd des senteurs du raisin cueilli. Des paniers, des hottes, des baquets pleins de raisin qu’on avait transportés toute la journée le long des routes et des chemins, encombraient les seuils assombris des maisons dans les villages et obstruaient leurs étroites rues abruptes. »

Rien ne semble avoir changé en un siècle et demi (sinon le nom du lac Léman). La suite trahit toutefois les attentes d’un touriste britannique de l’époque qui recherche une Suisse naturelle, primitive et arriérée :

« La paysanne qui regagnait péniblement sa demeure calmait de quelques raisins glanés ça et là l’enfant pendu à son épaule ; l’idiot qui réchauffait au soleil son énorme goitre, assis sous l’auvent du chalet de bois au bord du sentier de la cascade, mâchonnait des raisins ; l’haleine même des vaches et des chèvres exhalait l’odeur des feuilles de vigne et des râpes de raisin ; dans la moindre auberge, la compagnie attablée mangeait, buvait, parlait raisins. »

La caricature peut blesser. Mais elle ferait presque regretter une époque qui mettait les vendanges au centre des préoccupations sociales. Dickens nous parle de villages quasi autarciques, d’une Suisse qui n’importait pas encore les 60% du vin consommé...

Le couperet tombe véritablement en fin de description :

« Quel dommage que cette généreuses abondance ne pût communiquer sa saveur de fruit mûr au vin de ces mêmes raisins ! »

Cette fois, les mots de Dickens ont mal vieilli. Ils tournent au vinaigre. Nos vins ne sont plus aujourd’hui les piquettes âpres et râpeuses de nos aïeuls. Ils n’ont plus rien à envier à leurs voisins français. Les quotas ont affiné la qualité, les cépages se sont diversifiés et la vinification s’est bonifiée avec les années.

Souhaitons que, malgré le mois de juillet pluvieux et l’invasion de la drosophile « suzukii », la cuvée 2014 continue de contredire les appréciations de Dickens !

15 septembre 2014

Comment sommes-nous devenus si cons ?

Ils sont 200'000 à s’être précipités dans un kiosque (parfois une librairie) pour se désennuyer en essorant le torchon vengeur de la cocue présidentielle.

Bentolila.jpgHasard du calendrier, le règlement de compte de Valérie Trierweiler, l’ex Première dame de France, sortait en même temps que le nouvel essai du linguiste Alain Bentolila : Comment sommes-nous devenus si cons ?. Son titre provocateur contredit une étude bien ficelée, basée sur des enquêtes de terrain.

L’auteur s’en prend à toutes les formes de paresse intellectuelle. Il commence par épingler la « grande anesthésiste », la télévision, son culte du prévisible, du déjà-vu, du déjà-su, la perte du désir de l’inconnu. Il en veut aux animateurs de débat qui interdisent à leurs invités les développements trop longs et trop compliqués. « La petite anecdote, le coup de gueule péremptoire sont les modes d’expression les plus appréciés ; ils sont ce qui va faire de vous un bon client et vous assurer de fréquentes invitations sur les plateaux. »

Autre cheval de bataille, les discours politiques actuels : la peur de lasser, de ne pas être compris, de ne pas aguicher, le ton populiste, complaisant ou scandaleux, la rhétorique sirupeuse qui déresponsabilise, « enfume » et « euphémise ».

Alain Bentolila dénonce les travers d’une société de l’immédiat qui méprise la complexité, l’écoute de l’autre, la contradiction. D’une école qui n’enseigne plus le goût de l’effort, de la pensée méticuleuse, laborieuse et méthodique. Des nouvelles pédagogies qui se persuadent depuis trente ans que l’élève construit lui-même son savoir, au gré de ses désirs et de ses envies.

« Nous sommes devenus cons parce que nous avons renoncé à cultiver notre intelligence commune comme on cultive un champ pour nourrir les siens. Oubliés le questionnement ferme, le raisonnement rigoureux, la réfutation exigeante, toutes activités tenues aujourd’hui pour ringardes et terriblement ennuyeuses. »

Merci, Valérie Trierweiler, pour ce moment de détente qui fait oublier, 320 pages durant (un très long Paris Match), les vrais enjeux de la politique !