15 juillet 2014

« La Venoge » fête ses 60 ans !

Jean-Villard_Gilles_(1975)_by_Erling_Mandelmann.jpgLe poème-monument vaudois "La Venoge" fête cette année ses 60 ans. L’occasion de parcourir, de la source à l’embouchure, cette rivière célébrée par le chansonnier Jean-Villard Gilles.

 

« Faut un rude effort entre nous / Pour la suivre de bout en bout... » Du pied du Jura au lac Léman, de L’Isle à Saint-Sulpice, 23 villages, 41 kilomètres : «Car, au lieu de prendre au plus court, / Elle fait de puissants détours. »

Le pèlerinage débute au Chaudron, une source vauclusienne à la lumière bleue, irréelle. L’eau est si claire qu’on la boit au creux de la main. L’endroit idéal pour relire les quatorze strophes du poème :

« On a un bien joli canton… »

Faut-il appuyer l’accent, comme le faisait Gilles ? N’était-il pas sarcastique ? Simplement nostalgique ? Ses années parisiennes n’avaient-elles pas fait de lui « un paria sans attaches, déracinés », comme il le dit lui-même en 1939, à la veille de son retour au pays ?

On emporte ces questions sans réponse le long du ruisseau, jusqu’à L’Isle, son bassin majestueux, son jet d’eau et son château du 17ème siècle surnommé « le Versailles vaudois », en plus modeste évidemment.

On voyage ensuite comme Gilles, lorsqu’il partait découvrir le pays, durant la guerre. « A pied, bien entendu, c’est-à-dire à bicyclette, ce parfait moyen de locomotion ». Les restrictions d’essence avaient alors fait disparaître les voitures. « Il n’y avait rien entre la Suisse et nous que la vérité, la lumière, le silence », écrit-il dans le récit autobiographique Mon demi-siècle.

A L’Isle, les drapeaux sont vaudois, avant d’être suisses. Des wagons du train aux tracteurs John Deere, tout est vert et blanc.

A Cuarnens, le visiteur peut descendre à l’Hôtel de France. Un clin d’œil à la deuxième patrie du chansonnier ?

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A Ferreyre, un sentier forestier laisse la Venoge au fond d’un ravin. On se rapproche de la Tine de Conflens. La confluence des eaux du Veyron et de la Venoge creuse ici une profonde gorge entre des falaises moussues. Un canyon avec une chute d’eau, un petit lac, et personne pour gâcher le paysage. « Il y a encore des coins préservés. Nous en connaissons… Chut ! N’en parlons pas. Il faut sauver ce qu’il en reste », conseille le poète dans le recueil Amicalement vôtre.

Pardonne-moi, Gilles.

On t’imagine volontiers ici, bavardant avec ton ami Georgy Rosset, celui qui t’avait fait découvrir la Venoge. Un juge cantonal, pêcheur à ses heures, ou le contraire. Et te voilà déjà griffonnant deux octosyllabes. « Elle offre même à ses badauds /
 Des visions de Colorado »…

J’ai tout faux. « La Venoge » est née en Bretagne. Gilles vivait alors à Paris et aimait se retirer à Port-Manech, près de Concarneau, face à l’océan. « Je vis apparaître sur cette surface immobile, comme en filigrane, une ligne sinueuse autour de laquelle un paysage familier surgit du fond des eaux, couvrant l’Océan de collines verdoyantes, de bois, de vergers, et même de petits villages. Il n’y avait pas de doutes, c’était mon lointain pays vaudois qui flottait, ô mirage !, comme une carte, sur la mer. La ligne sinueuse au milieu, c’était la Venoge ! »

Jaillit l’inspiration d’un poème que Gilles intègre aussitôt à son tour de chant parisien. En coulisses, un jeune chanteur belge, qui faisait ses débuts au cabaret « Chez Gilles », entend « La Venoge ». Elle lui donne envie d’en faire autant pour son pays. Il écrit… « Le Plat Pays ».

Arrivé à La Sarraz, on pédale plus au nord jusqu’à Pompaples, surnommé « Le Milieu du Monde ». C’est le point de partage des eaux entre le bassin du Rhône et celui du Rhin, entre la Méditerranée et la Mer du Nord. C’est aussi la grande peur de Gilles. « Qu’un rien de plus, / Cré nom de sort ! /
 Elle était sur le versant nord !».

Sauvé ! La Venoge descend droit sur Cossonay. Mais plus un seul méandre sur six kilomètres. Des digues rectilignes. Sans vie. C’est le tronçon de la honte. Des années que les autorités promettent de « renaturer » ces rives ! Puisse-t-on très bientôt prendre soin de la rivière emblématique des Vaudois…

A Daillens, une rue porte le nom du poète, de même qu’une salle des fêtes. C’est le village d’origine du père de Gilles.

On roule entre le rail et la rivière et on croit rêver quand on croise un TGV. A ce rythme, il sera à Paris avant qu’on ne soit à l’embouchure.

La Venoge s’industrialise peu à peu. Elle donne son nom au centre commercial de Penthalaz. Moins campagnarde, en phase avec son temps, à l’image des Vaudois. Elle suit son cours, discrète, imperturbable, faussement docile. A l’abri des regards, réfugiée dans la forêt, à Bussigny, Ecublens ou Denges, elle se faufile entre les zones industrielles, passe sous des ponts ferroviaires et autoroutiers. On est en ville et on surprend un héron, un pêcheur, des arbres rongés par les castors, des plages de sable. Plusieurs kilomètres d’émerveillement. Si bien qu’on préfèrerait ne pas voir les premiers bateaux de plaisance qui annoncent le lac.

A l’embouchure, on se trouve face à la France, « le pays des Allobroges ». A l’ouest, les Genevois, ceux qui « N’ont qu’un tout petit bout du Rhône ». A l’est, « un glacier, aux Diablerets », le Lavaux et le village du poète…

« La Venoge », c’était aussi le surnom que donnait le facteur de Saint-Saphorin à Evelyne, la femme de Gilles.

(Hebdo, 3.7.2014, Photo Sédrik Nemeth / Philippe Dutoit RDB / ATP)

Commentaires

Je vous vante pour votre critique. c'est un vrai boulot d'écriture. Développez .

Écrit par : auto ecole 92 | 20 juillet 2014

Parti d'un pari pour Noël, j'ai appris cette poésie par coeur, ignorant à l'époque qu'elle ferait reculer tous mes amis à la prononciation des simples premiers mots "On a un bien joli canton"... Et pourtant! On A un bien joli canton et cette poésie est une jolie pointe de fierté de notre région. Alors après 1 an et demi, je la connais encore et ne manque pas de la réciter à qui a l'intelligence de l'apprécier! Merci :)

Écrit par : Olivia | 29 juillet 2014

Est-ce que le canal d'Entre-roches devait déboucher sur la Venoge ?

Écrit par : Géo | 29 juillet 2014

Olivia, beau défi ! Il me semble que pour Gilles aussi, "La Venoge" était teintée d'autodérision. Il a dû être le premier surpris de cette "récupération folklorico-patrimoniale"...

Géo, oui, le canal d'Entreroches avait été conçu pour relier Yverdon-les-Bains à Cossonay et donc l'Orbe à la Venoge, et le Rhin au Léman...

Écrit par : BH | 30 juillet 2014

"et donc l'Orbe à la Venoge, et le Rhin au Léman..."
Avec 40 écluses prévues...
C'était l'époque où le parti radical vaudois voulait faire passer l'autoroute sur la grande Cariçaie...
Mais bon, les socialistes qui veulent nous mettre deux millions d'habitants de plus dans le Canton ne valent pas mieux.

Écrit par : Géo | 30 juillet 2014

"Il a dû être le premier surpris de cette "récupération folklorico-patrimoniale"..."
Vous ne l'avez peut-être pas compris, mais les Vaudois sont très dans l'auto-dérision, et s'ils aiment le poème de Gilles, c'est bien dans le même esprit que lui. Pas toujours facile de dissocier le premier du deuxième degré...
Un grand moment d'humour, cela a été à la grande salle communale lorsque Mme B, à la soirée du choeur de dames, s'est lancé en solo (sola?) dans "Mon homme".
Là, ce n'était pas vraiment difficile, même pour mes 9-10 ans...

Écrit par : Géo | 30 juillet 2014

Sur cette terr´, ma seul´ joie, mon seul bonheur
C´est mon homme.
J´ai donné tout c´que j´ai, mon amour et tout mon cœur
À mon homme
Et même la nuit,
Quand je rêve, c´est de lui,
De mon homme.
Ce n´est pas qu´il est beau, qu´il est riche ni costaud
Mais je l´aime, c´est idiot,
I´m´fout des coups
I´m´prend mes sous,
Je suis à bout
Mais malgré tout
Que voulez-vous

Je l´ai tell´ment dans la peau
Qu´j´en d´viens marteau,
Dès qu´il s´approch´ c´est fini
Je suis à lui
Quand ses yeux sur moi se posent
Ça me rend tout´ chose
Je l´ai tell´ment dans la peau
Qu´au moindre mot
I´m´f´rait faire n´importe quoi
J´tuerais, ma foi
J´sens qu´il me rendrait infâme
Mais je n´suis qu´un´ femme
Et, j´l´ai tell´ment dans la peau...

Pour le quitter c´est fou ce que m´ont offert
D´autres hommes.
Entre nous, voyez-vous ils ne valent pas très cher
Tous les hommes
La femm´ à vrai dir´
N´est faite que pour souffrir
Par les hommes.
Dans les bals, j´ai couru, afin d´l´oublier j´ai bu
Rien à faire, j´ai pas pu
Quand i´m´dit : "Viens"
J´suis comme un chien
Y a pas moyen
C´est comme un lien
Qui me retient.

Je l´ai tell´ment dans la peau
Qu´j´en suis dingo.
Que cell´ qui n´a pas aussi
Connu ceci
Ose venir la première
Me j´ter la pierre.
En avoir un dans la peau
C´est l´pir´ des maux
Mais c´est connaître l´amour
Sous son vrai jour
Et j´dis qu´il faut qu´on pardonne
Quand un´ femme se donne
À l´homm´ qu´elle a dans la peau...

Écrit par : Géo | 30 juillet 2014

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