21 février 2014

Les leçons d’un paysan suisse émigré

Le premier colon de Fatu Hiva, l’île la plus australe des Marquises, en Polynésie française, est un Suisse, un certain François Grelet, de Vevey.

François.jpgC’est Sarah, sa petite fille, qui me l’apprend, et me remet trois liasses de lettres jaunies, celle que François adressait à sa famille de 1892 à 1916. La Feuille d’Avis de Vevey qu’il recevait en retour, glissée dans la réponse de sa mère, était toujours périmée de deux mois.

Après une tentative infructueuse au Nouveau Mexique, avec d’autres colons vaudois, François quitte San Francisco à bord du cargo Galilée et met le cap sur les îles Marquises avec l’ambition d’y planter du café.

Il découvre son eldorado : « je suis dans l’un des plus riches pays du monde mais peuplé de paresseux. J’entends déjà maman qui dit : ça doit lui aller. Cela m’irait en effet si je n’avais pas à utiliser ces paresseux »…

En bon colon, François se fait construire une maison de style colonial. Entre des cocotiers, des arbres à pain et des pommiers Cythère, il est le premier à cultiver tomates, carottes et pommes de terre d’Amérique. Il laisse gambader poules, cochons et vaches. Il ouvre un petit magasin pour échanger les habits qu’il coud lui-même contre les noix de coco de ceux qu’il appelle « canaques ». Il ouvre une petite distillerie pour ne pas gâcher les fruits non consommés. Et surtout, il plante 2’500 pieds de café !

Lettre.jpgLe voilà donc à 28 ans à la tête d’un vrai royaume, parfois nostalgique, « on cherche des moyens d’existence dans des pays lointains mais ces moyens acquis, on s’empresse de venir en jouir dans les lieux qui nous ont vu naître », parfois seul, « ici, il ne me manque qu’une femme, je n’en désire pas une riche, pourvu qu’elle soit bonne ménagère, agréable et qu’elle ait assez d’instruction pour que sa conversation et sa société ne soient pas trop banale »…

On en rirait volontiers, si sa vie ne basculait pas ensuite. Une mauvaise chute à cheval en 1894, la fièvre typhoïde en 1895, la sécheresse en 1896, les contraventions pour divagation en 1897, des pluies diluviennes en 1898, la peste en 1900, un ouragan en 1907, la sécheresse en 1910…

Sa plantation de café est détruite. De toute manière, la demande avait chuté : « au départ, on m’achetait le café 3 francs le kilo. Maintenant, nous avons plus d’une tonne à la maison que nous ne pouvons pas vendre ». Quand François Grelet décède, le 24 juillet 1916, il est toujours un pauvre colon à l’autre bout du monde. C’est son fils William qui cueillera les fruits de son labeur et se verra même remettre la Légion d’Honneur pour avoir su développer l’île.

Pourtant, même William est loin d’imaginer qu’un siècle plus tard, toute l’île ne jurera que par un café en poudre fabriqué par une multinationale… sise à Vevey.

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