02 janvier 2014

ÎLES MARQUISES : Festival de Ua Huka

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« Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que… » : avant de larguer les amarres du bonitier, toute la famille de Claude récite sa prière, en français, puis chante, en marquisien, ainsi pas besoin de gilets de sauvetage.

Il est une heure du matin et nous quittons la baie des Traîtres de Hiva Oa, l’île de Brel et de Gauguin. Nous sommes seize à bord, les uns sur les autres. La mer est démontée mais la lune rassure. Trois enfants se fabriquent un royaume de couvertures, Claude s’affale au beau milieu de l’espace vital, le fils s’endort, de puissantes basses dans ses écouteurs, et les filles roulent clopes sur clopes. La mer est démontée et la lune a disparu. Les vagues éclaboussent. L’estomac se fait fragile…

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Un peu avant cinq heures, le soleil se lève enfin, Claude aussi. Il a 40 ans et s’est marié en septembre dernier, « aux Marquises, on se marie quand on est sûr ». Il vient de Ua Huka mais n’y est plus retourné depuis 18 ans, « ça sera la fête à l’arrivée ! ».

Un poisson volant me frappe l’épaule. Une vingtaine de dauphins jouent dans notre sillon. Nous dépassons Motu Tenaua, l’île aux oiseaux, et entrons dans une magnifique baie cerclée de roches volcaniques, le port de Vaipae, bienvenus à Ua Huka. 

Les 600 habitants de l’île accueillent pour la première fois un festival réunissant 500 danseurs et percussionnistes venus des six îles principales de l’archipel des Marquises. Les familles dispersées dans la Polynésie se retrouvent pour l’occasion, une vingtaine de voiliers étrangers colorent la baie de Hane et une dizaine de touristes tahitiens ont fait le voyage : on n’a jamais vu ça, de mémoire d’insulaires.

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Pour l’occasion, les organisateurs ont redonné vie à « Tetumu », un lieu sacré laissé à l’abandon. Un « paepae », une plate-forme en pierre, a été reconstitué pour servir de « meae », espace sacré où les Marquisiens se réunissaient pour danser au rythme des « pahu », des tambours géants de bois. Un peu d’ombre est fournie par trois « ha’e », des abris en palmes tressées reposant sur des colonnes sculptées de tek.

Toute l’île est en ébullition. Pour nourrir les festivaliers, les jeunes chassent et pêchent à outrance depuis quelques jours, cochons sauvages, chèvres, langoustes, crabes, etc. On laisse le coprah tranquille et fait des réserves de fruits, mangues, papayes, oranges, bananes, etc. On voit partout les danseuses élaborer leur costume (il a été interdit d’importer des végétaux d’autres îles par peur de la « mouche des agrumes ») et les danseurs sculpter leur casse-tête de bois (le nombre de visages représentés correspondait au nombre de victimes massacrées au combat). Les exilés tahitiens râlent de devoir consacrer leurs vacances de Noël au tressage de paniers qui serviront à cuire de la viande à l’étouffée dans des « fours marquisiens ». Petit à petit, les jeunes danseurs et danseuses des différentes îles, qui dorment les uns sur les autres dans des salles de classe, font connaissance et amèneront peut-être ainsi une solution aux problèmes de consanguinité...

Flic.JPGUn autre mesure préventive a été prise par le maire Nestor (on appelle ici les maires par leur prénom) : « considérant la nécessité d’assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité publique durant le festival de Ua Huka, la vente de boissons alcoolisées est interdite du 16 au 21 décembre ». Vrai que les Marquisiens peuvent avoir l’ivresse mauvaise. Une amende est ainsi prévue pour les contrevenants dénoncés à la Gendarmerie nationale fraichement débarquée à Ua Huka.

On se rend au « Tetumu » en autostop. La première voiture s’arrête toujours, c’est ainsi depuis une semaine. Je partage la plateforme du pick-up avec un jeune et son costume soigneusement plié dans une caisse à linges. Il semble avoir davantage l’appréhension de la première que la rage du guerrier. On dépasse quelques marginaux venus à cheval mais l’extrême majorité ne jure plus que par le dieu Toyota.

Sur un parking improvisé, on surprend des danseurs en train de fumer une pipe de cannabis avant les représentations pour se mettre dans l’esprit. A quelques pas, une danseuse de Hiva Oa, arrivée le matin même par une mer agitée, vomit ses trippes... Autour d’eux s’agite un journaliste de Tahiti qui se plaint des réponses monosyllabiques des Marquisiens...

Le festival débute. Par une prière œcuménique. Les Marquisiens sont à 95% catholiques. Puis viennent les hymnes : le marquisien, que tout le monde entonne à tue-tête, le polynésien, dont certains se souviennent des paroles, et puis « La Marseillaise » : il faut bien faire honneur au Haut-Commissaire de la République qui a fait le déplacement et subventionné généreusement les festivités. Il faut même applaudir son discours qui se conclut par un tonitruant « vive la France ! ».

Les choses sérieuses peuvent enfin commencer. D’abord le rythme. Une vingtaine de percussionnistes qui s’usent les mains sur des peaux de chèvres. Cela prend rapidement beaucoup d'ampleur.

Une cinquantaine de danseurs envahissent ensuite le « paepae », emmenés par le « tuhuka », le maître du savoir. Majestueux.

Filles.JPGLes six délégations se succèdent, des heures durant. La tradition impose quelques figures, comme le « Putu » avec lequel les hommes souhaitent la bienvenue, ou le « Ruu » que les femmes dansent à genoux dans le but de calmer les esprits, mais pour le reste, chaque délégation est libre de traiter ses thèmes et raconter ses légendes comme bon lui semble.

Haka.JPGLes nouvelles générations mettent l’accent sur le « Haka Toua », une impressionnante danse de guerriers que les jeunes exécutent avec une jubilation jouissive, encouragés par les cris des danseuses, alors cantonnées au rôle de spectatrices. Après ce « Haka », le sol est recrépi de morceaux de costume.

Autre incontournable, la danse de l’oiseau, « Haka Manu », toute en grâce et en douceur, qui met en évidence une danseuse soliste. Nuku Hiva lui préfère le « Maha’u », la danse du cochon, réservée aux hommes, qui fut interdite jadis par les missionnaires à cause de ses connotations érotiques et du râle particulier émis par les danseurs.

Tahuata est la seule île à faire la danse de la pieuvre durant laquelle les femmes anéantissent un à un les hommes. Hiva Oa se distingue pas la qualité de ses costumes. Nuku Hiva vient offrir aux organisateurs un tambour sculpté de plus de trois mètres de haut. Fatu Hiva organise un « tir à la branche » entre ses danseurs et les chefs des autres délégations. Ua Pou fait virevolter des torches enflammées. Ua Huka invite symboliquement un cavalier dans sa chorégraphie…

 

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Durant les danses, les étrangers sont patients, attentifs, émus par l’enthousiasme des enfants, la fierté des pères et la sérénité des femmes. Ils photographient, en noir et blanc de préférence, filment en gros plans, s’improvisent ethnologues et s’appliquent à faire disparaître toute trace de pick-up ou de téléphones portables. Ils aimeraient ne pas entendre la tronçonneuse qui sculpte à proximité une pirogue, ou la meuleuse qui polit un tiki de pierre. Ni entendre un commentateur bilingue lancer : « on vous demande d’applaudir ce chant magnifique dans la plus pure tradition marquisienne ».

Les étrangers aimeraient avoir gommé l’ère des missionnaires et retrouver des tribus cannibales qui s’affrontent sur les hauts plateaux : une société de guerriers sanguinaires et de femmes lascives. En fait, ils sont émus par ce que leurs ancêtres - explorateurs, missionnaires, colons, puis exploitants - ont détruit scrupuleusement...

« Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que 20'000 ans d’histoire sont joués. »

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955 (!). 

Le public marquisien, lui, n’hésite pas à rire à gorge déployée lorsqu’un costume glisse et laisse apparaître un caleçon Calvin Klein peu ragoutant. Ils filment vaguement, rient des imprécisions et se moquent des gestes maniérés des « hommes-danseuses ». Les Marquisiens ne se prennent pas au sérieux. Pourtant, ce festival est la victoire de tout un peuple. Dans les années 30, ils ont failli disparaître à cause des maladies et de l’alcool, importés par les étrangers. En 1980, les enfants se faisaient encore battre s’ils parlaient leur langue à l’école…

Aujourd’hui, les Marquisiens, moins de 10'000 âmes, ont su se refaire une santé identitaire : des danses, des chants, une langue, un artisanat, une mythologie, des costumes, des rythmes et une certaine joie de vivre.

Commentaires

bon début de livre.dès parution, je l' achete!

Écrit par : leonardi - laigaisse renee | 22 décembre 2013

Votre vision sur le mini festival de Ua Huka ,est impressionnante et très juste:
"Si nous étions honnêtes, nous verrions que ce festival n’est qu’une reproduction falsifiée et subventionnée d’un art ancestral, un bricolage identitaire. Nous nous dirions peut-être qu'il vaut mieux rentrer chez nous pour nous occuper de notre propre déracinement et sauver ce qu’il y a encore à sauver…"
Je suis originaire des îles marquises de Nuku Hiva ,je vis en métropole . Votre analyse est très intéressant et vraie .

Écrit par : ALVARADO | 24 décembre 2013

Moi j'ai assisté à ce festival et je dis bravo à la population de Ua-Huka ainsi que Mr le maire Nestor et ces conseillers,.....Vous Mr vous dites que ceci est une reproduction??helas non pour nous,nous disons que ceci est le DÉFI que Mr le maire a réussi...
Laissons nos anciens paepae que nos ancêtres nous ont fait et que nous pouvons être fier d'eux.
Maintenant à nous de montrer ce que nous savons faire à nos enfants,petits enfants...etc
Et voilà le Maire de ua-huka a réussi ....c'est sa le DÉFI,
le thème choisi pour ce festival HAAHITI qui veut dire DÉFI
-qui pourra sculpté un TIKI plus grand que celui qui se trouve à Hivaoa surnommé Takaii?? Il a réussi
-qui pourra sculpté le plus grand pilon j'ai vu auparavant?il a réussi
-....etc

Alors je vous dis la population de ua-huka est fier de ceux qui ont fait
Pour eux ils ont réussi leurs DÉFI
Je dis bravo bravo .

Écrit par : Nauhei | 30 décembre 2013

Ah c'est bien au moins vous avez le mérite d'avouer que vous les étrangers, vous êtes émus que ce que vos ancêtres, les explorateurs, les colons ont détruit scrupuleusement.
Au moins le festival, pour nous marquisiens, c'est un moyen de se réunir, d'essayer de restaurer une culture seine que grâce à vous nous oublions petit à petit.

Écrit par : zozizo | 30 décembre 2013

L'article paru sur le blog de Monsieur Blaise Hofmann, malgré sa description objective du spectacle, est particulièrement choquante et insultant pour nous Marquisiens.
L'auteur se complaît à démolir de façon insidieuse la réussite de cette manifestation culturelle importante pour notre peuple.
Cet " étranger " était venu chercher de l'exotisme ; il pensait que les Marquisiens avaient rejeté le développement et le progrès. Il ne pensait pas que nous étions très à l'écoute à la fois du monde moderne et de notre passé, retrouvé grace au travaux des chercheurs archéologique et historiens.
Les mots qu'il emploie :" bricolage identitaire" sont vraiment écrits pour nous blesser.
Notre festival était avant tout un spectacle pour nous-mêmes. A nos yeux, et c'est ce qui compte, il a été un bonheur, et nous en sommes fiers. Félicitations à notre maire Nestor Ohu, à la population de Ua-Huka et à tous les groupes participants des autres îles.

Écrit par : Manatu | 30 décembre 2013

Bonjour, Monsieur, il y a du vrai dans ce que vous dite concernant la reproduction des festivités ancestrales, et que voulez-vous qu'on y fasse? que l'on vive comme nos ancêtres? Mais il est trop tard pour çà car la modernisation nous a envahie et par la faute de qui? par votre faute, vous et votre peuple. Ce que nous montrons dans les différents Festivales marquisiens, c'est le minimum de connaissances de ce que nous nous rappelons de nos ancêtres parmi les innombrables connaissances qu'ils avaient à l'époque, et nous la préservons afin qu'elle ne soit pas dissous, sinon que deviendrons nous, nous n'aurions plus d'identité.
Si nos chants et danses vous déplaisent, je croît être entièrement d'accord avec ce que vous avez écrit : "il vaut mieux rentrer chez nous pour nous occuper de notre propre déracinement et sauver ce qu’il y a encore à sauver…"
Merci.

Écrit par : sinenlys | 30 décembre 2013

bonjour à tous ;je constate que y en à qui ne sont pas satisfait ,( la prière ,la culture de chaque îles des Marquises,etc...)je suis originaire de UAHUKA je n'ai pas pu y assister et je le regrette beaucoup mais je l'ai suivie de très près cette FETE du mini festival.Je voudrais adresser mes félicitations à la population de UAHUKA et ses autorités monsieur le MAIRE , les organisateurs et toutes les tendues pour la réussite de ce défit et je dis encore bravo à toutes les commues des îles marquises avec peu de moyen NESTOR maire de Uahuka est arrivé à nous montrer que unis ensemble avec tout ceux qui tendent la main égale REUSSITE JOIE HARMONIE AMOUR FORCE

Écrit par : Touatini sylviane | 30 décembre 2013

Je n'étais pas présent à Ua Huka, mais je réside aux Marquises depuis quelques années et je suis solidaire de toute manifestation puisant au coeur de l'identité marquisienne.
Ce n'est pas un spectacle, ni un défouloir pour touristes goguenards, mais bel et bien le sursaut de tout un peuple qui danse pour se souvenir...merci à Lucien Kimitete.
Alors attention aux impressions livrées sans recul ni analyse, c'est une escroquerie intellectuelle qui aurait mérité plus d'humilité.
Touristes ou pas, Haussaire absent, les marquisiens auraient dansé et chanté de la même manière, pour eux-même, et c'est tres bien comme ça.
Un détail, ce journaliste est suisse, et pas français.

Écrit par : SPION | 31 décembre 2013

Bonjour à tous.
Les bras m’en tombent. Si j’ai pris du temps pour écrire cela, c’est justement pour partager avec des lecteurs suisses la découverte de cet étonnant festival. Je suis également reconnaissant au maire Nestor et à toute la population d’Ua Huka de m’avoir permis d’assister à un tel événement.
J’ai relu mes mots et ne comprends pas en quoi cet article vous paraît attaquer la culture marquisienne. Bien entendu, il n’adopte pas le ton convenu de la « Dépêche » ou des « Nouvelles de Tahiti », mais il ne s’agit que d’un blog, un recueil d’impressions fraîches. Vos commentaires m’ont toutefois poussé à effacer un paragraphe maladroit… Le ton ironique est une constante de mon écriture, de même que l'autodérision. Il ne fallait pas y voir une critique hautaine. Mon but était plutôt de faire connaître votre culture. C'est pour cela que, symboliquement, je quittait "l'île de Brel et Gauguin".
Encore une fois, si j'ai pris le temps d'écrire, au lieu de profiter de votre magnifique île, c'est pour rendre hommage à Motu Haka, au maire Nestor et à tous les habitants de l'île. Ce festival, encore une fois, m'a beaucoup ému. Vous avez raison d'être fiers de ce festival.
Salutations amicales,
BH

Écrit par : Blaise Hofmann | 31 décembre 2013

Mais monsieur savez vous qu en polynesie la plupart de la population ce sont des chretiens ,savez vous votre façon d ecrire des le depart de votre article ne nous plait pas du tout ,,,non il y a bien des choses que vous avez ecrit ne ns plait pas meme çi comme vous dites que ce n est qu un blog ,on s en fiche mais vous avez ecrit des choses que nous peuple marquisiens n appreciont pas ;;;;nous ne sommes pas allés voir les spectacles commeçi on allait voir un spectacle de l ecole de nos enfants ,(,et je vois que vous avez retirés ça °)mais NOUS nous aimons nos danses !!!pendant ces jours de festivités on avait pas l impression qu on venait voir un spectacle scolaire au contraire !!!!!on etait fier de voir tous ces jeunes interpretés nos danses avec tous leur coeurs et fiers de leur danse aussi :Monsieur ce que vous avez mi au depart dans votre article est toujours rester en travers de la gorge des marquisiens meme -çi quelque paragraphe a ete supprimé ça ne passera pas ,,voila

Écrit par : elvina | 31 décembre 2013

Je vous complimente pour votre article. c'est un vrai exercice d'écriture. Poursuivez

Écrit par : serrurier paris 20 | 21 juillet 2014

j'ai la chance d'avoir fait la connaissance d'un couple de marquisien de okatu ( UA HUKA ) chez qui j'ai vécu pendant deux mois.je dois dire que j'ai vécu l'experience la plus enrichissante de toute ma vie, tant par l'hospitalité de ce peuple que par leur fierté identitaire.A travers le festival de danse, les marquisiens essaient de faire revivre leurs traditions ancestrales que la colonisation a failli faire disparaitre.La transmission aux jeunes générations, de ces coutumes ancestrales, est le but de ces festivals.hormis la beauté époustouflante des iles marquises, c'est la générosité de ce peuple marquisien qui m'a le plus marqué.J'espère que les lumières de la lointaine PAPEETE ne fera pas trop briller les yeux des jeunes marquisiens,car c'est dans leur ile natale qu'il doivent rester et défendre leur terre.

merçi à toi mon ami MOKE !

Écrit par : navarro claude | 21 décembre 2014

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