31 mai 2013

« Ne sous-estimons pas le merle »

Peut-être la première fois qu’un écrivain invité au Salon du Livre de Genève devait abréger sa séance de dédicaces pour… aller traire son bétail.

Descendu présenter son roman L’écrivain suisse allemand, Jean-Pierre Rochat devait tout simplement être à l’heure dans sa ferme, au sommet de la montagne de Vauffelin, dans le Jura bernois.

En Suisse romande, les écrivains sont enseignants, journalistes ou rentiers. Un paysan écrivain, ça fait du bien...

"C’était un jour chaud et lourd avec un effet loupe sur le panorama, à portée de main, semblait-il. C’est à crever de beauté, on a beau s’empiffrer, il reste des morceaux qui dépassent de partout."

Lorsque je m’étais frotté, l’espace d’un été, au métier de berger, on m’avait offert son récit Berger sans étoiles en me disant : « ça, tu verras, c’est le bouquin d’un vrai berger! ».

Effectivement. Brut de décoffrage, libre, généreux, dense et sensuel, son style fut un orage de plus dans mon estive. Une écriture apprivoisée mais rythmée, musicale, vibrante et amoureuse.

L’écrivain suisse allemand est un petit livre, le format idéal pour aller lire dehors. Il raconte la surprenante complicité d’un paysan de montagne et d’un écrivain à succès. L’un n’a voyagé qu’en 1992, à Amsterdam, pour fêter le septantième du syndicat bovin de la race tachetée rouge des Alpes ; l’autre est de ceux « qui ont fait l’amour avec de jeunes indiennes au milieu de la forêt vierge ». L’un est modeste et trivial, l’autre raffiné et existentiel. L’un taiseux fidèle, l’autre conteur volage.

Les voilà pourtant amis, et pour trente ans. Peut-être parce que tous deux ont une plaie à panser. L’un a dû faire le deuil de son père, tué au volant d’un tracteur neuf ; l’autre est parti sur les routes trop tôt. Peut-être aussi parce qu’ils entretiennent une fascination réciproque. L’écrivain est attiré par ce bon sauvage, sa sagesse paysanne, ses bons mots : « nous avons beaucoup de morts dans la famille mais si on regarde dans le bottin, sous notre nom, il y en a encore plein ». Et le paysan envie la vie audacieuse de son compagnon : « quand il partait pour le monde des nouvelles aventures, alors que nous, c’était pas original, on purinait le pâturage du bas »...

web_ROCHAT_Mottaz--672x359.jpgEn vérité, ce livre convie certainement les deux personnalités de Jean-Pierre Rochat. Il suffit d’apercevoir sa barbe d’armailli et ses lunettes d’étudiant. A 60 ans, ses deux passions - sa ferme et la littérature - n’ont pas fini de le tirailler.

Ainsi produit-il des « meules de fromages qui parlent comme des livres ouverts à la page des pâturages », tout en poursuivant ses lectures : « marcher à l’intérieur du livre, c’était spacieux et on pouvait y faire son marché ».

Comme son personnage, jadis champion toutes catégories du lancer du ballot de foin, le paysan écrivain veut voir au-delà des Alpes :

« J’avais largement de quoi être poète avec ce qui m’entourait, je disais : ne sous-estimons pas le merle, le chant du merle est si familier que parfois on ne l’entend plus, on n’y fait pas gaffe et c’est le début de l’indifférence ».        

Photo : Eddy Mottaz                                                    

Commentaires

Jamais lu quelque chose comme ça, jamais! Ecoutez p.53: "Ma femme faut la chercher loin, comme un bison dans la forêt..."ou p.97: "C'était un jour chaud et lourd avec effet loupe sur le panorama... A lire vite, vite!
Blaise, oui, d'accord avec tout ce que tu dis de cette histoire où les petites vaches tachetées rouge sont sexy et les femmes pétillent. Et cette voix! On dirait qu'on la connaît depuis lontemps (schmarotser disait-on à la maison)... et lui qui dit" Nous sommes parents, le chant du merle et moi."

Écrit par : CK | 06 juin 2013

« C’est souvent après de longues marches éreintantes, après d’interminables journées de travail, lorsque la pensée n’est plus tenue en laisse par un moi souverain, elle gambade, elle va gratter dans l’intemporel... »

« Maintenant je lis. Ma femme me dit t’es pas bien ? T’as pas vu que les autres ont tous commencé les foins ? »...

Écrit par : BH | 06 juin 2013

@Blaise Hofman,la lecture c'est le paradis sur terre et le dernier paragraphe reflète exactement ce qui échappe à de nombreux terriens,les messagers du ciel comme le merle pour ceux qui vivent en retrait ,sont annonciateurs de nombreux évènements mondiaux ou personnels.
Le nôtre siffleur dès la première heure nous averti des coups tordus qui vont se jouer à notre encontre en journée et lui ne ment jamais !mais lui n'est pas satellisé comme les terriens d'aujourd'hui qui malheureusement et ce de plus en plus sont privés de cécité mentale afin de mieux réfléchir par eux-mêmes en premier, c'est toute la différence
Alors oui merci aux merles et autres volatiles pour leur prévisions sécurisantes.
très belle journée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovsmeralda | 08 juin 2013

Depuis toute petite passionnée par la légende de celle que l'on nomme "l'étoile du berger", je pense avoir trouvé ce dont je cherchais, merci pour ces quelques extraits, il me tarde de découvrir ce personnage vraiment unique.
Bonne journée
Louise

Écrit par : louise | 25 juin 2013

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