10 mai 2013

Heureux comme un roi au bras de sa Reine

Ils l’ont fait. Une application iPhone «Race d’Hérens». Dans le bus qui me mène à Aproz, je vois ainsi apparaître sur mon téléphone le portrait et le nom des 270 concurrentes : Schakira, bien sûr, la Reine de l’an dernier, mais aussi Madonna et Rihanna. Et puis Lambada, Disco, Rumba, Samba, Flamenco, etc.

Affiche principale.jpgDans ce bus, on parle français, allemand, italien et anglais. La finale cantonale, devenue nationale il y a deux ans, est déjà internationale. Et les organisateurs ont bien fait de traduire le livret de fête en trois langues ; deux jeunes Australiens peuvent ainsi goûter au charme du discours de Philippe Rubod, directeur de Crans-Montana Tourisme : «ces nobles ambassadrices du Valais ressemblent au peuple valaisan trait pout trait : fières, solides, généreuses, du tempérament à revendre et douces quand il faut».

En guise de bienvenue, cinq cors des Alpes entourent un lanceur de drapeau rouge et blanc à treize étoiles. Un stand vend des T-shirt «Tu Suze ?», «Reine Bull» ou «T’as où les vignes ?». Un autre ne propose que williamine, abricotine et génépi. Pas de doute, on est au Valais, pardon, en Valais.

Quoique. Car il souffle sur Aproz un air de Far West. Serait-ce dû aux chapeaux de cow-boy offerts à l’entrée ? A l’attraction rodéo, un faux taureau mécanique ? A la mode hégémonique des chemises à carreaux ? Ou aux vaches qui s’appellent aussi Dallas, Nevada, Bandit, Cheyenne et Mustang ?

Autour de l’arène, le public se densifie. La fourmilière attend ses reines. Je m’installe à côté d’un retraité, ancien éleveur d’Hérens, fidèle à l’événement depuis trente ans. Il m’explique les subtilités du règlement, et se perd vite en anecdotes : pour exciter les bêtes, il est par exemple d’usage, encore aujourd’hui, de donner durant l’hiver quelques rations d’avoine avec du vin blanc ou du pain imbibé de marc...

Ce passionné regrette les enjeux économiques qui ont défiguré la compétition. Un budget de 1,2 million de francs, des Reines qui valent près de 50'000 francs et une entrée qui coûte cinq francs de plus que l’an dernier : « les syndicats d’élevage s’en mettent pleins les poches ! ».

Il m’encourage à venir assister à des combats dans les alpages : « là-bas, les vaches se battent pour un troupeau, pour des pâturages. Ici, ça n’a pas de sens, c’est comme quand elles vont lutter au Salon de l’Agriculture à Paris »…

Rien n’y fait, la magie opère, je me prends au jeu. J’ai peur pour un rabatteur qui évite de justesse un coup de corne. J’ai mal pour la vache qui saigne du museau (est-ce que ce monde est sérieux ?). Et ris du photographe de presse qui a peur des vaches.

Les heures passent, le soleil tape et les spectateurs boivent de moins en moins d’eau d’Aproz. C’est un peu leur fête des rois. D’autant que le FC Sion vient de prendre un goal, il faut oublier ça, santé ! Il leur est de plus en plus difficile de regagner les gradins. Des enfants sont alors mandatés pour ramener la tournée suivante ; d’autres font des châteaux de sable, avec des verres de bière en guise de pelles. Les pompiers boivent l’apéro avec l’équipe de secours. Des quads remplis de fus de bière ravitaillent les bars. Et les vaches s’appellent désormais Muscat, Baileys, Malibu, Capsule et Barolo.

Il est temps de changer d’air.

En dehors du site, au bord du Rhône, le calme revient. Des familles d’éleveurs bavardent près de leur championne. C’est un lieu où ces dernières s’appellent à nouveau Câline, Copine, Tendresse, Princesse, Fripouille, Friponne, Coquette ou Coquine. C’est un lieu sans sponsor, sans caméra, sans chichi, un lieu qui n’a pas changé avec les années.

Je fais la connaissance de l’éleveur de la 19. Champagne. Il est de Verbier. Il est passionné. Il sait que cette finale ne lui rapportera rien ; même le gagnant ne partira qu’avec une sonnette. Lui s’en moque. C’est un honneur d’être à Aproz. C’est sa première finale nationale.

Il doit me laisser. Champagne a été qualifiée et la finale 1ère catégorie va commencer. Il m’invite à lui rendre visite sur l’alpage cet été, et s’en va.

Il s’en va vers l’arène, majestueux. Sa Reine au bout de la corde, il devient roi. Il parait détendu pour que sa vache reste sereine, mais lorsqu’il passe sous la loge des sept juges, là où sont accrochées les sonnettes des futurs vainqueurs, son cœur bat la chamade. Il entre dans l’arène, face à 12'000 spectateurs, et voilà son salaire : un sentiment de fierté qui justifie des années de travail.

Commentaires

Sympa, ce reportage. Dommage que les clichés sur les Valaisans y soient propagés. « Far west, quads et Williamine». Comme dans 120 secondes ? Vous avez oublié la Subaru afin de compléter l’image des Valaisans … tels que vus par les Vaudois. A se demander s’il n’y a pas un peu de jalousie là-dessous… Quel événement est aussi rassembleur dans le canton de Vaud, où tout le monde se tait? (sauf pour conspuer les autres - où là le Vaudois devient vociférant)

Écrit par : Pache | 15 mai 2013

;-)
Voilà quelques années que je m'intéresse de près à ce que l'on appelle "patrimoine culturel immatériel". Et cela dans toute la Suisse. Les Vaudois en ont aussi pris pour leur grade, promis. Pas question donc de guéguerre intercantonale, d’ailleurs, je suis Bernois.
J’ai été très touché par la tradition des combats de reines, surtout par la passion désintéressée des éleveurs. Mais aussi très déçu - comme toujours - de la récupération commerciale de toute tradition populaire « qui marche » !
Pour les clichés, mea culpa, je ne m’en suis pas privé. Mais promis, je n’ai rien inventé. J’ai vu le rodéo, les chapeaux de cow-boy... et me suis rappelé des photos de Yann Gross, "Horizonville". J’ai aussi vu le quad en question...
Allez, au plaisir d'en parler avec vous un jour autour d'une Williamine !

Écrit par : BH | 15 mai 2013

« Horizonville », précisément. L’infâme recueil de clichés –au propre comme au figuré–qui s’autoproclame une valeur ethnologique mais qui n’est que ricanement supérieur et fat de l’urbain lémanique. Le type a écumé le Valais sur sa mobilette jusqu’à dénicher ce qui confirmerait sa vision fantasmée de ce canton, et de faire passer les Valaisans pour des crétins des alpes fans des Etats-Unis. Bien sûr qu’il y existe un bar western avec ses "regulars" et leurs voitures américaines, mais il est déplorable et navrant de réduire ce canton à ces images débiles et vulgaires.

J’ai apprécié de lire votre tour de la Méditerranée. Et c’est mieux quand vous vous tenez à l’écart des lieux communs, même si la tentation est facile… La hauteur vaut mieux que la bassesse, au contraire du voyeurisme malsain, facile et racoleur (et finalement malhonnête) d'un Horizonville...

Écrit par : Pache | 16 mai 2013

Ce que dit Pache est juste : vous ne vous méfiez pas assez des lieux communs. La xénophilie exacerbée, l'auto-flagellation helvétique, le sentiment de supériorité incoercible de l'urbain sur le campagnard qui apparaît même dans l'Estive...
On vous souhaite d'en sortir.

Écrit par : Glaudeéo | 16 mai 2013

Je lis votre note et je suis en Valais.Alors foin de commentaire sur l'urbain ou le terrien,votre texte sonne juste et on y trouve l'essence de ce genre de manifestation.Bravo tout simplement...

Écrit par : brugger | 23 mai 2013

L'essence? La quelle? De la Sans Plomb pour les Buicks des Chablaisiens ou de la Super pour les Chevrolet Camaros des Bas-Valaisans et Ford Mustangs des Hauts-Valaisans? A moins que les pick-ups roulent au diesel?
;-)

Écrit par : Pache | 24 mai 2013

@Pache,sachez que le Diesel a une propriété et non des moindres,il permet aux aumobilistes sans garage de ne pas souffrir des dégats causés par les fouines,elles détestent l'odeur de cette essence mais semble parcontre attirées par le biocarburant avec tous les risques que cela suppose pour le véhicule et son conducteur
Il suffit pour s'en convaincre de remonter au temps ou rares étaient les gens pssédant des garages et savoir avec quelle essence et surtout se souvenir que les animaux s'adaptent beaucoup plus vite aux changements des comportements humains que le contraire
@BH,désolée en Suisse on utilise les mots ,Patrimoine culturel et non immatériel
Parcontre ces combats de Reines sont de toutes beauté et à conserver,nos us et coutumes Suisses se doivent d'être protégés contre les hérétiques animaliers ,les premiers sans doute à être gros mangeurs de Hamburgers

Écrit par : lovsmeralda | 26 mai 2013

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