16 juin 2008

Au-dessus de la mêlée

“Le jour de beau”, comme on dit chez nous. Jour de Beau. Rarement vu spectacle aussi...

1810896976.JPGVILLAGE DE GIBRANE L'aube n'est encore qu'une promesse. Elle laisse dormir Bécharré (photo ci-dessus), le village natal de Khalil Gibrane. On peut imaginer que la nostalgie d'un tel lieu ait su inspirer un expatrié, un exilé, un Prophète. Les cloches des églises maronites 1910579472.gifpatientent. Ne résonnent pour l'instant que les séquelles d'une veille arrosée au gros rouge du petit-cousin d'Antoine, dit “Tony”, un type qui portait sur son T-shirt une phrase souhaitant la mort des gars du Hezbollah (preuve qu'il ne suffit d'être chrétien - même maronite – pour faire du bon pinard, preuve aussi que le Liban a encore deux-trois mea culpa de retard). Ai pris le mauvais raccourci. Celui qui mène directement à la ferme isolée d'un petit vieux enturbanné qui tient absolument à partager son café avant de m'indiquer la bonne direction. Son café aurait réveillé un mort. Merci à eux deux. Ai passé devant la très fameuse et vraiment minuscule réserve de cèdres du Liban. Ai entrevu les pancartes des restaurants, des boutiques à souvenirs et des nightclubs de la station des Cèdres (à vrai dire, pas très envie de glisser ici une description cynique de ce à quoi peut ressembler une station de ski libanaise de l'après-guerre à l'entre-saison). Ai demandé la direction du Qornet as-Sawda, le plus haut sommet du Liban (3090 m), au dernier être humain rencontré, un militaire. Ai quitté le monde des hommes.

1794137562.JPGQORNET AS-SAWDA Dernière verdure, en tenue de survie et dernière douille de cartouche. Le règne minéral, une crotte de chèvre et le traffic insensé des insectes. Puis le silence total. Les première neige qui sont les dernières. Le soleil des grands jours et pas un pet de vent. Au bout de l'arrête, le sommet (photo ci-dessus), un modeste manteau de pierres...

962425581.JPG... avec vue sur la mer ! Il paraît que l'on distingue l'île de Chypre par temps dégagé. Au menu du jour, la jetée du port de Tripoli, les plages de Syrie et celles de Beyrouth. Si la paix subsiste quelque part, c'est ici. Du grand, du tout grand, des heures durant. Se pincer l'avant-bras ne change rien. Chanter. Le Jour de Beau. C'est en partie cette beauté qui est la cause de l'insolation. En partie seulement. Car quand est venu le temps de redescendre, une surprise m'attendait, de celles qu'un tour opérateur ne peut prétendre offrir, de celles qu'un vieil appareil numérique chercherait en vain à capturer...

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Un troupeau de chèvres assoiffées fonce dans ma direction, celle d'un épais névé de neige. En queue de peloton, un petit gars d'une quinzaine d'années. Il s'appelle Dib. Cela veut dire 840034122.JPG“loup” en arabe. Il parle français. Montagne miraculeuse. Accompagné d'un chien parfaitement inutile, une fois par semaine - son jour de congé - Dib emmène ses 345 chèvres (dont 105 à traire) faire le tour du Qornet. Il a perdu la montre Casio de son père dans le coin la semaine dernière. Elle vaut 100 dollars et son père peut “avoir des crises”. Alors on cherche la Casio de Dib, en vain. Pause neige pour le troupeau, puis pause casse-croûte pour nous. Dib défait le tissu noué autour de sa taille. Du pain libanais, une boîte de thon, une tomate, un oignon et une poignée de cerises. Les meilleures que j'aie goûtées de ma vie. La bouche pleine, les derniers mouvements d'un troupeau qui chaume, la montagne, la vue sur la mer, le Voyage, encore et malgré tout.

1284822761.JPGRedescente à l'allure du troupeau, la vitesse idéale. Pause multiple sur un caillou. Dib devant, moi derrière, en compagnie d'un vieux bouc boiteux et d'une jeune chevrette caractérielle. C'est peut-être  ainsi que l'on devrait voyager. Entre un vieillard plein de sagesse et une petite dame subversive.

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16:36 Publié dans i Liban | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Suis encore tombe sur un livre de seconde main… On trouve dans les correspondances de Saint-Exupery :
"j'ai aussi compris ce qui m'avait toujours etonne : pourquoi Platon place le courage au dernier rang des vertus. Ce n'est pas faire de bien beaux sentiments : un peu de rage, un peu de vanite, beaucoup d'entetement et un plaisir sportif vulgaire. Surtout l'exaltation de sa force physique, qui pourtant n'a rien a y voir. On croise les bras sur sa chemise ouverte et on respire bien. C'est plutot agreable. Quand ca se produit, la nuit, il s'y mele le sentiment d'avoir fait une immense betise. Jamais plus je n'admirerai un homme qui ne serait que courageux…"

Écrit par : Blaise H | 16 juin 2008

AS-SAWDA , aussi beau que ton Estive que j'ai dévoré en rentrant. Vraiment rien à retoucher: t'as une patte, mon gaillard! Et en plus tu vis, mon salaud.
5 Continents ce week-end, tu n'y étais pas, je n'y étais pas. On ne s'est pas manqué.

Bon vent

Écrit par : Gaël Métroz | 17 juin 2008

Superbe ! Votre blog est une bouffée d'air, un appel au large, un lieu de solidarités, et me rappelle mes quelques voyages, ceux que j'ai faits et ceux que j'ai rêvés....
Merci mille fois !!!

Écrit par : delphine | 17 juin 2008

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