03 juin 2008

Révélation, Sinaï & business bédouin

Cela s'écrit à 2'285 mètres d'altitude, aux environs de minuit, à la lueur fatiguée d'une lampe frontale, entre la chapelle et la mosquée qui se partagent le sommet du mont Sinaï (ou djebel Moussa). Dans l'ordre, déposer la plume, refermer le carnet, éteindre la lumière et redécouvrir ce que signifient les mots “air”, “solitude”, “silence” et “nuit blanche à la belle étoile”.

1576899211.jpgÀ l'aube - puisque l'ascension s'est faite à la lampe frontale - tout est neuf. Un paysage lunaire alliant noir volcanique et rouge corail, des roches granitiques comme “sauvées des eaux”, l'oeuvre d'un sculpteur surréaliste soucieux du détail. Perte de vue. Pour peu, on verrait Jérusalem, cet autre rendez-vous des trois monothéismes. Pas vu l'Ange de l'Eternel, mais soudain sur l'horizon, l'Astre, ce petit rond rouge gravé “du doigt de Dieu”.

1537396542.jpg Révélation.

Ou pas loin.

Car les versions divergent.

 

 

1657494724.jpg(il est écrit quelque part que la tradition juive ne voulait pas connaître le lieu exacte de la Révélation de peur qu'il donne lieu à des actes idolâtres. C'est la personnalité seule de chacun qui donnerait, selon elle, son caractère à la place qu'il ocupe...)


CAIRE - SINAI Ce matin, mon bus a quitté la capitale, la bruyante, l'ardente, a traversé le tunnel Ahmed Hamdi qui passe sous le canal de Suez, puis a filé plein sud, avant de remonter le Wadi Feiran et atteindre Al-Milga, un village où acheter deux litres d'eau, du pain et des dattes. La suite à pied, en direction du monastère Sainte-Catherine et de sa cour pleine de gens bien portant (les nuitées de sa guesthouse coûtent 180 dollars). Ensuite, des chameliers armés de téléphone portable insistent pour porter 1981179494.jpgassistance et un avatar du Christ me sourit en portant sa croix (photo). Enfin l'ascension - le coeur léger - la nuit qui tombe - au loin une chenille lumineuse – les torches électriques d'un groupe de collégiennes coptes - elles me souhaitent “good luck” - puis plus rien – l'air pur – la nuit – le bruit des pas - une lumière - quatre Bédouins qui, à la lueur d'une lampe à pétrole, ont des airs de vrais Bédouins...

1808265901.jpgSlimane s'est marié il y a un mois. “Quand on se marie, on ne quitte pas sa chambre à coucher pendant un mois.” Il vient de rejoindre ses amis du djebel (aucune Bédouine ne passe la nuit sur le djebel). Slimane rêve de nouveau de touristes russes, “les plus chaudes” - Tu ne commettras pas l'adultère – et sort de nulle part une bière lorsqu'il voit que j'ai ramassé quelques ordures sur le chemin. Jami, lui, n'est pas marié. Et c'est pas demain la veille: “pour se marier, il faut compter 60'000 pounds (CHF 12'000.-) pour l'achat d'une maison, 20'000 pour le mobilier et encore 20'000 pour la fête”...

Deux choses distinguent Slimane, Jami et leurs deux compères des autres Égyptiens. Ils parlent chacun quatre ou cinq langues (Slimane parle russe...) et se disent très contents de leur vie et très chanceux. Pourquoi ? Je ne vous ai pas tout dit...

BUSINESS BEDOUIN 3h du mat', un couple biélorusse hurle sa joie d'être enfin parvenu au sommet - Tu ne tueras point.  4h, un Américain raconte longuement à sa femme l'histoire de Moïse - Tu n'invoqueras pas le nom de Dieu en vain. 5h, un groupe d'Espagnols chante à tue-tête des chansons espagnoles en frappant des mains. Puis le défilé. “Blanket, 5 dollars!” - Tu ne voleras point. Le groupe Ramsès (du nom de l'agence Ramsès) fait 449832132.jpgl'appel. Vente de pierres authentiques du Sinaï. L'un écrit sur la roche “Piotr”. Un petit Bédouin mendie en boucle: “food, mangare, essen” - Assurément l'une des plaies d'Égypte. 5h55, une bombe israélienne fait son apparition dans un short minimal. 5h56, apparition de l'Astre, ce petit rond rouge jadis gravé du doigt de Dieu...

1656017670.jpgLe Sinaï est une denrée qui se consomme entre 6 et 7 heures du matin, car il faut être redescendu dans les temps pour l'ouverture du monastère Sainte-Catherine, à 9 heures. La redescente est le terrain de chasse des Bédouins du Sinaï (ancêtres d'esclaves importés au IXème siècle depuis Alexandrie pour s'occuper du monastère). Ils misent sur la fatigue de leurs proies. Seule quatre familles se partagent le parcours. Toutes quatre appartiennent à la tribu des “Gebeleen” (Montagnards). Ce sont des Musulmans (la 3ème sourate du Coran soutient que Moïse est un messager d'Allah) qui croient malgré tout en Saint Georges et en Sainte Catherine. Pour se distinguer des Égyptiens, ils portent le djellaba, voilent intégralement leurs femmes et aiment marcher dans la montagne.

2144105807.jpgOn comprend alors pourquoi Slimane et Jami se disaient “chanceux”. Il faut imaginer en haute saison un millier de "pèlerins" qui louent chaque nuit des couvertures à 20 pounds (CHF 4.-), boivent des sodas à 15 pounds (les prix de Sharm-el Sheikh) et achètent des dromadaires taillés dans le quartz, des pyramides en toc (oui, au Sinaï) et un peu d'artianat bédouin... Échangeant les tables des prix contre les Tables de la loi, les Bédouins laissent “paître leur troupeau loin dans le désert”. ElhamdolelAh, ça rapporte bien plus que les dattes.

164851310.jpgDe retour au monastère Sainte-Catherine, le groupe Ramsès reçoit le cartons des petits déjeunés. Les autres dissimulent leurs jambes et leurs épaules nues dans des tissus distribués à l'entrée du lieu saint. L'un des 22 moines orthodoxes tient la caisse du musée et contrôle les cartes d'étudiants. Il m'interdit de faire des photos. On discute. On parle de son emploi du temps. Mais le groupe Ramsès veut un ticket... Après un temps, le moine me saute littéralement dessus, s'empare de mon appareil et mitraille les icones qu'il préfère. “Il faut que ce patrimoine soit partagé!” (vraisemblablement l'interdiction venait “d'en haut”). Ses photos sont toutes ratées, mais ce moine m'a réconcilié avec le lieu. Merci.

Le Sinaï, ce restera une chapelle et une mosquée qui se donnent la main au sommet sous un épais tapis d'étoiles. Et puis ce vieux moine barbu jusqu'au nombril qui retrouvait soudain son innocence à deux pas d'un buisson ardent et poussiéreux.

PS : "Selon la pensée hassidique, on ne peut pas s'approcher de Dieu, car Dieu est un gand feu. Mais on peut aller jusqu'au coeur de l'être humain qui est une partie de Dieu", Aharon Appelfeld.

12:10 Publié dans g Egypte | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Ah mont Sinaï et son mitique levé du soleil! Cher Blaise, merci de me replonger dans cet envoironnement unique que j'avais eu la chance de découvrir il y a quelques années... Une pause mémorable dans ces montagnes mythiques au milieu d'un stage sur les poissons coraliens de la mer rouge! Un bédouin d'une petite échoppe avait si gentiment accueilli les quatre biologistes pas préparées à la froide nuit en altitude... Nous offrant couvertures, thés chauds et abri du vent contre des sourires et des bribes de conversations... Hospitalité inattendue dans un cadre si touristique! Le couvent est resté un mystérieux bâtiment clos, comme nous étions arrivées un samedi trop tard et que le dimanche les visites ne sont pas possibles... Mais toute l'ambiance de cette belle ascension est revécue par tes mots et tes clichés! Encore une fois merci et belle suite!

Écrit par : erica | 03 juin 2008

Et moi, je ne l'ai jamais vu,le Sinaï mais l'évocation me le rend proche et vivant.Je pense que c'est l'essentiel d'écrire de façon personnelle mais en même temps de rendre crédible et suffisamment universel pour que le lecteur te suive . Ne sens -tu pas toutes ces présences qui t'entourent ? Tu n'étais pas si seul au sommet ...

Écrit par : marie agnes | 03 juin 2008

Bonsoir/ bonjour Blaise,
J'ai bien lu votre dernier livre qui m'a donné envie de lire le précédent. Je vous souhaite de continuer l'aventure et d'aller, sur les chemins poudreux ou herbeux...à la quête sans cesse renouvelée du sens.
Amicalement vôtre,
Claude (entrevue à Saint-Malo avec ses élèves et collègues)

Écrit par : Claude | 04 juin 2008

C'est domage que vous n'avez pas aussi rencontre en Israel des meres et des peres des petits enfants Israeliens qui ont explose dans des autobus en route de leurs ecoles. Et aussi leur grandparents qui ont echape l'holocaust dans leurs enfance, mais qui ont perdu ici leures petits enfants.
C'est domage que un jeune homme comme vous qui voyage et qui regarde le monde, reste tellement ferme et limite a ce qu'il lit dans les journaux au lieu de regarder lui meme a 360 degree.
C'est domage pour vous, parce que vous avez rate un pays de merveille et des gens un peu tristes mais tres bons et optimists qui feront tout pour ammener la paix, mais qui simplement veulent vivre.

Écrit par : Claire | 19 juin 2008

Bonjour Claire,
Merci pour ce mot qui vous donne raison. Ce voyage "a itineraire et temps fixe" va beaucoup trop vite. Je pourrais en ce moment, ou demain matin, courir en Jordanie (c'est la porte a cote) pour "faire" l'Israel et "attraper" un de ces temoignages dont vous parlez. Helas (et je le vis comme un echec), je ne peux que vous promettre que je mettrai les pieds en Israel une autre fois - avec le temps qui sied a une rencontre d'Israel - que j'en ferai quelque chose, ne serait-ce que que quelques mots dans une discussion entre amis...
Amicales salutations de Damas,

Écrit par : Blaise H | 20 juin 2008

Merci Blaise pour votre reponse. Je peux vous assurer que vous serez tres bienvenu en Israel.

Écrit par : Claire | 21 juin 2008

Aviez-vous pu grimper sans l'assistance d'un "guide" ? Peut-on aller seulement au musée ? J'y suis allée avec un groupe et un guide qui s'appelait Nur ad-Din et cela a été cauchemardesque. Aucun respect pour les femmes, immaturité, propos dégradants, etc. J'aimerais y retourner mais par moi-même (par bus ou taxi, marche, etc.) et seulement pour me promener aux alentours (j'ai déjà fait la montée "business is business") et j'aimerais surtout voir le musée........... Merci.

Écrit par : LaylâlovedbyMajnûn | 12 juillet 2010

Les commentaires sont fermés.