30 mai 2008

Qursaya ou la bienheureuse définition de l'anachronisme

Pure ségrégation anti-mâle. Au Caire, le métro laisse aux femmes le choix entre des wagons exclusivement féminins et des wagons dits “mixtes”, alors que les hommes sont forcés de s'ennuyer entre eux...

1875214106.jpgPure provocation, vous l'avez compris. Ou simple esquive, car aucun mot ne peut décrire ce métro-là. On peut risquer de s'en prendre une en osant une photo, bras levé au-dessus des têtes, puis promettre en toute mauvaise foi de l'effacer aussitôt. Incorrigible, je contourne l'obstacle et vous renvoie à la fresque du peintre Bahgory accrochée dans la station Sakiet Mekky: un sublime Guernica souterrain à l'image de ce métro protéiforme.

868372498.jpgLE CAIRE Depuis la station Sakiet Mekky, on peut relever les devantures (“Enter Net, Pay Station & Natwork”) ou emprunter la rue du 6 Octobre. Une grande date (en 1973, en plein Yom Kippour, l'Égypte se ruait sur Israël) pour une toute petite rue luttant contre le soleil avec les moyens du bord: feuillus aux bras longs, aspersion à grands jets, cruches en terre cuite remplie d'eau aussi fraîche que douteuse, montagnes de pastèques, de prunes et de pêches disposées sur de l'herbe humide. Explosion juteuse. Première pêche de l'année. Faire un voeu. J'aimerais. J'aimerais m'extraire de la tourmente...

2016772798.jpgSur les quais où conduit la rue du 6 Octobre, près d'une nasse pleine de carpes hyperactives (pas meilleure démonstration de fraîcheur), on regarde s'approcher une barque pleine d'hommes, de femmes, de brebis et d'enfants. À l'accostage, un homme attrape la corne d'un bouc et l'emmène sur la terre ferme. Le troupeau suit. Les êtres humains ausssi. La barque se vide. Pour vingt-cinq piastres (il n'est pas de plus petite monnaie), on embarque. Un teenager tire sur une chaîne qui grince autour d'une poulie, une chaîne reliée aux deux rives. En face, l'île de Qursaya.

959073615.jpgCultures de trèfles - vert nourrissant - aigrettes - blanc aveuglant – accacias – rouge inouï - et fillettes frottant des assiettes dans le Nil. Jouissant de la sérénité de cette île peuplée de paysans et de pêcheurs, on peine à imaginer ce que ces derniers ont subi en septembre dernier. Une escouade de militaires débarquaient alors, fusil au poing, les priant de bien vouloir quitter les lieux pour faire de Qursaya une base militaire. Armés de cailloux et de bâtons, ils avaient résisté...

Une trop longue histoire pour être contée ici. Disons simplement qu'au moment où ces lignes s'écrivent, la partie est gagnée contre le gouvernement. Même si la menace persiste. Alors que l'armée a établi son campement au nord de l'île, des promoteurs inspirés rêvent de transformer l’île en réserve naturelle ou en complexe hôtelier.

Au milieu de la tourmente, au milieu du Nil, au milieu du vert, du blanc et du rouge, des hommes sages ont disposé un banc de bois sous une treille de vigne et de canisse. L'endroit rêvé pour savourer la leçon de vie d'un insulaire, surpris seul, immobile, sans Coran, sans fatigue et sans tristesse. Noblesse de l'inaction et définition bienheureuse de l'anachronisme.

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23 mai 2008

Sur le canal de Suez, Goliath abat les BAMBOUTIS

1073374243.jpgAmateurs d'absurde, vous apprécierez. Sur une route qui file au nord vers Port-Saïd, le canal de Suez se fait parfois oublier. Il disparaît, prépare son effet et vlan! Comme un mirage, un vaisseau colossal navigue soudain au milieu de terres sablonneuses...

Amateurs d'absurde, à Port-Saïd, vous embarquerez à coup sûr à bord des ferrys gratuits qui mènent sur l'autre rive du canal, à Port-Fouad... en Asie!!! La tentation est forte. Trop forte. Retour en Afrique...

PORT-SAÏD Ni hiéroglyphes, ni traces de civilisations antiques. Port-Saïd n'avait pas dix ans en 1869 lorque l'on inaugurait le canal de Suez. Elle exporte aujourd'hui du coton, du riz, ravitaille les navires (c'est une zone franche depuis 1976), vit de pêche, un peu, et d'industries chimico-tabatières, beaucoup. C'est aussi un plaisant lieu de villégiature.

Les jours fériés, sous les balcons boisés des maisons coloniales qui bordent la mer, des familles plantent leurs parasols. Papa feuillette l'Al-Gumhûriyya. Maman tranche tomates et oignons. Les fistons taquinent le ballon. Et leurs soeurs aînées se baignent, en manches longues. En sortant de l'eau, leur habit clair et imbibé dévoile l'entier de leurs charmes ô combien plus affriolants qu'un bikini de Saint-Trop'. Papa ferait mieux de relever les yeux de son journal...

Au loin, en équilibre sur l'horizon, les cargos patientent en file indienne avant d'entrer dans le canal et la ronde des bateaux-pilotes, des remorqueurs et des barques de bamboutis.

Les bamboutis - mot dérivé de “boatman” (homme de bateau) - sont au canal de Suez ce que sont les vendeurs à la sauvette dans les embouteillages du Caire. Ils accostent les navires pour échanger des tee-shirts “Hard Rock Café Cairo”, de faux papyrus en feuilles de banane et des pyramides en toc contre quelques devises étrangères. Tout se marchande et il n'est pas rare de les voir regagner leur barque avec des cordages ou des pièces détachées qu’ils sauront revendre aux commerçants du port.

Peuple de l'ombre, les bamboutis viennent pourtant de faire les grands titres. Affrété par la marine américaine pour acheminer on-ne-sait-où des équipements militaires, le cargo Global Patriot a ouvert le feu sur une barque qui s'en approchait. Un bambouti est mort. Mohamad Afifi, 30 ans, père de deux enfants. L’ambassade américaine du Caire a longtemps nié cette “bavure”, mais a fini par regretter le sort de “victimes éventuelles”. L’état égyptien, l'un des principaux bénéficiaires de l’aide américaine au Proche-Orient, a aussitôt accepté les excuses de Monsieur l'Ambassadeur.

L'incident a fait parler de lui, mais pour les bamboutis, le problème est plus global. Depuis les événements du 11 septembre (et peut-être davantage depuis le 12 octobre 2000, lorsque le destroyer USS Cole, amarré à Aden, au Yémen, fut frappé par une embarcation piégée qui tua 17 marins), les autorités du canal ne délivrent plus de licences de bamboutis et un décret international leur interdit désormais d'accoster une embarcation sans autorisation préalable du capitaine...

Amateurs de vie bien réelle, grouillez-vous, comme l'antilope du désert addax nasomaculatus, les bamboutis s'éteindront bientôt.

 

PS : Port-Saïd est un lieu d'une importance stratégique majeure. Les appareils photos ne sont pas les bienvenus. Du reste, j'ai oublié le mien au Caire. Les images du langage sauront-elles remplacer le langage des images?

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16 mai 2008

De la Grande Bibliothèque au dernier village de pêcheurs

1895033407.jpgConstruite sur l'emplacement de sa grande soeur antique, la Bibliotheca Alexandrina est un colossal disque de béton se pavanant au milieu d'immeubles néo-gothiques qui vieillissent mal. Le prospectus parle d'Autel du savoir universel, mais la moitié des rayonnages sont encore vides et les étudiants venus consulter leur messagerie sont dérangés par un défilé incessant de visiteurs.

ALEXANDRIE De quoi réfléchir et gamberger à bord d'un tramway sans fenêtre, dans lequel il est impossible de régler les 25 piastres de la course : des Égyptiens au grand coeur se disputent pour me l'offrir avant d'entamer la discussion. Ils ne sont jamais allés à l'intérieur de ladite bibliothèque. On parle d'autres choses. Le tramway s'immobilise derrière trois fourgons policiers qui débarquent, deux par deux, des jeunes menottés. Un flot intarrissable et personne pour m'expliquer le pourquoi du comment. On parle d'autres choses...

Mes amis de circonstance descendent à la prochaine, le terminus. Il faut ensuite marcher une bonne heure pour atteindre le dernier village de pêcheurs d'Alexandrie, El-Max, un quartier entouré d'un campus militaire, d'une industrie pétrolière et de plages polluées. Les maisons sont de charmantes petites boîtes anarchiques qui  jouent des coudes pour avoir accès au canal reliant le lac Mariout à la mer.

2081906211.JPGMais surprenant. La plupart des bâtisses sont ornées de dessins d'enfants, de fresques d'artistes confirmés ou de phrases révélatrices : ehna zay el samak nemoot law talaana men el bahr. “Nous sommes comme des poissons et ne pouvons vivre loin de la mer.”

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Pour élucider ce mystère, je commande un shisha dans l'un des deux cafés d'El-Max, rencontre l'unique anglophone de la terrasse, un avocat, fils de pêcheurs, et prends les coordonnées de celle qui est à l'origine de cela.

Les yeux, cela ne trompe pas. Aliaa el-Geredy est du genre volontaire. Il y a dix ans, elle eut le coup de foudre pour El-Max. “J'en avais marre d'exposer dans des lieux clos et m'interrogeais sur la responsabilité sociale de l'artiste.” Elle est venue boire des thés avec les pêcheurs, puis a envisagé d’y installer un local. Débutait alors le projet El Boustashy, du nom d'un vent qui ramène les poissons vers la côte.

Depuis, des artistes d'Europe, d’Asie et d’Afrique sont venus vivre et créer quelques semaines à El-Max. Sceptiques, les pêcheurs auraient préféré réccupérer cet argent pour vivre moins mal, mais le fait est que depuis trois ans, les enfants ne jettent plus des pierres sur les étrangers. Au contraire, ils se pressent dans les ateliers de peinture organisés par l'association d'Aliaa et sont fiers comme des coqs quand leurs oeuvres sont exposées en plein centre ville. L'occasion pour l'association de rencontrer les mères, leur proposer des ateliers de broderie pour confectionner des vêtements qu'elles vendent ensuite sur les marchés. Puis finir de convaincre les hommes en leur proposant des cours de mécanique sur barque...

Loin de la Grande Bibliothèque, l'espace d'un instant, deux cultures se sont rencontrées.

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14 mai 2008

Quand Nicolas Bouvier vous fait prendre l'avion

                                 “On n'écrit pas sans l'autre.”

                                                 Ingrid Thobois,

                                                 Le roi d'Afghanistan ne nous a pas mariés.

983384473.JPGJeudi huit mai, sur le coup des dix heures, traînant la semelle dans la Cité des Ordures, un quartier copte qui réccupère les détritus du Caire pour en faire quelque chose. Quelques sous. Ma poche vibre. Un indicatif français. C'est Pierre Starobinski à l'appareil. Oui, bonjour. Il était l'un des jurys du Prix Nicolas Bouvier 2008 au Festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Oui. Votre livre Estive a remporté le Prix.    

647741660.JPG1803402443.2.JPGEntre deux immeubles en brique aux toits remplis d'ordures, des petits gavroches découpent des boîtes en aluminium avec des ciseaux trop grands pour eux. Un peu plus loin, un homme m'invite à m'asseoir sur son bidon.

M'aidera-t-il à  voir un peu plus clair ? Le Festival des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo est le rendez-vous des écrivains voyageurs depuis dix-neuf ans. Estive est un anti-récit de voyage. La vallée de l'Hongrin dans laquelle l'histoire se déroule est à une heure de route de "chez moi", d'un théâtre contemporain ou d'un bon pote...

Ma poche vibre à nouveau. C'est la logistique du festival. On vous a réservé un billet d'avion pour Paris demain à 7h40.

Le comble. Nicolas Bouvier, celui qui m'a appris à voyager à vitesse humaine, celui qui a su raconter avec sincérité la nécessité de l'amaigrissement et de la disparition progressive... Partir sans avoir le temps de ne rien préparer, faire du stop en Espagne, contourner la frontière algérienne par la mer, traverser les routes désolées de la Libye, perdre toutes mes illusions au Caire... et me retrouver vendredi midi dans la ligne B du RER, une larme à l'oeil en écoutant trois gitans faire de la musique.

L'escale parisienne durera une heure. Direction l'île Saint-Louis, pour rejoindre la Librairie Ulysse, le royaume de Catherine Domain, la témoin de mariage de Nicolas et d'Eliane Bouvier. Il y a quatre ans, je lui avais envoyé un exemplaire de mon premier bouquin, Billet aller simple, tout frais publié, à compte d'auteur. Elle en avait parlé à son ancien compagnon, Roland Tolmatchoff, le plus attendrissant de tous les bourrus ukrainiens, l'autre témoin de mariage de Nicolas, le patron de la Librairie des Auteurs Suisses à Genève... mais personne dans la Librairie Ulysse.

Sur le quai 8 de la Gare Montparnasse patiente un train spécial réservé pour les invités du Festival de Saint-Malo. Des voyageurs et des journalistes. Je ne reconnais aucune tête. Le train est comble, mais un homme m'indique de la tête que la place à côté de lui est libre. Merci. Je vais fumer une Cleopatra sur les quais, histoire de garder un contact avec le pays, avec le voyage.

L'homme est réalisateur. Ismaël Ferroukhi est le premier à avoir pu filmer à la Mecque. Son Grand Voyage a remporté le Prix du meilleur premier film à la Mostra de Venise en 2004. Des mots, des anecdotes, des éclats de rire et déjà de l'amitié. Pas une seconde pour voir ce qui se trame derrière la vitre du train.

En gare de Saint-Malo, je surprends Eliane Bouvier, rayonnante. Et puis Gaël Métroz, ce bon pote valaisan invité pour la projection de son film Nomad's Land, un sacré truc. Eliane en a sa claque des salons littéraires qui se braquent sur son ancien amour. Gaël revient d'Helsinki où il était invité pour parler... de Nicolas Bouvier. On se donne rendez-vous le soir même pour la soirée cocktail.

La mer, le sable et la sieste ont eu raison de moi. Je manque les festivités, sans trop le regretter. Aux alentours de vingt-trois heures, je ne trouve sur les marches du Palais du Grand Large qu'Eliane, Gaël et les deux grands yeux clairs d'Ingrid Thobois. Du rhum, des anecdotes de voyages et d'écriture, du rhum, une belle nuit que je termine dans la cuisine de mon hôtel pour quémander à manger à un réceptionniste amoureux du Caire qui en parle avec des yeux lumineux. Et longuement.

Samedi, réveil difficile. Au petit-déjeuner de l'hôtel, chaque auteur mange à sa table. Il y a l'algérien Sansal Boualem, mais pas bien sûr de le reconnaître. A la table voisine, Tahar Ben Jelloun. Son livre Partir m'avait accompagné sur le ferry qui traversait le détroit de Gibraltar. Trop dans le cirage pour le déranger. Plus loin, Gilles Lapouge, éternel flâneur, bien que le visage un peu fatigué. Enfin, Alain Mabanckou, chef de file de la jeune génération des auteurs africains. Mais pas un mot.

Puis je rejoins Ismaël, le réalisateur rencontré la veille dans le train, pour la projection de son film, une merveille, à pleurer. L'histoire d'un lycéen qui accompagne son père en Peugeot pour un pélerinage à la Mecque. Je l'attrape à la sortie du film pour qu'il me raconte les anecdotes du tournage. On s'enfile dans un PMU, longuement, puis autour d'un filet de Turbot, dans un restaurant classieux, car on ne vit qu'une fois, car le courant passe et car une belle rencontre se fête.

C'est donc tout ennivré de la beauté du monde que je rejoins le salon. Un gros gros bec à Marlyse Pietri, depuis trente ans à la tête et au coeur des éditions Zoé. MERCI MARLYSE. Au final, je ne resterai pas longtemps derrière le stand. Je n'ai signé qu'un seul exemplaire d'Estive et à quelqu'un avec qui j'avais davantages envie de profiter des terrasses de Saint-Malo. L'auteur suisse Eugène. Que je rencontre pour la première fois. Un faux sérieux bourré de simplicité, d'érudition, d'humour et de dérision.

Dimanche, c'est le grand jour – blablabla - le prix est annoncé et Estive s'habille d'un bandeau rouge “Prix Bouvier 2008”. Comme une brebis malade que l'on marque avant de l'emmener chez le boucher... Moi qui pensait avoir échangé l'étiquette “voyageur” contre celle de “berger”... Félicitations d'un jury composé de toute la bande à Michel Le Bris, toute la bande à Bouvier. Un verre de champagne pour faire descendre avant la cérémonie.

J'aurais voulu que Robert (Claude, dans la vraie vie), celui qui m'a prêté ses bêtes et son alpage, soit là à Saint-Malo pour voir ça. On aurait peut-être reconduit nos exploits de la Fête de la Désalpe de l'Etivaz. Peut-être pas.

Lundi, comme par miracle, des dédicaces non-stop, du matin au soir, et de belles rencontres à la chaîne.

Au moment de rentrer "chez moi", devant l'enregistrement du vol AF 507 pour le Caire, j'ai une pensée soudaine pour Manon, cette jeune femme allemande que Nicolas Bouvier quittait en 1953 pour “user” le monde. Puis me revient à l'esprit l'image d'Eliane, cette dame à la vie pleine, aux rides bien placées, à l'humour ravageur et aux oeillades généreuses. Eliane à qui je n'ai pu offrir qu'un paquet de cigarettes Cleopatra.

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08 mai 2008

NUIT INITIATIQUE CHEZ LES SOUFIS

1898529673.jpgC'est jour de mouled. Un quartier en retrait du Caire islamique célèbre ainsi l'anniversaire d'un saint. Au premier abord, l'événement ressemble davantage à une fête foraine bas de gamme, avec des roulettes hasardeuses pour quadrupler sa mise, de solides balançoires d'adultes pour épater les filles et des carabines pour dégommer des poupées truffées de pétards...

2123129702.JpgPuis le vent frais du nord se lève. Comme une bénédiction. On perçoit le Souffle. Des villageois de Haute-Égypte (photo) ont aménagé leur campement dans les ruelles transversales. On salue le chef du village, on accepte le thé, on ronge un morceau de mouton et on accompagne de la tête les récitations coraniques.

1474977912.jpgPlus loin, un soufi extirpe un serpent d'une petite poche de tissu dissimulée sous les trois épaisseurs de ses robes cradingues. Les gosses prennent peur. Ensuite un fou, mais un fou heureux comme vous ne pouvez pas l'imaginer, un fou qui danse en faisant de larges cercles avec les bras, un fou qui vole les cannes des vieux et boit dans les verres des passants. Carnaval. Des ampoules multicolores clignotent devant des tentures criardes. Hypnose. Un vieux décharné danse en équilibre sur une haute barrière métallique. Puis s'électrisent les hauts-parleurs. À s'en déchirer les membranes. Maintenant coude à coude. Le mètre carré optimisé. Une femme opulente se trémousse, s´égosille dans un micro et éponge la sueur de son front avec un autre serpent. A ses côtés, deux soufis se percent les joues avec du métal.

162978688.jpgVient l'heure d'Ahmed Bayoumy, un homme dangereux, un enchanteur, un sorcier. L'entendre chanter, c'est ne  jamais l'oublier. Le nay, la derbouka et la sono grésillante ne sont que des instruments. Sa voix, c'est de l'art pur. Ensorcelé, je rejoins les fidèles, les condamnés, contraints d'obéir aux mouvements de bassin répétitifs, à gauche, à droite, va-et-viens de la tête, à gauche, à droite. Hommes et femmes réunis, gueux et nantis dans le même esprit. Comme la preuve que le Livre ne doit pas qu'être lu, mais enduré et partagé. Gauche, droite. Le temps n'a plus de portance, mais j'ai soif à m'en avaler la langue. La course constante du regard, gauche, droite, absorbe quelques visages hillares, un danseur introspectif et plusieurs hystériques. Chacun laisse parler le soufi qui est en lui. Gauche, droite. Inspirer, expirer. Chaque souffle est une fête. L'un décompense, pleure et se lacère le visage. L'autre hurle de joie. Gauche, droite. La soif n'existe plus. Les muscles sont une écorce trop lourde qu'il convient de laisser de côté, tout comme l'intellect, et poursuivre la cadence en fermant les yeux.

Puis la transe.

Parler d'ivresse ou d'extase serait mentir. "Extinction" est un mot plus adéquat. Ce vaste amour qui n'exclut personne, l'instant.

Quand la voix s'éteint, après des heures de transe, on est orphelin. Il faut du temps pour retrouver l'usage de la parole. Et peut-être toute une vie pour comprendre ce qu'il s'est passé...

Il est cinq heures du matin, les derniers allumés se sont réunis sous une arche de la mosquée Altinbougha al-Maridani, rue Tabbana, au sud-est de bab al-Zouwaïla. Eux iront jusqu'au bout. 

 *

PS 1: Un soufi a dit : “efface les pages des livres, si tu viens à la même école que nous, car la connaissance de l'amour ne se trouve pas dans les livres..."

1450114423.jpgPS 2: les photos de cet article ont été prise par Daniel Rari (photo), un cycliste madrilène rencontré à Marsa Matrouh qui m'a cédé sont ordinateur portable (un cadeau du ciel avant une résidence d'écriture...), puis a partagé mon appartement du Caire. En ce moment, il pédale en direction du Soudan, en rêvant de Japon. Oui, il tient un blog : ahoka.blogspot.com.

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03 mai 2008

Ecrivains égyptiens cherchent lecteurs égyptiens

La bonne nouvelle, c'est que grâce à Baha Taher et Alaa El Aswany, entre autres, les Cairotes sont devenus des personnages de romans (le café où aimait écrire Naguib Mahfouz est pris d'assaut par les touristes). La mauvaise nouvelle, c'est que les Egyptiens ne sont pas devenus des lecteurs de romans. Le marché du livre égyptien est en effet bien timide pour un pays de 80 millions d'habitants. C'est qu'en Egypte, il y a d'autres pages à tourner - plus urgentes – lorsqu'on fait la file des heures pour acheter du pain subventionné, qu'on travaille le jour comme comptable et le soir comme taxidriver, qu'on prévoit pour aujourd'hui dimanche, anniversaire du président, un remake du 6 avril dernier, avec son lot de grèves, de manifestations, d'arrestations et de bastonnades...

*

...au Caire, la Fondation Pro Helvetia m'a mis à disposition le plus confortable des caravansérails, une résidence d'écriture pour achever mon prochain bouquin. Sur le toit de mon immeuble, au 30 de la rue du 26 Juillet, s'entassent sous des barraques de fortune une dizaine de familles sans le sou. Mais me remettre à écrire. Sans me demander si l'écriture est vraiment un acte de résistance.

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Fathy Embaby, le choix gouvernemental (5/5)

Sonneries de portables pour tous les goûts et distribution non-stop de sodas. A la séance-dédicace du Drapeau, 1958548555.jpgdernier roman de Fathy Embaby, l'assistance ne semble guère se préoccuper de ce que  peuvent raconter l'auteur et son éditeur.

On me chuchote que le chef éditorial du magazine de l'édition Al-Hilal, Magdy El Dakak (à droite), est aussi un membre influent du Parti National Démocratique (PND), le parti au pouvoir, le parti unique, celui de Moubarak. On me dit aussi que c'est la première fois qu'Al-Hilal organise un tel évenement, une présentation en grande pompe, avec la couverture du livre imprimée en format géant et un caméraman de la deuxième chaîne nationale venu pour l'émission “Cette Maison est la vôtre”, une plateforme dévouée... au PND. Créée en 1892, l'édition Al-Hilal, la plus ancienne d'Égypte pour les livres culturels et les romans, s'essaie au marketing.

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Rendez-vous donné à l'auteur le lendemain, hors cohue, pour vérifier les sources et surtout faire connaissance. Une double fracture de l'humérus le fait boiter, mais une fois assis, Fathy se dit très satisfait. Lui qui avait déjà publié cinq romans connaît ces jours une belle réussite : en deux semaines,  il a écoulé 2'000 exemplaires de  son dernier roman.

LIVRES SUBVENTIONNÉS La raison  du succès ? La qualité d'écriture évidemment. Mais il y a peut-être autre chose. Puisque l'édition Al-Hilal est une maison d'état, les livres bénéficient de subventions et se vendent 7 pounds lors de la séance-dédicace et 9 pounds en librairie (moins de deux francs suisses), contre 20 ou 30 pounds pour un livre publié par une maison indépendante. A cela s'ajoute le suivi médiatique assuré des oeuvres "gouvernementales"...

1218988840.jpgNé en 1949, Fathy Embaby n'a pourtant rien d'un scribe soumis. Il a connu l'euphorie des années 60 - “on croyait tous qu'on allait rejoindre le paradis” - mais lors des protestations estudiantines de 1969-72, c'est la prison qu'il a rejoint, pour 9 mois. Il décide ensuite de quitter le pays. A son retour, après cinq ans d'exil, il rejoint Al-Tagamo'a, un parti de gauche fondé en 1977. Sans trop d'illusions : “je ne pense pas que ce parti puisse mener à un changement. Le régime a une trop grande expérience de la répression”.

Ingénieur de profession, Fathy Embaby fut pendant cinq ans directeur d'une agence nationale chargée de la construction du métro au Caire. En 2003, il adressa une lettre d'une quarantaine de pages au Ministre des Transports pour lui révéler de nombreux cas de corruption. Résultat, il est muté. Depuis, pour le même salaire, il ne travaille plus que deux jours par semaine. “Ils ne veulent plus de moi”. Il ne s'en plaint pas. Il a du temps pour écrire...

Dans les années 70, le président Sadate a tué la culture, l'éducation et le marché du livre. Devenue le dada d'une élite, la littérature s'est coupée du peuple...” Mais selon Fathy Embaby, le gouvernement essayerait depuis cinq ans de renverser la tendance et d'élargir le lectorat. Juste le bon moment pour prendre le bon wagon: l'édition gouvernementale.

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Soha Zaki, des mots pour ressusciter un mort (4/5)

1956349690.jpgRésolument attachée au restaurant Estoril. Moins pour ses serveurs en galabiya et turban que pour ses épais vitraux qui l'autorisent à siroter une bonne Stella à l'abri des regards. La jeune nouvelliste Soha Zaki (à droite) m'a rejoint avec son amie Salwa Azeb (à gauche), journaliste pour le quotidien Al-Gomhuria. Elle nous raconte son dernier reportage en Syrie, à l'occasion du Sommet arabe de Damas : "je ne devais que relever les citations, sans y poser de regard critique..."

SEXE, RELIGION ET POLITIQUE Soha Zaki a publié son premier recueil de nouvelles grâce à deux amis qui se sont cotisés pour lui offrir les 400 livres égyptiennes (80 francs suisses) nécessaires au tirage de 200 exemplaires. Le recueil ayant reçu un bon accueil, un éditeur lui a ensuite directement proposé de publier le second. "Mais à trois conditions : pas de sexe, pas de religion, pas de politique. La trinité du bien-penser." Son deuxième recueil intitulé Si j'avais été un oiseau évoque pourtant bien les trois thèmes interdits. "L'éditeur ne l'a manifestement pas lu."

Soha trouve la littérature égyptienne actuelle trop moralisatrice. "Même l'Immeuble Yacoubian de Alaa al-Aswani se termine en brossant le gouvernement dans le sens du poil." Il n'existe pourtant pas, contrairement à la télévision et au cinéma, de censure officielle dans l'édition. "En réalité, les auteurs s'autocensurent eux-mêmes. En interview, ils tiennent des propos libertaires, mais ne croient pas en ce qu'ils disent. La fadeur de la littérature égyptienne n'est pas la faute du gouvernement, mais celle de la frilosité des écrivains et des éditeurs.” De son côté, Soha s'est bâti un petit îlot de liberté sur la toile. Depuis un an, elle tient un blog littéraire qui connaît une belle fréquentation.

1726473157.jpgSon troisième livre, Longs doigts mutilés, évoquera le souvenir de son mari, Muhammed Hussein Bikr, décédé à l'âge de 32 ans en 2006 et avec qui elle a eu une fille, Noha (photo). Muhammed avait lui aussi publié trois livres. Il les imprimait lui-même de manière artisanale et les vendait dans la rue, en ne disant pas être l'auteur.

Soha Zaki appartient à la génération des jeunes auteures prometteuses, avec Sahar El-Mogi, Amina Zidan, Mansoura Izzeldin, Nagwa Shaban, Miral El-Tahawi. On pourrait imaginer qu'en Égypte, toutes les auteures côtoient une certaine idée du féminisme, sur les pas de la plus célèbre militante égyptienne, Nawal Saadawi (photo). 1164370101.jpgPour Soha, la démarche artistique passe avant la lutte pour ses droits. Si elle avoue avoir porté le voile pendant six mois, alors qu'elle aimait un docteur qui le lui avait demandé, elle navigue maintenant depuis sept ans à découvert. “Dans l'anonymat de la rue, on peut sans autre marcher sans voile. Ce sont étonnamment les amis qui vous regardent avec le plus reproches...” Sur cette question sensible, ce qui amuse le plus Soha, c'est que les auteurs égyptiens qui écrivent pour l'émancipation des femmes ont tous des femmes voilées.

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02 mai 2008

Ashraf Ibrahim, un pont entre les deux rives (3/5)

L'idée initiale était de vous parler de ses recueuils de poèmes publiés sur le site Kotobarabia.com. Il aurait été question de l'amour de la langue arabe qui l'anime depuis son entrée dans un Kuttâb (école coranique) à l'âge de 5 ans. Et puis débattre de la main-mise culturelle du Parti national démocratique, au pouvoir, et de l'appartenance récurrente des écrivains aux institutions culturelles (le mot kâtib définit celui qui met ses compétences de scribe au service du prince, autant que la notion moderne d'écrivain)... Seulement voilà, Ashraf Ibrahim, 38 ans, est aussi sur le point de concrétiser une oeuvre intelligente, naviguant entre écriture et peinture, entre Europe et Egypte. Juste le bon format pour “Notre Mer”.

1763576277.jpgMEMORY'S MAP Le projet est né en résidence d'artiste à Vienne en 2007. Ashraf Ibrahim y retrouvait un ami égyptien installé en Autriche depuis cinq ans, un ami qui, las de lui expliquer comment se rendre dans tel ou tel endroit, finit par lui offrir un plan de Vienne : acte peu anodin venant d'un Égyptien.

Ashraf réalise alors que les cartes sont essentielles pour les Européens. “Ils les utilisent comme on utilise un téléphone portable, alors que les Arabes ne leur font pas confiance, peut-être parce que ceux qui les ont dessinées, ceux qui ont définit nos frontières, étaient les envahisseurs...” Dépucelage cartographique donc, sans toutefois cesser de se demander comment peut-on ainsi réduire la complexité d'une ville.

645763551.jpgAshraf finit peu à peu par considérer la mémoire humaine comme une succession de plans "tapissés" par nos actions. Il traite les cartes comme des “textes visuels”, en y peignant des formes et des couleurs pour élaborer une “carte des émotions, des idées et de la mémoire”.

1617720843.jpgAinsi peindra-t-il sur un millier de plans de Vienne (70 x 100 cm), de ces cartes gratuites que l'on distribue dans les gares aux touristes. Mises bout à bout, il les affichera ensuite contre un édifice qu'il finira par recouvrir complètement. Mais pas n'importe quel édifice.

858505151.jpgDans le Downtown du Caire, beaucoup de bâtiments datant du début du XXe sont d'architecture austro-hongroise : l'Abdin Palace, le Nestor Gianaclis Palace ou le Prince Kamal El-Din Palace, tous trois magnifiquement restaurés. A proximité de la rue Champolion se trouve une bâtisse austro-hongroise autrement moins pittoresque et franchement plus délabrée. Le palais du Prince Said Halim Pasha (photo), construit en 1901, est aujourd'hui aux mains du Ministère de la Culture pour en faire - peut-être un jour, insh'allah - un Musée du Caire. Sans attendre, Ashraf se propose de lui redonner du sens l'espace de quelques semaines :

Au Caire, un palais d'architecture austro-hongroise sera donc recouvert de plans de Vienne, eux-mêmes recouverts de formes révélant les états d'âme d'un Égyptien, le tout sur un fond de Strauss et de Mozart, avec des projections d'extraits de poèmes d'Ashraf Ibrahim, écrit à la main, en arabe.

D'une rive à l'autre, notre mer.

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