23 mai 2008

Sur le canal de Suez, Goliath abat les BAMBOUTIS

1073374243.jpgAmateurs d'absurde, vous apprécierez. Sur une route qui file au nord vers Port-Saïd, le canal de Suez se fait parfois oublier. Il disparaît, prépare son effet et vlan! Comme un mirage, un vaisseau colossal navigue soudain au milieu de terres sablonneuses...

Amateurs d'absurde, à Port-Saïd, vous embarquerez à coup sûr à bord des ferrys gratuits qui mènent sur l'autre rive du canal, à Port-Fouad... en Asie!!! La tentation est forte. Trop forte. Retour en Afrique...

PORT-SAÏD Ni hiéroglyphes, ni traces de civilisations antiques. Port-Saïd n'avait pas dix ans en 1869 lorque l'on inaugurait le canal de Suez. Elle exporte aujourd'hui du coton, du riz, ravitaille les navires (c'est une zone franche depuis 1976), vit de pêche, un peu, et d'industries chimico-tabatières, beaucoup. C'est aussi un plaisant lieu de villégiature.

Les jours fériés, sous les balcons boisés des maisons coloniales qui bordent la mer, des familles plantent leurs parasols. Papa feuillette l'Al-Gumhûriyya. Maman tranche tomates et oignons. Les fistons taquinent le ballon. Et leurs soeurs aînées se baignent, en manches longues. En sortant de l'eau, leur habit clair et imbibé dévoile l'entier de leurs charmes ô combien plus affriolants qu'un bikini de Saint-Trop'. Papa ferait mieux de relever les yeux de son journal...

Au loin, en équilibre sur l'horizon, les cargos patientent en file indienne avant d'entrer dans le canal et la ronde des bateaux-pilotes, des remorqueurs et des barques de bamboutis.

Les bamboutis - mot dérivé de “boatman” (homme de bateau) - sont au canal de Suez ce que sont les vendeurs à la sauvette dans les embouteillages du Caire. Ils accostent les navires pour échanger des tee-shirts “Hard Rock Café Cairo”, de faux papyrus en feuilles de banane et des pyramides en toc contre quelques devises étrangères. Tout se marchande et il n'est pas rare de les voir regagner leur barque avec des cordages ou des pièces détachées qu’ils sauront revendre aux commerçants du port.

Peuple de l'ombre, les bamboutis viennent pourtant de faire les grands titres. Affrété par la marine américaine pour acheminer on-ne-sait-où des équipements militaires, le cargo Global Patriot a ouvert le feu sur une barque qui s'en approchait. Un bambouti est mort. Mohamad Afifi, 30 ans, père de deux enfants. L’ambassade américaine du Caire a longtemps nié cette “bavure”, mais a fini par regretter le sort de “victimes éventuelles”. L’état égyptien, l'un des principaux bénéficiaires de l’aide américaine au Proche-Orient, a aussitôt accepté les excuses de Monsieur l'Ambassadeur.

L'incident a fait parler de lui, mais pour les bamboutis, le problème est plus global. Depuis les événements du 11 septembre (et peut-être davantage depuis le 12 octobre 2000, lorsque le destroyer USS Cole, amarré à Aden, au Yémen, fut frappé par une embarcation piégée qui tua 17 marins), les autorités du canal ne délivrent plus de licences de bamboutis et un décret international leur interdit désormais d'accoster une embarcation sans autorisation préalable du capitaine...

Amateurs de vie bien réelle, grouillez-vous, comme l'antilope du désert addax nasomaculatus, les bamboutis s'éteindront bientôt.

 

PS : Port-Saïd est un lieu d'une importance stratégique majeure. Les appareils photos ne sont pas les bienvenus. Du reste, j'ai oublié le mien au Caire. Les images du langage sauront-elles remplacer le langage des images?

09:50 Publié dans g Egypte | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

On en sait maintenant un peu plus sur toi. Un peu... pas davantage. A lire Michel Rime, on a l'impression que Le Caire a fait forte impression. Du coup, on te sent très Cairote. Belle osmose entre les personnes et l'urbanisme... Ce terme scientifique peut-il être utilisé pour décrire le désordre que l'on ressent ta lecture. Urbanisme, c'est un peu froid? Alors que la chaleur et une anarchie plutôt sympathique semble immerger cette ville, ce chaos, ce lieu de non-urbanisme.
Mon Dieu, on s'essaye au lyrisme rien qu'en te lisant!

Écrit par : Fernando | 24 mai 2008

Salut poilu,
c'est toujours avec beaucoup de plaisir que je lis tes articles et suit tes aventures depuis un coin du Pacifique Sud. A l'heure de cette course frénétique en direction d'un grand mur de béton, un de plus, je trouve ton approche du voyage tellement juste...Tout vient à point pour qui sait attendre...
Encore félicitations et bon vent!

Écrit par : César | 24 mai 2008

Ave César-le-Pacifique,
Notre mer paraît soudain toute petite...

Fidèle Fernando,
“Une anarchie plutôt sympathique" signifie-t-elle une anarchie "à la Brassens"? Alors oui, “quand le soleil vous chante au coeur, quelle est belle la liberté... quand on est mieux ici qu'ailleurs, quand un ami fait le bonheur, quelle est belle la liberté, la liberté...”
N'ai pas pu lire les lignes de Michel Rime, ce vacher genevois étincelant, mais si dans votre bouche, le mot “urbanisme” amène à connaître le prénom du cigarettier qui ne majore plus ses prix depuis belle lurette, à bénéficier d'une bonne cuillère supplémentaire de viande dans mon shawarma parce que le vendeur est un ami qui me demande des nouvelles de mon travail, à rencontrer les auteurs égyptiens qui sont traduits chaque semaine dans l'Al-Ahram Hebdo (cette semaine, Mekkawi Saïd, un auteur cité comme ami dans la version anglaise de “L'Immeuble Yacoubian” d'Aswani et qui devrait être bientôt publié chez Gallimard, insh'allah), retrouver des gens pour la énième fois et parler enfin de politique, un peu, et de sexualité, beaucoup (entendre des jeunes femmes parler de ces opérations chirurgicales qui leur permettent de retrouver leur virginité), connaître deux-trois endroits où je suis sûr de retrouver une tête connue, étoffer petit à petit la liste des contacts de mon téĺéphone portable, avoir un téléphone portable, faire mon jogging dans le seul club populaire de Gezira et saluer de plus en plus de "réguliers" (j'en reviens à l'instant, une compagnie de téléphonie mobile était en train d'y construire un palmier métallique géant pour y planquer ses antennes), me faire raser chez le même barbier sans plus rien avoir à lui expliquer, apprendre à jouer aux dominos et perdre à tous les coups, jouer régulièrement aux échecs avec Hoda, la seule joueuSE d'échecs du Townhouse Café, avoir vu subitement les policiers revêtir leur tenue blanche d'été, ne toujours pas être allé visiter les pyramides (comme on n'a pas besoin de grimper sur les Tours d'Aï quand on est berger... mais j'irai cette semaine, promis), pouvoir passer une journée entière à écrire dans mon appartment sans éprouver le moindre remords, ne plus croire à tout ce qu'on me dit, me faire servir au Sun Café un thé et un shisha à la pomme sans rien demander, etc, etc...
Le problème, avec cet “urbanisme”-là, c'est que je n'ose plus écrire une seule ligne sur cette ville de peur de lui manquer de respect. Ô combien plus facile il est de ne faire que passer et attraper deux-trois impressions...
Ce doux mesonge-là recommencera dans une semaine - avec une fréquence blog à nouveau plus régulière - direction Israël!

Écrit par : Blaise H | 24 mai 2008

Salut a tous. Une impression apres avoir, brievement, traverse Le Caire.
Il ne s'agit que d'une impression,d'un sentiment personnel, pas d'une verite ou de la pensee du Pere Fouras.
L'impression de chaos que peut degager le Caire, surtout quand on y arrive depuis l'Europe, est parfois trompeuse.
Dans un pays ou moins de 10% de la superficie sert a loger 80 millions d'habitants (8 mios il y a 50 ans, merci a Ashraf pour l'info), chaque metre carre est soigneusement pense.
L'urbanisme est, au Caire comme dans le reste de l'Egypte, une realite quasi quotidienne.
Les immeubles sont immenses(pour la densite), chaque route est installee dans un trou de souris, tout est calcule.
Plus loin dans l'histoire, l'Egypte antique a ete la premiere civilisation a planifier, programmer son agriculture et son organisation territoriale,justement parce que le terrain manque.
Bref, le chaos au Caire en matiere urbaine n'est peut-etre qu'une apparence.

Écrit par : Raymond | 24 mai 2008

Magie des mots... Quitter une matinée pluvieuse de la campagne genevoise et se retrouver sur un "bambouti" de Port-Saïd... Rassures toi une petite photo sur cette page de blog n'aurait pas changer grand chose à cet intense voyage! Si tu reprends tout bientôt la route, c'est que les corrections du prochain livre sont terminées? Vivement l'impression ;)

Écrit par : erica | 24 mai 2008

Bonjour !
Merci pour vos reportages si intéressants et qui réveillent en moi la nostalgie de ce pays qui m'a vu naître.
J'attends avec impatience la suite!

Écrit par : Madeleine | 24 mai 2008

En réponse à Blaise...
Je n'en demandais pas autant. Désormais, le mot "urbanisme" sera marqué par cette définition inspirée des rues du Caire.
Le texte de Michel Rime, le vacher genevois, est superbe. Il se lit aussi sur le site de 24heures.ch
Merci pour tout. On attend de vos nouvelles d'où qu'elles viennent.

Écrit par : Fernando | 25 mai 2008

Salut Blaise,
nous suivons ton périple avec un grand intérêt et t'envions de pouvoir voyager ainsi sur le dos de nos abonnements à 24 Heures...
Ton récit des bamboutis nous a fait penser à une scène vécue il y a 4 ans, en Chine, lors d'une excursion en bateau sur la rivière LI, bien connue pour ses rivages en pains de sucre. C'est un endroit très organisé touristiquement, et
nous faisions partie d'une flotille d'une dizaine de bateaux qui se suivaient sur cette rivière de 200m de large.
Deux bamboutis chinois à peine habillés, juchés sur des esquifs formés de 5 gros bambous et mus à la gaffe sont venus s'accrocher au bateau en marche pour nous vendre des statuettes et autres babioles. Mais nous étions trop haut, et le contact n'était pas possible, malgré leur regards et leurs appels insistants. Ils nous ont bien suivi 10 minutes, sans succès.
Tout à coup, dans leurs haillons, un NATEL a sonné, l'un a répondu, et ils se sont rapidement éloignés du bateau pour aller vers la rive. Cette scène nous avait révélé 2 mondes, la misère sur un esquif et le dieu Natel aussi présent, au milieu de cette rivière historique.

Écrit par : Jean-Pierre | 06 juin 2008

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