16 mai 2008

De la Grande Bibliothèque au dernier village de pêcheurs

1895033407.jpgConstruite sur l'emplacement de sa grande soeur antique, la Bibliotheca Alexandrina est un colossal disque de béton se pavanant au milieu d'immeubles néo-gothiques qui vieillissent mal. Le prospectus parle d'Autel du savoir universel, mais la moitié des rayonnages sont encore vides et les étudiants venus consulter leur messagerie sont dérangés par un défilé incessant de visiteurs.

ALEXANDRIE De quoi réfléchir et gamberger à bord d'un tramway sans fenêtre, dans lequel il est impossible de régler les 25 piastres de la course : des Égyptiens au grand coeur se disputent pour me l'offrir avant d'entamer la discussion. Ils ne sont jamais allés à l'intérieur de ladite bibliothèque. On parle d'autres choses. Le tramway s'immobilise derrière trois fourgons policiers qui débarquent, deux par deux, des jeunes menottés. Un flot intarrissable et personne pour m'expliquer le pourquoi du comment. On parle d'autres choses...

Mes amis de circonstance descendent à la prochaine, le terminus. Il faut ensuite marcher une bonne heure pour atteindre le dernier village de pêcheurs d'Alexandrie, El-Max, un quartier entouré d'un campus militaire, d'une industrie pétrolière et de plages polluées. Les maisons sont de charmantes petites boîtes anarchiques qui  jouent des coudes pour avoir accès au canal reliant le lac Mariout à la mer.

2081906211.JPGMais surprenant. La plupart des bâtisses sont ornées de dessins d'enfants, de fresques d'artistes confirmés ou de phrases révélatrices : ehna zay el samak nemoot law talaana men el bahr. “Nous sommes comme des poissons et ne pouvons vivre loin de la mer.”

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Pour élucider ce mystère, je commande un shisha dans l'un des deux cafés d'El-Max, rencontre l'unique anglophone de la terrasse, un avocat, fils de pêcheurs, et prends les coordonnées de celle qui est à l'origine de cela.

Les yeux, cela ne trompe pas. Aliaa el-Geredy est du genre volontaire. Il y a dix ans, elle eut le coup de foudre pour El-Max. “J'en avais marre d'exposer dans des lieux clos et m'interrogeais sur la responsabilité sociale de l'artiste.” Elle est venue boire des thés avec les pêcheurs, puis a envisagé d’y installer un local. Débutait alors le projet El Boustashy, du nom d'un vent qui ramène les poissons vers la côte.

Depuis, des artistes d'Europe, d’Asie et d’Afrique sont venus vivre et créer quelques semaines à El-Max. Sceptiques, les pêcheurs auraient préféré réccupérer cet argent pour vivre moins mal, mais le fait est que depuis trois ans, les enfants ne jettent plus des pierres sur les étrangers. Au contraire, ils se pressent dans les ateliers de peinture organisés par l'association d'Aliaa et sont fiers comme des coqs quand leurs oeuvres sont exposées en plein centre ville. L'occasion pour l'association de rencontrer les mères, leur proposer des ateliers de broderie pour confectionner des vêtements qu'elles vendent ensuite sur les marchés. Puis finir de convaincre les hommes en leur proposant des cours de mécanique sur barque...

Loin de la Grande Bibliothèque, l'espace d'un instant, deux cultures se sont rencontrées.

20:11 Publié dans g Egypte | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Bonjour Blaise,
Deux questions: Le sisha... mais il y a sisha et sisha. Le vôtre, c'était quoi?
Et sinon, en cette semaine de gloire, avez-vous pensé à Nicolas Bouvier? Je pose la question sans malice...
Salutations.

Écrit par : Fernando | 17 mai 2008

Fernando,
Personne ne sait me dire si "shisha" est masculin ou féminin. Vous sauriez ? Ensuite, ce(tte) shisha d'El-Max était un vrai truc de pêcheur, un tabac corriace qui vous ramone la tuyauterie du haut en bas. Sinon, en bon traditionnel, mon tabac préféré est le "toffah" (pomme), moins belliqueux. Et non, rien d'illicite à l'intérieur.
Quant à Bouvier... je viens de lire la biographie bien foutue que vient de publier François Laut - un type lumineux et sympatique que j'ai rencontré à Saint-Malo - et découvre mille anecdotes que j'ignorais totalement... J'aime surtout la dernière phrase du livre : "Au terme de sa route, Nicolas Bouvier est entré dans le dictionnaire de littérature entre 'bouts-rimés' et 'bovarysme'. D'un côté sa mère, de l'autre Flaubert. Il aurait bien ri"...
Le week-end dernier, Eliane Bouvier me parlait des "fils de Bouvier", visant les jeunes qui étaient venus frapper à sa porte avant de partir en voyage "sur les trace de" ou pour lancer une recherche dans les archives Bouvier. Puis elle m'a dit, le plus simplement du monde: "mais toi, t'es pas un fils de Bouvier...". Un peu décontenancé, j'ai fini par comprendre qu'il s'agissait en fait peut-être d'un compliment.
A propos de Bouvier, j'ai surtout une pensée pour ses dernières années, les années sombres qu'il traversait, alors qu'on commençait enfin à le découvrir, à l'aimer et à le remercier de s'être acharné ainsi... Et puis pour son calvaire de Ceylan qui a demandé une quinzaine d'années avant qu'il ne puisse en écrire une ligne. Ce "Poisson-scorpion" qui m'accompagne toujours comme un grand frère...
Par provocation, j'aime dire qu'on doit lire aujoujourd'hui Bouvier comme on lit Rubrouck ou Tavernier, que ça a bientôt un demi siècle... En fait, j'aime ce monsieur.

Écrit par : Blaise H | 17 mai 2008

Bonjour Blaise,
Mais fichtre aucune idée... masculin / féminin? Un petit détour par Wikipedia nous apprend deux ou trois sympathiques, comme celle-ci: "Shisha" viendrait du mot persan shishe (« verre »). En Iran, cette sorte de pipe à eau est appelée Ghelyan, qui est apparemment dérivé de l'arabe aghla (« faire des bulles, bouillir »).
Mais rien sur le genre...
Sinon, l'anecdote est savoureuse. Je pense que c'était un compliment...
Salutations

Écrit par : Fernando | 19 mai 2008

Salut Blaise,
je vois ton blog pour la premiere fois et en lisant ton article sur Alexandrie je comprends que tu aies recu un prix pour un de tes livres.
Ecrire comme ca me semble aussi prestigieux que d'etre medecin, prof ou paysan!
Bravo

Écrit par : Elodie | 22 mai 2008

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