08 mai 2008

NUIT INITIATIQUE CHEZ LES SOUFIS

1898529673.jpgC'est jour de mouled. Un quartier en retrait du Caire islamique célèbre ainsi l'anniversaire d'un saint. Au premier abord, l'événement ressemble davantage à une fête foraine bas de gamme, avec des roulettes hasardeuses pour quadrupler sa mise, de solides balançoires d'adultes pour épater les filles et des carabines pour dégommer des poupées truffées de pétards...

2123129702.JpgPuis le vent frais du nord se lève. Comme une bénédiction. On perçoit le Souffle. Des villageois de Haute-Égypte (photo) ont aménagé leur campement dans les ruelles transversales. On salue le chef du village, on accepte le thé, on ronge un morceau de mouton et on accompagne de la tête les récitations coraniques.

1474977912.jpgPlus loin, un soufi extirpe un serpent d'une petite poche de tissu dissimulée sous les trois épaisseurs de ses robes cradingues. Les gosses prennent peur. Ensuite un fou, mais un fou heureux comme vous ne pouvez pas l'imaginer, un fou qui danse en faisant de larges cercles avec les bras, un fou qui vole les cannes des vieux et boit dans les verres des passants. Carnaval. Des ampoules multicolores clignotent devant des tentures criardes. Hypnose. Un vieux décharné danse en équilibre sur une haute barrière métallique. Puis s'électrisent les hauts-parleurs. À s'en déchirer les membranes. Maintenant coude à coude. Le mètre carré optimisé. Une femme opulente se trémousse, s´égosille dans un micro et éponge la sueur de son front avec un autre serpent. A ses côtés, deux soufis se percent les joues avec du métal.

162978688.jpgVient l'heure d'Ahmed Bayoumy, un homme dangereux, un enchanteur, un sorcier. L'entendre chanter, c'est ne  jamais l'oublier. Le nay, la derbouka et la sono grésillante ne sont que des instruments. Sa voix, c'est de l'art pur. Ensorcelé, je rejoins les fidèles, les condamnés, contraints d'obéir aux mouvements de bassin répétitifs, à gauche, à droite, va-et-viens de la tête, à gauche, à droite. Hommes et femmes réunis, gueux et nantis dans le même esprit. Comme la preuve que le Livre ne doit pas qu'être lu, mais enduré et partagé. Gauche, droite. Le temps n'a plus de portance, mais j'ai soif à m'en avaler la langue. La course constante du regard, gauche, droite, absorbe quelques visages hillares, un danseur introspectif et plusieurs hystériques. Chacun laisse parler le soufi qui est en lui. Gauche, droite. Inspirer, expirer. Chaque souffle est une fête. L'un décompense, pleure et se lacère le visage. L'autre hurle de joie. Gauche, droite. La soif n'existe plus. Les muscles sont une écorce trop lourde qu'il convient de laisser de côté, tout comme l'intellect, et poursuivre la cadence en fermant les yeux.

Puis la transe.

Parler d'ivresse ou d'extase serait mentir. "Extinction" est un mot plus adéquat. Ce vaste amour qui n'exclut personne, l'instant.

Quand la voix s'éteint, après des heures de transe, on est orphelin. Il faut du temps pour retrouver l'usage de la parole. Et peut-être toute une vie pour comprendre ce qu'il s'est passé...

Il est cinq heures du matin, les derniers allumés se sont réunis sous une arche de la mosquée Altinbougha al-Maridani, rue Tabbana, au sud-est de bab al-Zouwaïla. Eux iront jusqu'au bout. 

 *

PS 1: Un soufi a dit : “efface les pages des livres, si tu viens à la même école que nous, car la connaissance de l'amour ne se trouve pas dans les livres..."

1450114423.jpgPS 2: les photos de cet article ont été prise par Daniel Rari (photo), un cycliste madrilène rencontré à Marsa Matrouh qui m'a cédé sont ordinateur portable (un cadeau du ciel avant une résidence d'écriture...), puis a partagé mon appartement du Caire. En ce moment, il pédale en direction du Soudan, en rêvant de Japon. Oui, il tient un blog : ahoka.blogspot.com.

23:58 Publié dans g Egypte | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

Tres belle note, felicitations.
Nous sommes a Port-Said, dans l'attente d'un bateau pour Chypre.
Merci pour l'accueil au Caire.
A plus.
Elo+Ray

Écrit par : Raymond | 09 mai 2008

Toutes mes filicitations pour ce prix Nicolas Bouvier, que vous méritez si bien.
Belle odyssée!

Écrit par : Gilbert Salem | 13 mai 2008

Merci Elo & Ray. Merci Gilbert Salem. Et merci pour tous les mots que decouvre a l'instant, de retour "a la maison", au Caire, dans ma boite electronique !

Écrit par : Blaise H | 15 mai 2008

Un Grand Bravo Blaise!!! Amitiés de Colombie y suerte... Lucas, Alix et Forzi

Écrit par : Forzinetti | 15 mai 2008

Je me disai bien que les photos étaient encore bien plus belles que d'habitude ;)

Écrit par : erica | 15 mai 2008

Quel cauchemar! Le serpent dans la bouche!

Écrit par : Alexander People Search | 26 avril 2009

Salut et merci pour l'article,, je souhaiterais vous soumettre une question : me donnez-vous l'autorisation de faire un lien depuis mon blog vers cet article ? Merci pour tout.. A propos, je possède un blog sur le ptz 0% qui donne la possibilité de lire la mesure du président de la république pour augmenter l'achat d'une maison.et je voulais vous le montrer si à tout hasard cela attisait votre curiosité.
Sarah

Écrit par : ptz + de 2011 | 01 mars 2011

bonjour Blaise
j ai decouvert votre identite par hasard au salon du livre international de Bethune
des inscrits vous etes le plus eclectique , tres polyvalent

chose qui devrait inspirer ceux qui ont fait des etudes superieures mais n ont pas de travail car il n ont pas eu une vision à long terme

en Belgique il y a une émission le carnet du bourlingueur

y avait vous déja passé car vous avez beaucoup voyagé

le fait d etre berger pendant une saison pour une personne ayant fait des etudes de philosophie est exceptionnel
j habite dans une commune rurale pres de BETHUNE et ne vais que rarement dans les salons du livre *c est le theme international qui m a fait deplacer
bonne continuation
albert Labis

Écrit par : labis | 02 octobre 2011

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