25 mars 2008

AU LECTEUR ET LECTRICE

Peut-être lirez-vous cela jusqu’au bout ? Oui, vous êtesun peu par hasard, chez vous ou au travail, en Suisse francophone, chez moi, et avez, je sais, d’autres chats à fouetter, mais…
 
ALGERIE Réveillé ce matin dans une chambre aux parois desquelles grimaçaient encore les insectes écrasés la veille, réveillé comme chaque jour par un bruit d’homme-que-je-ne-connais-pas, un muezzin, un qui part bosser ou une qui nettoie. RFI, débarbouillage -non, pas d’eau ce matin- remplir un sac à dos, encore et toujours, café en société, journal parfois, rencontres souvent, nom, pays d’origine, profession, destination -comment je trouve l’Algérie ?- des mots que l’on croit perdu, on y pense plus.
  Pour rejoindre la frontière tunisienne, je marchande un siège dans un taxi collectif, la Hyundai d’un retraité qui arrondit ses fins de mois. Un Algérien, trois Libyens et un Suisse s’en vont ainsi, bredouillant une conversation triangulaire grâce à un Algérien bilingue. Il est plus qu’un chauffeur. Il est un pont entre le Nord et le Sud. Il est la véritable Union pour la Méditerranée. Cela grâce à l’histoire d’hommes morts depuis longtemps, que l’on croit perdu, on y pense plus.
  Après quelques kilomètres, Union pour la Méditerranée s’aperçoit qu’il a oublié son passeport. On fait demi-tour en se moquant de lui et en profite pour visiter la cité HLM El-Boumi. Il dit bien s'y plaire. C'est vrai que la vue est surprenante… Quatre hommes l'attendent dans une voiture. Plus un mot ne passe. Que des sourires. Je leur montre mon passeport. Il me montre leur dentition. Je crois comprendre qu’ils sont venus à Annaba pour s’en refaire une neuve, comme mon ami Mourad. Peut-être ont-ils aussi visité les cabarets de la corniche. Il ne doit pas y en avoir de pareils à Tripoli. Enfin, sait-on jamais.
  On repart. Ils parlent de voitures. En arabe. Longuement. Je regarde défiler. Je ne suis pas un bon voyageur. J’aime trop rêvasser, regarder défiler, sans vouloir comprendre. En cela, je ne serai jamais non plus un bon journaliste. Je pourrai certes vous parler du trafic de beurre algérien fabriqué artisanalement et passé illégalement en Tunisie pour être labellisé made in Tunisia, puis acheminé en Italie, sous l’appellation bio, tant convoitée chez nous, alors que le prix du beurre explose dans les marchés d’Annaba et que ce produit devient un luxe. Je pourrais citer des noms, des sources et des dates... Ou dire ce que j’ai sur le cœur, sur le mode intimiste, exhibitionniste, impudique et égocentrique de ce média appelé blog dans lequel je suis tombé un peu par hasard et avec qui j'essaie de faire bon ménage, pour le meilleur et pour le pire.
  
FRONTIERE A la douane algérienne, humanité en standby, attente et formalité. On nous définit en tant qu’être humain. Nom, pays d’origine, profession, destination.
  La douane tunisienne de Meloula offre plus de choses à se mettre sous les yeux. "Outside, it’s Tunisia. Inside, it’s pure Sheraton", "Tabarka, la Côte du Corail", "Bardo Museum"… J’avais préalablement planqué sous mon siège quelques dinars tunisiens changés au noir à un taux préférentiel. Bien m’en a pris. Lorsqu’un Libyen (je ne sais pas encore qu’il s’appelle Hama) sort une liasse de dinars, on l’emmène, avec ses deux compères, dans une salle et on referme la porte. "Il est interdit d’importer ou d’exporter des dinars tunisiens, interdit d’importer des produits de base subventionnés, lait, sucre, café, tomates en boîte…". Je ne passe la frontière qu'avec le chauffeur. On les attend de l’autre côté. Cinq minutes, quinze, trente, une heure. On a le temps de faire connaissance. Des mots que l’on croit perdu, on y pense plus. Ils reviennent, s’en sont tirés avec une amende de 350 dinars (200 euros). Peut-être le prix d’une dentition.
 
TUNISIE "Route touristique" à gauche, "zone touristique" à droite, panneau "ne pas dépasser", ligne blanche continue tout aussi impuissante qu'en Algérie. Je pense à vous et immobilise le véhicule pour prendre une photographie sans intérêt, mais c'est la seule chose que verront ceux qui préfèrent dérouler le blog vite-fait :

 
  Pause dîner. Selon l’usage. Rapide et en silence. Les libyens mangent peu. Ils ont mal aux dents. Pour préserver les règles d’hospitalité, j’offre le repas au chauffeur et lui l’offre aux trois Libyens. Inutile de vouloir en faire plus, c’est comme ça. On regonfle les pneus. On repart.
  A nouveau des discussions triangulaires. Mots que l’on croit perdu, on y pense plus (et de quel droit répandrais-je ici leur intimité sans leur avoir parlé de vous. Déontologie zéro, opportunisme littéraire, je m’en sors pas, envie de m’affranchir de ce projet, partir à la campagne, là où les mots poussent moins nombreux - gestes et lenteur - "indicible" dirait Jaccottet - "ouaffff " dirait mon grand-père). Un pont ferroviaire construit par les Français, des femmes recourbées et alignées s'occupent de terres fertiles, exploitées et peu peuplées, puis l’autoroute, ses larges panneaux bleus et ses péages pas encore en service, soudain, derrière une colline, comme un mirage, une plaine de petits éléments blanchâtres à perte de vue, Tunis. Las Vegas. Silence dans l’habitacle. Embouteillage, foule de petits détails, annonces clignotantes, vertige, trop-plein. Chacun de ces hommes ont une histoire de vie complexe qui pourrait se raconter ici. A nouveau l'impuissance ressentie dans les villes, dans toutes les villes. Combien de vécu sous chaque brique ?
  
TUNIS On surprend les premiers troupeaux craintifs, pull-over autour de la taille, pantalon de préférence beige avec poche de côté, chapeau, soulier de marche… Pourquoi doit-on se déguiser pour visiter les pays étrangers ?
  Les indigènes femelles sont magnifiques. Non qu’elles soient plus belles que les Algériennes, mais elles ont davantage adoptés les "canons esthétiques" occidentaux. Minceur, démarche confiante, habits mettant en valeur les formes, ce jeu de dissimulé-exhibé qui fait frétiller le Nord… Terminus, tout le monde descend. Il est temps de se laisser nos coordonnées. Encore des mots que l’on croit perdu.
  A Tunis, le week-end commence le samedi, contrairement à l’Algérie. Mauvais calcul donc. Les banques sont fermées. Heureusement, Tunis, c’est aussi le miracle de voir sortir des murs des liasses de dinars avec une simple carte jaune de la poste suisse (n'ai pas dit que j'ai cassé ma carte Visa en deux... non, ne suis définitivement pas fait pour ce siècle). Tunis, c’est, juste après, la salle obscure du Cinemafricart à la séance de 18h30. La Graine et le Mulet du réalisateur tunisien Abdellatif Kechiche. Une joie indicible...

  Vous avez sûrement déjà vu ce film et vous vous dites qu’il n’y avait pas besoin de tout plaquer six mois pour le voir. Vous avez raison. C’est pourtant une joie violente que je digère maintenant en vous écrivant cela dans un petit troquet où trois tables jouent aux cartes. Personne n’a entendu parler d’Abdellatif Kechiche. En incorrigible mauvais voyageur, je tire sur un sheesha, bois un thé à l’orange et ne parle à personne sinon à un vendeur d’amandes pas francophone pour un sou avec qui je fais ce que je peux. Encore des mots perdus. Hémorragie.
  

1674157523.JPGLA GRAINE ET LE MULET Voir ce film en Tunisie est pour moi une preuve supplémentaire que la vie ne vaut la peine que si elle est distillée. Et bien distillée. Un film bien fait et bien vu portant sur un pays en dit plus que le pays brut, , devant les yeux. Je me répète. Il n’y a pas besoin de voyager. Le tourisme est inadmissible. Il suffit d’entretenir là où on est des yeux scintillants au milieu d’un visage ouvert. Humour, Amour et Art, les seules trois choses qui nous distinguent des animaux. Agiter un bout de carton sur la braise, inspirer profondément et se situer entre l’Algérien qui oublie son passeport, les Libyens qui ont mal aux dents, les paysannes recourbées dans les champs, les belles citadines, les faiseurs d’album photo, Abdellatif Kechiche, les joueurs de cartes, vous et moi. Le troquet ferme et je me rends compte que j’ai bleui sept pages. Faisant ma petite adolescente, je vous souhaite simplement le plein d'art, d’humour et d'amour. Merci d’avoir pris le temps. A très bientôt. Ici même. En Tunisie... 

20:20 Publié dans e Tunisie | Lien permanent | Commentaires (14)

Commentaires

Si les Algériens colonisés bilingues arabe-français sont l'Union Méditerranéenne, comment appeler les Maghrébins vivant en Europe ? Et pourquoi si peu d'Européens parlent l'arabe ? Qui sont les Européens qui pourraient aussi se prétendre des Unions Méditerranéennes ???

Écrit par : harka | 25 mars 2008

Bonjour Blaise,
merci pour tes petites chroniques vivantes, pour tes histoires humaines, celle de tes rencontres.
c'est fou comme les humains sont toujours les mêmes, partout et toujours. Dans tous les sens, biens, géniaux, moins biens, salauds aussi...
et c'est fou qu'il faille comme ça le rappeler, que c'est partout et toujours des humains, semblables.
j'ai aimé celle de Djamila.
Kechiche : m'encourage à aller le voir. Avais vu l'Esquive. Dur. Un peu trop. Ce manque de mots, ce manque d'avenir qui collait à la peau de ces gars et filles de banlieue, malgré leur belle énergie à revendre...
bonne route et à une prochaine étape, sûrement !

Écrit par : Marianne Huguenin | 25 mars 2008

Pas de chat a fouetter mais des clebards a zigouiller. Plein de trucs a faire, mais lu avec grand plaisir mon cher.. Abrazo de Peru..

Écrit par : PiAIR | 26 mars 2008

Bonjour, C'est un peu long en effet. Peut-être devriez-vous découper votre prose en deux ou trois billets publiés à la queue leu leu et reliez entre eux par quelques liens hypertextes. Pour le reste, merci de nous offrir quelques échappées qui nous rappellent des voyages orientaux. Quant à apprendre l'arabe, Harka, qui pour une raison que j'ignore et que je déplore ne signe pas son commentaire, a bien raison. Le monde arabe doit peut-être apprendre à se faire plus séduisant.
Bonne route
Jean-François Mabut, responsable des blogs à la Tribune qui donne quelques échos de ce blog et de quelques autres dans les colonnes de son journal.

Et si Marianne Huguenin tentait l'aventure éditoriale d'un blog? Et si PiAIR (hélas aussi anonyme) nous racontait son voyage au Pérou?

Écrit par : Jean-François Mabut | 26 mars 2008

Cher Blaise,
Je lis tous les jours très attentivement ton blog et apprécie beaucoup la façon dont tu voyages.
Nous nous retrouverons peut-être bientôt sur la route, car ma copine et moi débutons le 25 avril un voyage du même ordre, en 3 mois du Caire à Marrakech autour de cette mer qui est presque un continent...

Écrit par : Raymond Gauthier | 26 mars 2008

Juste un petit détail à l'attention de M.Mabut : c'est très sympa à vous de proposer à Marianne Huguenin de tenir un blog. sauf qu'elle l'a ouvert depuis au moins six mois, et qu'en bonne politicienne, elle ne s'en occupe que tous les quatre ans. Pour faire élire son pote stal.
Et vous, vous avez laissé tous ces blogs inutiles et vains exposés dans vos sites préférentiels pendant tout ce temps sans même vous en apercevoir...

Écrit par : Géo | 26 mars 2008

Si tu rentres avant octobre, il faudr que tu ailles voir la belle exposition "le propre du singe" au musée d'histoire naturelle de Neuchâtel... Tu y apprendras, entre autres, que les primates rient et ont de la compassion les uns pour les autres... Peut-être nous reste-t-il plus que l'Art comme propre de l'Homme!

Écrit par : erica | 26 mars 2008

Bonjour,

Belle page de littérature, qu'on voit et qu'on lit. Je vous invite à venir me retrouver à la campagne, où à lire ma campagne sur mon blog. Mais venez vous même, pas pour voyager, pour l'apéro. Peut-être saurai-je trouver comme vous des accents de Modiano, tout ces mots, tout ces gens dont on a su qu'il passaient par là grâce à un mauvais voyageur qui écrit en fumant au fond d'un café. Si vous venez à la campagne, où j'exerce le métier exhibitionniste et égocentrique de blogueur (l'épicentre c'est mon clocher et celui qui parle c'est moi), il y a des gens dont j'ai bien le sentiment de conserver la trace. Des choses dites à droite à gauche, perdues. Je voulais aller en Algérie. Trop compliqué. Déjà, faire la queue à l'ambassade, à Paris, impossible. Un mur de bêtise que je ne souhaite franchir que pour une bonne raison, un séjour en Inde en famille. Mais là c'était vraiment pour aller voir. J'ai suivi votre conseil. Sans vous connaître, sans savoir que vous alliez l'écrire. Je ne suis pas allé en Algérie, j'ai fait rembourser mon billet.

Écrit par : Pierre Murcia | 27 mars 2008

Cher Blaise,
je comprends parfaitement d'une part l'enthousiasme de ce beau voyage et d'autre part les idées "philantropiques" qui vous animent... mais je ne comprends pas votre condamnation du tourisme. En quoi, une manière de voyager exclut l'autre? En quoi votre roadtour est plus pertinent que 2 semaines à Djerba la douce? Si ce séjour au club Med se passe dans le respect des gens qui vivent du tourisme et qui attendent l'Européen en mal de soleil, comme les pro du tourisme à Verbier attendent l'Anglais en mal de neige?
Mais sans doute que quelque chose m'échappe?
Salutations.

Écrit par : Fernando | 27 mars 2008

Merci de penser à nous restés au pays et de nous offrir tes yeux, tes pensées et tes mots. C'est une vraie générosité car combien de nous partent en vacances uniquement pour soi et avalent les kilomètres, les vues et les restos sans jamais penser à partager...bonne suite d'aventure...

Écrit par : Christina | 27 mars 2008

Promis Jean-Francois, je vais apprendre ce qu'est un "hypertexte"...
L'ayant rencontree cet ete pour l'Hebdo dans le cadre du blog&breakfast federal, je vous confirme que Marianne Huguenin s'est pretee au support blog, avec beaucoup d'entrain.
PiAIR pedale en Amerique latine et tient son blog (http://n-amassepasmousse.blogspot.com)... J'en profite pour mentionner celui d'un couple en or, Emmanuel et Angeline Coduri (www.angiemanuenvoyage.blogspot.com)...
Raymond Gauthier, fais signe quand tu arrives au Caire. J'y serai "en residence d'ecriture" dans les locaux de Pro Helvetia...
Merci a tous pour ces mots qui font du bien !

Écrit par : Blaise Hofmann | 27 mars 2008

Bonjour,
Nous serons le 25 avril à 00h40 (la précision des arrivées de nuit) au Caire. Nous y resterons sûrement quelques temps. Nous voulions ensuite trouver un bâteau vers Chypre ou la Turquie. Ma copine n'a pas tellement envie de passer en Israel et je ne peux pas aller en Syrie ou au Liban (mon passeport a lui déjà été tamponné à Tel-Aviv), il ne nous reste que le bâteau.
Je serai ravi de te faire un signe au Caire pour partager les impressions.
Nous sommes depuis 8 mois à Ouaga au Burkina et quittons le pays lundi. Un petit "route-voyage" donc pour terminer. Nous passons avril au Ghana et en Côte d'Ivoire avant de nous rendre au Caire et de prendre 3 mois pour arriver à Marrakech.
A bientôt

Écrit par : Raymond Gauthier | 27 mars 2008

Je ne peux voyager car j'ai 4 enfants, suis seule avec eux, mais en lisant le 24heures l'autre jour, j'ai été frappée par la petite annonce... L'Algérie hospitalière" je connais pas.. avais quelques minutes rien que pour moi, et j'ai lu, me suis délectée, ai pu voyagé alors Blaise, (je crois que c'est ton prénom) mon commentaire devrait se résumer à un seul mot : MERCI, je continuerais mon voyage cette nuit lorsque le linge sera rangé, le lave-vaisselle vide, et les enfants au lit... Merci

Écrit par : Patricia | 27 mars 2008

Bon, si on comprend bien la Tunisie est une horrible dictature.
Personnellement je préfère les dictatures démocratiques (où le dictateur est voulu par le peuple et aimé par lui) aux démocraties dictatoriales où l'on a juste le droit de hurler avec les loups ; comme vous le faites, aventurier d'opérette.
Et puis, surtout, faites un peu attention à votre orthographe ou écrivez dans votre langue.

Écrit par : lois | 04 mai 2008

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