22 mars 2008

De l’Algérie au bidonville de Nanterre

Sur une place triangulaire qui borde le port de Skikda, au nord-est de l'Algérie, des hommes cassent des cacahouètes, fument ou boivent des cafés refroidis. Nonchalance contagieuse. Soleil couchant dans les yeux et trafic d’hydrocarbure dans le dos, je retarde le moment où je saurai où dormir. Entre deux discussions, je replonge dans Le Déchirement, un bouquin de Mohamed Chaib. Il manque de souffle, même s’il porte sur «l’Algérie en mutation».

1902027526.JPGSKIKDA Dans une ruelle transversale, l’Hôtel Littoral paraît approprié, mais le réceptionniste en veut trop. La patronne nous rejoint. Le courant passe. Les prix se cassent. Haut plafond (craquelé) et épais rideaux (crasseux) se souviennent d’une époque prospère, mais un carreau de fenêtre manque et l’eau, comme la lumière, est intermittente. «L’Algérie…», lâche simplement la patronne, avec une expression dans les yeux que je ne comprendrai que le lendemain...   

HARKIS 1962. Djamila a 22 ans. Elle fait de la broderie traditionnelle dans un atelier tenu par une Française. Son mari ne travaille plus dans l’usine alimentaire de «Monsieur Thomas», mais se bat au côté des colons. Il a rejoint les harkis. Ses frères et son père lui en veulent encore aujourd’hui. A la libération (que l’on appelle «indépendance»), il doit emboîter le pas des Français s’il veut sauver sa peau. Djamila reste alors seule à Skikda, avec ses trois enfants.

BIDONVILE DE NANTERRE Après un an de séparation, son mari a le mal de la famille. Choix cornélien pour Djamila : «soit j’allais vivre en France, soit je perdais mes enfants.» Son père lui conseille de partir. Sa grand-mère ne lui dit pas au revoir quand elle embarque pour l’Europe (une carte d’identité suffisait alors). Elle se souvient encore avec effroi que ce jour-là, il neigeait sur la ligne Marseille-Paris. Depuis la gare Saint-Lazare, son mari l’emmène dans la banlieue parisienne. Elle qui habitait un vaste appartement, rue des Oliviers, à Skikda, se retrouve dans un studio avec ses trois enfants et un mari devenu charbonnier. Et alcoolique. «Pour oublier», ajoute-t-elle, pour le pardonner.

1636609571.JPGDjamila (photo) place ses enfants chez les bonnes sœurs, tandis que son mari trouve un logement plus grand. Dans le «bidonville» de Nanterre. Une maison de bois et de carton posée sur la terre, sans eau courante ni électricité. «C’est que pour obtenir un logement social, il fallait se faire naturaliser. Je ne voulais pas. Ma nationalité était tout ce qu’il me restait. Je pleurais des jours entiers. Je voulais rentrer au pays, mais mon mari ne voulait pas. Il disait que je ne reviendrais pas…»

Après sept années passées au bidonville, la famille est accueillie dans un centre d’hébergement, puis parvient à louer un deux-pièces dans le XVIIème arrondissement, où elle vit encore.

En 1973, Djamila revoit enfin l’Algérie. Elle y restera un mois et un jour. Quelqu’un habite son appartement, ses meubles ont disparu et son père est mort. Retour à Paris.

C’est lors d’un séjour ultérieur que Djamila rachète un vieil hôtel en ruine, le Littoral. Et puisqu’on ne fait jamais table rase du passé, il y a trois ans, une touriste s’attardait devant l’hôtel. Elle demanda à le visiter. Ce qu’elle le fit religieusement, puis avoua que son grand-père en était le propriétaire. Cette touriste habite… le XVIIème. Les deux femmes se revoient encore fréquemment. A Paris.

L’EMIGRÉE Djamila est aujourd’hui à Skikda pour superviser les rénovations («les ouvriers mangent l’argent envoyé sans rien faire») et entamer une procédure, afin de retrouver ses biens. Seulement voilà, pour cela, on lui demande des fiches de loyer ou des factures d’électricité. Alors elle cherche. Elle cherche… Il ne lui reste que la nostalgie : «sous les Français, il y avait des arbres, des statues, des parcs fleuris, des cafés, des courses de chevaux. On osait se promener avec des bijoux sur soi…»

 

A Skikda, on l’appelle «l’émigrée».

Commentaires

pour ne pas oublier : http://www.harkis.org/

Écrit par : harka | 22 mars 2008

Fantastique!

Écrit par : JAcques | 23 mars 2008

pas bon la nostalgie!

Écrit par : fernando | 23 mars 2008

Je suis très intéressée car mon mari a vécu 12 ans de sa jeunesse à skida anciennement phillippe ville et à elalia non loin de là ou se trouvait des mines de fer sauf erreur. Auriez vous des photos de cette région?Mon mari m'a beaucoup parlé de ce coin de pays qu'il avait beaucoup aimé et qu'il a malheureusement du quitter. Comme il est décédé et qu'il y a peu de photos que du noir et blanc en très mauvais ètat cela me fairait paisir de voir a quoi cela ressemble.
et bravo pour vos écrits .merci

Écrit par : Morano | 29 mars 2008

Bonjour,
Depuis quelque temps je reçois beaucoup d'articles de la part de mes ami(e)s. Ils sont en larmes en lisant vos articles sur l'Algérie. Vous avez réussie à abimer les belles images et les beaux souvenir qu'ils gardent du pays, eux qui ont dans leur majorité plus de 78 ans et pas nés en 78. C'est bien d'écrie, de dire des vérités, de rapporter les nouvelles d'ailleurs, mais il y'a l'art et la manière de le faire. Vous qui logez à Lausanne, pourriez faire des articles sur les drogués de St Laurent, le toxicos de la Riponne, des escaliers du pont de Chaudron pleins de "pisse" et de "caca". Vous m'excuserez d'être choquant, par ce qu'aparament, c'est le style que vous aimez.
L'Algérie n'a que 46 ans d'age, dévastée par les guerres depuis des siecles, laissez lui la paie, et le temps pour s'en remettre.
Vous étiez où entre 1991 et 2000, lorsque les algériens rangés par le terrorisme, creuvaient devant l'idiférence internationale.
On ne vous demande rien, alors foutez nous la paix. On s'en remettra tout seul.
Vive l'Algérie!

Écrit par : Paule | 30 mars 2008

Bonjour Mme Morano,
Helas non, je viens de passer en revue mes archives. Rien. Mes excuses. Je ne peux que vous inviter a vous rendre dans cette ville qui accueille assez froidement, avec le site de Sonatrach, mais sait se faire beaucoup plus seduisante ensuite avec ses ruelles qui degringolent des vallons, sa rue principale en arcade et ses places ombragees des plus apaisantes...

Paule bonjour,
Un peu les epaules qui tombent. J'ai adore ce pays qui est le votre, et ses habitants. J'ai justement essaye d'en parler en dehors des serrees de main presidentielles et des attentats... Y mettre de la vie. Maintenant, non je ne voulais pas m'aveugler sur ses points obscurs...
J'aime l'Algerie. J'ai des bons potes algeriens. Aussi en Suisse. L'un s'appelle Hadi Barkat, c'est un Lausannois et il vient de sortir un jeu de societe qui parle... de la Suisse ! (http://www.redcut.ch/) Une partie algero-suisse "de reconciliation" en juillet, ca vous tente ?

Écrit par : Blaise H | 30 mars 2008

fyh

Écrit par : mohamed | 30 août 2008

"L'Algérie n'a que 46 ans d'age, dévastée par les guerres depuis des siecles, laissez lui la paie, et le temps pour s'en remettre."

La Corée du Sud a à peine plus, question guerres et invasions, elle a été servie, elle aussi, et il y a lontemps qu'elle s'en est remis, sans ressources naturelles...

A propos de ressources naturelles, l'argent du pétrole et du gaz naturel, on sait où il va ?

Écrit par : Scipion | 30 août 2008

Il y a 37 ans, je suis descendu avec un copain rejoindre un 3ème déjà à Oran. Nous prenons le bateau à Marseille pour Alger, avec un siège Pullman pour la nuit...(flux et reflux du vomi...)
Dès le soir, on assiste à une scène incroyable entre tous les Algériens qui rentrent chez eux. Pour un rien, deux d'entre eux sortent les couteaux, les babines retroussées comme un combat de macaques.

Juste débarqués à Alger, à quelques centaines de mètres du port, un groupe de vieillards en cercle. L'un d'entre eux lève et abat son bâton sans arrêt. En s'approchant, on s'aperçoit qu'il frappe une gamine d'environ 10 ans. L'a-t-il battue à mort ? Nous étions tellement terrorisés par cette scène ignoble que nous n'avons pas osé intervenir. Ces gens nous auraient vraisemblablement tué.

A peine plus loin, à peine plus tard, deux types se battent au couteau dans la rue.

Sur la route de l'auberge de jeunesse, les gamins nous jettent des pierres.

Et ainsi de suite. Les gens chez lequel se trouvait le 3ème nous parle du suicide des femmes, qui se sont beaucoup battues pour la libération et qui sont encore plus exploitées et méprisées qu'avant.

Depuis environ six mois, une femme de couleur d'origine martiniquaise vit sous le même toit que moi, pour s'occuper d'une personne âgée qui m'est très proche. Elle travaillait à Paris et a préfèré venir en Suisse, d'abord chez des agences, où sa première condition était de ne plus avoir à collaborer avec des Arabes (comprenez des Algériennes), parce qu'elles se comportent de façon ignoble avec les personnes âgées françaises. Cette Martiniquaise est assez originale et a beaucoup voyagé. Chine, Birmanie, Syrie et Algérie. Où elle a fait les mêmes constations que moi.

Société ignoble de gens abjects. Ou inversement.

Écrit par : Géo | 31 août 2008

drole de reaction.voir quelqu'un battre une enfant de 10ans et ne pas intervenir.quel courage monsieur.si vous en etes un.n'importe quelle personne digne de l'etre aurait intervenu.notre pays est beau,jeune et riche.malgré les 130ans de colonisation on garde notre identité.malgré toutes vos critiques.nos enfants occupent les meolleurs poste chez vous,et dans tous les domaines.on s'est imposé et chez vous.

Écrit par : soraya | 19 mars 2011

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