05 mars 2008

petit Raï pour la route ?

Tel un "sous-Gadjo Dilo" traquant sa chanteuse tzigane dans les Carpates (la flûte de pan dans les Andes ou le didgeridoo en Australie), j'ai gagné Oran avec la ferme envie de goûter à un concert de raï. Oran étant le berceau de ce chant sensuel, explosif et mélancolique à la fois, accompagné d’instruments traditionnels (nay, derbouka, bendir) et modernes (synthétiseur et boîte à rythmes).

ORAN Au centre-ville, on me parle du bar Nuit du Liban. Le lieu est davantage prétexte à la picole et les trois musiciens jouent… de l’Oriental marocain. Suivant les conseils des autochtones, il faut gagner les cabarets de la Corniche, à Aïn-el-Türck, à une quinzaine de kilomètres à l’ouest pour entendre "du vrai raï".

Près du Consulat de France partent les "taxis clandestins" (ceux qui arrondissent leur fin de mois avec des extras nocturnes). Un véhicule se remplit peu à peu. La route est, paraît-il, "dangereuse à cause des conducteurs saouls et des voleurs qui sévissent près des tunnels". Sur place, en demandant un cabaret "populaire", on me conseille l’El-Djawahara. Sur le chemin, on me dit dédaigneusement que c’est "un repaire pour les vagabonds". Cela semble faire l’affaire.

Devant les portes, des filles à peine vêtues passent de voiture en voiture. L’entrée est libre et la salle comble. Sur la piste, c’est le feu. De quoi faire danser même un Suisse. Les chanteurs se succèdent. Le beau "cheb" souffre un peu de calvitie, mais il a la pêche. Le micro dans une main, les billets dans l’autre (on paie pour qu’il chante des messages qu’on lui chuchote à l’oreille), il va de table en table et… on oublierait presque que les seules filles de l’établissement - les formes plus que généreuses emprisonnées dans des habits moulants - défilent craintives - cheveux décolorés et décolleté plongeant - des prostituées.

Un peu sur ma fin, j’essaie les autres cabarets. Le Dauphin et le Palace demandent 50 euros d’entrée, boissons comprises. On imagine l’orgie, mais le lieu ne doit pas être des plus "populaires". La nuit s’achève finalement dans une boîte sordide dans laquelle m’emmène un Oranais rencontré dans le taxi clandestin du retour. Il donne en douce 400 dinars à un videur pour pénetrer dans une disco dont j’ai oublié le nom. De la house music je crois.

Le lendemain, partageant mon expérience, on me dit que ceux qui viennent dans les cabarets ne sont pas des Oranais. "Ils viennent de l’extérieur juste pour se défouler". Ils en ont marre. "Quand on va à Alger et qu’on dit qu’on est Oranais, on nous demande direct des disques de raï, alors que ce qui fait la ville, c’est avant tout l’ouverture au monde !"

KHALED Beaucoup d’habitants de Sidi el-Houari, le vieux Oran, ont bien connu Khaled. "C’était un jeune délinquant qui chantait et buvait du vin dans les bas quartiers du port." Aujourd’hui rasés. Son premier concert officiel fut programmé au Festival National de Raï d'Oran en 1985. Le gouvernement reconnaissait alors officiellement le raï comme forme musicale nationale. Ensuite, des menaces l'ont forcé à l’exil. Certains le voient aujourd’hui comme "un traître qui a pactisé avec le lobby juif " (Jean-Jacques Goldman lui a composé le tube Aïcha)... même s'il a dernièrement refusé une tournée en Israël. D’autres lui en veulent d’avoir "dilué" le raï. "Maintenant, on peut l’écouter en famille, mais ce n’est plus le message contestataire qu’il avait."

CHEB MAMI L’origine du mot raï signifie en effet "opinion". Il était l’équivalant contestataire du rap américain. C’était la musique des mauvais garçons et des filles perdues, des déracinés. On chantait le sexe, l’exil, l’alcool. Ainsi, son registre irrévérencieux fut interdit et chanté essentiellement dans les souks et les tavernes. Les grands Cheb Hasni et Rachid Baba Ahmed furent du reste assassinés par les islamistes en 1994 et 1996... Une image de "mauvais garçon" que ne semble pas contredire l’actualité. Un mandat d'arrêt international a été délivré il ya quelaues jours contre le chanteur Cheb Mami (photo), mis en examen en octobre dernier pour violences sur son ex-compagne. Il s’était fait connaître dans les cabarets orientaux d'Oran.

… mais comme l’impression que je suis trop conditionné par la World Music, ce concept qui voudrait que le maintien des musiques traditionnelles tende vers l’émancipation des peuples, la dignité, l'identité, etc. Je me suis rigidifié. Je peux danser un temps avec les hommes, m’éclater même, mais ne peux longtemps oublier les "vénales". Elles me coupent du raï live d’Oran.

12:35 Publié dans d Algérie | Lien permanent | Commentaires (0)

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