23 février 2008

Le téléphone arabe du père Joseph

"Vous êtes chrétien ?" Un jeune Libanais catholique, un brin efféminé, m'accoste. Il me conseille "a-bso-lu-ment" de faire la connaissance de Père Joseph… 
OUJDA A quelques kilomètres de l’Algérie - par la route clandestine, puisque la frontière est fermée - Oujda est un carrefour entre l'Afrique noire, le Maghreb et l’Europe, que l'on rejoint via le port de Nador, sur la côte marocaine. Cela explique pourquoi les candidats à l'émigration clandestine entrés en Algérie s'installent momentanément dans des abris de fortune jouxtant le campus universitaire d'Oujda, ou dans la forêt de Beni Issnasen, avant de poursuivre leur route. Cela explique peut-être aussi pourquoi, en plein Boulevard Mohammed V, une église et une mosquée travaillent côte à côte.


Alors que la mosquée (minaret en photo) n'a qu'une dizaine d'années, l’Eglise Saint-Louis fêtera son centenaire ce 25 mai. La célébration réunira une chorale parisienne invitée par un Juif d'Oujda, un ensemble marocain de musique classique et un choeur d'étudiants subsahariens vivant à Oujda. Un melting-pot qui ne déplaît pas au Père Joseph, maître des lieux depuis 32 ans : "Les Oujdiens sont fiers de la proximité des deux lieux de culte. Encore ce matin, deux lycéennes, envoyées chez moi par leur professeur, m'ont questionné pour faire un exposé sur le christianisme..."
Echarpe de laine, vieille veste matelassée et pantalons en velours côtelé, Père Joseph ne porte pas sa fonction sur lui. Un peu sur ses gardes au départ, il me laisse poser les questions (il m'expliquera que beaucoup de journalistes français l'ont sollicité, puis détourné ses propos), mais après un temps - la parole intarissable et les voies redevenues pénétrables - il m'emmène dans son univers, son passé, ses anecdotes.
Il faut, dans son église, soulever l'épais tapis sur lequel repose des troncs centenaires d’oliviers, de citronniers et de poivriers - "Œuvres du Créateur" - pour découvrir une épitaphe : "Ici repose Bonaventure Cordonnier, franciscain fondateur et 14 ans curé de cette paroisse". Sur le chemin de croix, un Christ moderne peint par un ami. Au fond, un vitrail fabriqué par une amie. En dessous, quelques pictogrammes contemporains esquissés par un artiste musulman. Dans un coin de l'église, une photo d'une certaine Mlle Libouban, fondatrice de la première école d’infirmière du Maroc, et une tente berbère (photo).


"Le téléphone arabe fonctionne, mais il faut du temps." A 78 ans, Père Joseph s'est fait sa place à Oujda. En 1953, c'est pour accomplir son service militaire qu'il se rendit pour la première fois au Maroc, à Rabat. Trois ans plus tard, on l'envoya en Algérie : "malheureusement à l’époque, la possibilité de dialogue et de communication n’existait que très peu avec la nation arabe et en particulier avec ce peuple algérien…" (qu'en est-il aujourd'hui ?)... Il y avait rencontré les moines assassinés à Tibérine en 1996. Et puisque l'histoire bégaie, il a appris la veille qu'un autre ami, le prêtre Pierre, vient d'être condamné à un mois d’emprisonnement pour avoir prêché dans un oued algérien, près de la frontière marocaine… En 1964, il s'engage pour dix ans à Casablanca, puis rejoint Oujda : "au début, l’église était pleine. D'abord des Français, puis des coopérants d’Europe de l’Est. Aujourd’hui, plus qu’une trentaine de Catholiques, principalement des étudiants subsahariens, viennent à la messe du samedi soir". Mais quand on aime…

Car avant d'être curé, Père Joseph fait oeuvre d'humaniste. Sous son nom d'auteur, Joseph Lépine, il a signé une douzaine de romans, contes, témoignages, essais et pièces de théâtre. Ainsi quitte-je son presbytère… deux livres sous le bras.

*

Contre le soir, j’ai rendez-vous avec Michael, un jeune Nigérien rencontré dans la rue. Il mendiait. Il parlait anglais. Il m'a dit qu'il a fui son pays il y a six mois, qu'il se préparait à tenter sa chance depuis Nador. Mais qu'il était "un peu pressé". Oui, ce soir, 18h, au Café El Jadida, sans faute.
 
C’était à prévoir, un lapin. Lapin contre bouquin, je sors Une marche en liberté de Joseph Lépine. Effluves de haschisch, jeux de carte et vieux film à la télévision, le décor de l'El Jadida se prête à la lecture. Je découvre le témoignage d'un émigré camerounais recueilli - dans tous les sens du terme - par le Père Joseph. Jean-Paul Dzokou-Newo avait quitté son pays pour gagner le Maroc, via le Nigeria, le Niger et l’Algérie. Comme Michael.
Passage de la frontière entre l'Algérie et le Maroc (extrait) : "La police fait son boulot, d’autres arnaqueurs aussi, munis de couteaux, des agresseurs sans scrupule capables de tous les coups. S’il y a résistance, ils vous jettent une lame tranchante au ventre. Le dépouillement est souvent total : une montre, un portable, un vêtement, que sais-je encore. Comme toujours, l’argent se monnaie…"
Arrivée aux portes de l'enclave espagnole de Melilla (extrait) : "C’est un durcissement notable de répression qui s’abat sur toute la communauté de l’Afrique subsaharienne en déroute. La sécurité marocaine : gendarmerie – police – l’armée elle-même pénètrent au camp de Gourougou et bastonnent, entraînant la population des environs jusqu’aux enfants eux-mêmes contre nous, alors qu’elle était jusque là bienveillante avec nous, prétextant le viol des femmes de notre part. Nous n’avions pas changé d’attitude. Ce furent des moments très douloureux. Nous n’avions pas la possibilité de nous nourrir. Enfermés sur nous-mêmes, nous n’étions plus les mêmes, sinon dans un état de bestialité, parqués, en quelque sorte, dans l’enceinte d’un périmètre imposé. Toute une population, dans la peur elle-même, armée se dressait contre nous, sans savoir pourquoi…"

* 

Père Joseph me poursuivra encore quelques kilomètres. Ouvrage plus intime, Terre de Labours s'est écrit à deux mains avec son frère Paul. S'y trouvent quelques mots d'un ami du Père Joseph, tirées d'une lettre qu’il lui avait adressée juste avant de mourir :
 
"J’aimerais revoir la ville d’Oujda, ses remparts, parcourir la médina, sentir à nouveau toutes ces odeurs particulières, m’attarder sur ces visages amis, prendre une dernière fois le temps de bavarder, d’aller un peu plus loin et de reparler encore… En un mot de prendre le temps d’être ensemble autour d’un verre de thé…"
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PS 1 : Le Maroc, "pays de transit", est en voie de devenir "pays d'accueil". En 2007, le Maroc accordait le statut de réfugié à 786 personnes venant principalement de Côte d'Ivoire, du Congo et d'Irak. Contre seulement 62 en 2005.
PS 2 : Terre de Labours, Ed. du petit Véhicule, Nantes, 2002. Une marche en liberté, Maisonneuve et Larose, Paris, 2006.

11:42 Publié dans c Maroc | Lien permanent | Commentaires (13)

Commentaires

Cher M. Hofmann,
A ma connaissance, le camp de Gourougou dont parle le témoignage n'existe plus. Il a été balayé par les Espagnols en 2005, suite aux tentatives massives des émigrés d'Afrique noire de franchir la frontière vers Melilla pour se rendre ensuite en Europe...
Bonne suite,
FD

Écrit par : F. Delage | 23 février 2008

F. Delage, le livre cité datant de 2006, vous avez certainement raison...

Écrit par : BH | 23 février 2008

Bonjour Blaise,
Ton blog est super. Nous te souhaitons moi et les 8ème un périple inoubliable, marqué de sensations et d'émotions. On te suit régulièrement.
Mille biz depuis la Suisse.

Écrit par : Arlette | 23 février 2008

Cher frére, je vous appelle ainsi car considérant comme tel tout individu qui dit du bien du Pére Joseph. Cependant ne peux le connaître le Pére que celui qui a vécu avec lui surtout durant les moments de détresse. je suis actuellement enseignant au Sénégal mais j'ai pu bénéficier de l'hospitalité de Pére Joseph lors de mon séjour au Maroc en tant qu'étudiant... bref je ne trouve même pas les mots pour caractériser cet être aussi généreux que sociable ...

Écrit par : Oumar KONATE | 15 mars 2008

Je viens de lire avec émotion le sens de notre rencontre, un soir sans doute, où non seulement tu m'as écouté mais aussi tu as traduit tout ce que je t'ai raconté, avec chaleur et sentiments profonds. Tu as vraiment communié avec moi et je suis émerveillé de pouvoir te retrouver ce soir, comme si tu étais à côté de moi, avec la même simplicité et le même coeur. tu me fais penser que nous sommes loin de connaître la richesse profonde qui nous habite. Il faut que ce soit un autre qui nous la révèle. Je pense à la scène de la Visitation de Marie à sa cousine Elisabeth. Marie a besoin de sa cousine pour partager avec elle la richesse que Dieu lui a faite, elle porte un enfant et pas n'importe lequel. Tu vois un enfant c'est pas grand chose et pourtant c'est un enfant qui nous révèle la richesse du monde. J'ai assez dit. Peut-être tu me répondras quand tu voudras. Je suis en France pour une convalescence, mais je reviendrai bientôt à Oujda. Père Joseph.

Écrit par : Joseph Lepine | 22 août 2008

Bien cher Père Joseph,
Quel plaisir! D'ordinaire, je crache volontiers sur les cyberliens. Mais lire votre mot irradié de chaleur quatre mois après notre rencontre dans ce petit cadre froid me transporte bien au-delà de mon Lausanne retrouvé. Il y a quelques mois, cet article avait attiré l'attention d'un dénommé Oumar, quelqu'un qui vitau Sénégal et qui semble vous apprécier profondément...
Bonne convalescence à vous (j'espère que ce n'est rien de grave et que la France vous fait du bien),
A bientôt, "si on le veut", et oui : "tu vois un enfant c'est pas grand chose et pourtant c'est un enfant qui nous révèle la richesse du monde". Merci.

Écrit par : Blaise H | 23 août 2008

Merci pour ce témoignage. Ces témoignages. Je crois rêver. Non, je ne rêve pas car depuis 1978 et notre première rencontre, le Père Joseph LEPINE est resté caché quelque part dans ma tête. Depuis 2003 nous sommes devenus plus que des amis. Etre copain avec une personne de 25 ans de plus que vous peut choquer. Moi plus.
A Oujda, où je ne vis pas à demeure, je me sens plus chez moi qu'en France où je travaille et d'où de sors de plus en plus souvent pour rejoindre ma ville...
Trop à dire. Ma tête bouillonne.

Écrit par : RETIERE Denis | 06 janvier 2009

merci a tous ceux qui ont le grand coeur pour faire du bien a ceux qui ont besoin d'aid......merci au pére josephe lepine pour ses jestes humains..voila mon email a tous ceux qui veullent me contacter pour une amitier durable..
daha_berber@hotmail.com
MERCI

Écrit par : hansal | 22 mai 2009

toutes generations confondues
lorsqu'on a la joie de connaitre le père lépine,
lorsque l'on a eu la chance de
pourvoir partager son quotidien, d'avoir pris le temps de l'écouter,
la vie se voit differente
on s'oublie
aussi, rester sans nouvelle de lui me fait mal. s'il vous plait père lepine malgré vos nombreuses occupations, faites nous un petit signe

j'ai tellement besoin de le savoir

Écrit par : christiane - alain | 05 août 2010

amitié au pere GERARD GARCIA
de la part de CLAIRE KERIBIN6-ePOUSE TOURNERET

merci d'avoir ete ce que vs etiez en 1977...
...et d'etre resté fidel à vous meme


merci d'etre vous,mon pere!

Écrit par : keribinepouse tourneret | 13 août 2010

quel plaisir cher père joseph d'avoir de vos nouvelles à travers "le téléphone arabe", mais mon immensse joie serait d'entendre votre voix.
comment allez-vous aujourd'hui ? il y a si longtemps que nous avons peu dialoguer, vous qui restez ouvert à tous les récits, toutes les situations, vous notre cher pere lepine qui nous manquez et qui nous a apporté tant de choses par sa sagesse
avec alain nous parlons souvent, très souvent de vous
portez vous bien, faite attention à vous
bisous de vos amis fidele christiane et alain
ps : pouvez vous me communiquer votre numero tel s'il vous plait

Écrit par : christiane casanova | 06 août 2012

salut pere josephe se justin de lasociation homme et environe ches najip svp j'ai besion de votre cotacte jenai plus votre numero bonne soir et a+++++++++++++++

Écrit par : fotue sokoudjou justin | 16 janvier 2013

Le père Lépine fait parti des meubles à Oujda. c'est un homme bon, courageux, humaniste...heureusement pour nos amis subsahariens.

Écrit par : Ouachani | 22 avril 2013

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