19 février 2008

Aux sources du trafic de haschisch

KETAMA Conifères noueux, pâturages escarpés et sommets enneigés. Ce pourrait être les préalpes si ne se dessinait soudain dans les vallées brumeuses du Rif une petite ville boueuse qui ne donne pas envie, à première vue, de s’attarder. Ketama. Pourtant, si, en suivant la direction de Fès, on prend la première route à gauche, puis marche encore cinq ou six kilomètres sur une piste défoncée qui devient peu à peu chemin boueux…

AZILA Il faut imaginer ces terrasses en été. Des plantes de cannabis de trois mètres. L’odeur. Au pied du Mont Tidighin (2456 m), les quelques centaines d’habitants du village d’Azila entretiennent une tradition vieille de quatre siècles. Cependant, depuis une trentaine d’années, le village fonctionne en "monoculture". Le moindre replat est exploité pour le "kif" et je m’étonne de compter dans ce petit bled berbère quatre imposantes mosquées : quelque chose à se faire pardonner ?

A Azila, interdit de se plaindre de la pluie. "La pluie, c’est la survie", d’autant que dans deux semaines, le village commencera à planter. "Avec des chevaux, c’est mieux qu'avec un tracteur, car ça ne casse pas les graines", m’explique Abdoul (prénom fictif), frère aîné d’une famille de 23 enfants (son père a eu quatre femmes...) et chef de l’entreprise familiale : "C'est parce qu'Azila donne le meilleur kif du Rif que Mohammed V nous avait déjà donné l’autorisation d'en cultiver il y a 40 ans"... A l’indépendance du Maroc, en 1956, le kif fut prohibé dans tout le pays. 

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Dans l’ouest du Rif, l'Etat cherche toujours aujourd'hui à remplacer le kif par des cultures d’olives, d’amandes... ou par le tourisme.
Sur la côte, les cultures ont été brûlées au lance-flamme en 2005 (les responsables des attentats de Madrid viendraient de Larache)…

L'an dernier, le Maroc fournissait toujours les 80% des 3’000 tonnes de haschisch fumées en Europe.

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Après un petit tour du "domaine", Abdoul m’invite chez lui. Une maison neuve et spacieuse déposée dans la boue. Dans la salle commune, une télévision et un lecteur DVD. Il glisse un CD d’Alpha Blondy, sort de son djellaba deux téléphones portables et en roule un bien chargé. Une femme vient bourrer le fourneau. C’est sa mère. Une autre apporte du thé. C’est la femme de son frère. Abdoul veut me faire écouter un DVD de musique berbère "coupée" au rap français. Pour finir, il accepte de le mettre sur pause. On parle de son travail...

(cette photo estivale n’est évidemment pas de moi. De toute façon, depuis qu’un étranger a mis en ligne une vidéo montrant des femmes du village, il est interdit de prendre ici quelque image que ce soit. On se méfie de ceux qui viennent "par pure curiosité". La première photo de l'article est passée "entre les gouttes")

L’hospitalité berbère n’est plus à prouver. Le présent est agréable avec Abdoul. Cependant, il est clair que l'invitation n’est pas 100% gratuite. "Si tu veux, on peut t’envoyer la marchandise par la poste. Depuis Fès, pas de problèmes..." Si le gramme coûte 15 dirhams (2 francs suisses), il tombe à 5 dirhams à l’achat d’un kilo, ou à 8 dirhams pour la meilleure, celle que les Espagnols appelaient "Oro Negro" et que l’on retrouvera en Europe sous les appellations "Sputnik", "Zero Zero" ou "King Hassan". 

TRAFIC Abdoul vient juste d’en envoyer à un Italien qui avait passé quelques nuits à Azila (ce dernier a laissé une "fresque" sur le mur d’une maison et le souvenir d’une mémorable "Pizza Party" pour une trentaine de villageois...). Aux dires d'Abdoul, les Espagnols préfèrent la "méthode caramel" qui consiste à avaler une pilule anti-faim, puis des boulettes de 5 grammes emballées dans du cellophane (il est conseillé de boire beaucoup d’eau et de marcher un peu, toutes les vingt boulettes, pour faire descendre). On pourrait sans problème en avaler ainsi 500 grammes.

De la peine à mettre en doute les paroles d’Abdoul. Il parle arabe, quatre dialectes berbères, italien, espagnol, français, anglais et cherche à perfectionner son allemand, parce qu’il se prépararait à marier une Allemande... Pas de doute, il est connecté. Et ses anecdotes de "touristes en espadrilles", comme il dit, ne doivent pas cacher l'essentiel du commerce.

Des camions équipés de "caches" se rendent directement chez lui pour transporter la marchandise vers les côtes (on peut y placer un morceau de viande d’un chien mort pour que les chiens des douaniers rebroussent chemin...). Ensuite, c’est aux "barons" de Tanger, Tétouan, Nador ou Casablanca de l’acheminer en Europe par container, sur des navires de commerce, avec la complicité de services d’import-export officiels (il est paraît-il des passeurs qui ne demandent en contrepartie qu'un passage assuré et définitif en Espagne)…

PAUVRES CULTIVATEURS Mais revenons à Azila... La grande maison d’Abdoul  deviendra cet été le premier Hôtel d’Azila, lorsqu’il aura ajouté un troisième étage. Car le deuxième est déjà occupé par son atelier. Hélas, il ne le montre qu’aux acheteurs.

Quoi qu'il en soit, Azila ne voit rien des fortunes amassées par les traficants. Si la maison d'Abdoul est confortable, l’électricité est souvent coupée dans la soirée et se fait attendre en vain le matin. La piste qui mène au village est défoncée. La survie des cultivateurs dépend toujours de la qualité des récoltes. Et non, pas de Mercedes garées devant les fermes. Abdoul me dit que Hassan II a sacrifié la région ("ils ont le kif, ils n’ont rien besoin d'autre"). Lui réclame sérieusement à l'état des subventions...

En les attendant, les yeux absorbés par un DVD (Jackie Chan se bat dans les rues de Las Vegas), les mains occupées à en rouler un (un dernier), Abdoul parle de moins en moins... Hein ? Ah. Je peux dormir là.

16:25 Publié dans c Maroc | Lien permanent | Commentaires (21)

Commentaires

Tu sais ce que je pense... ;-)
Et la mer? Notre histoire, notre passé? Pas que des volutes de fumée...
Bonne suite.

Écrit par : Bluette | 19 février 2008

C'est la source du trafic. Ici sont fabriquées les substances qui vont empoisonner notre jeunesse et enrichir les mafieux.
Tout cela ne mérite qu'un bombardement au napalm.
A bas la drogue, à bas les producteurs, les trafiquants et leurs sbires!

Écrit par : Nokif | 19 février 2008

On pourrait retourner l'argument expeditif Nokif:

Et si on jetait en pison tous les drogués d'europe, ça casserait aussi ce marché mafieux par assèchement de la demande.

Mais c'est plus simple de rejeter la source du problème sur une bande d'agriculteurs lointains.

AF

Écrit par : Alain Fernal | 19 février 2008

Cela dit, notre globe-trotter est un épicurien, car le Ketama représente le summum de la qualité par rapport à ce qui se produit au Maroc en matière de fumette.

Écrit par : Rabbit | 20 février 2008

Il y a un petit problème dans tout ça : il semble bien que les trafiquants colombiens de cocaïne profitent de ces réseaux de passage existants du H vers l'Europe. Souvenez-vous de ce petit avion qui a abandonné 600 kg de coke à Nouadhibou il y a environ une année...
On m'avait dit que des tonnes de ce genre de marchandises passaient par camions dans le désert. Je ne vous souhaite pas de rencontrer ces gens-là, pas plus que ceux d'Al-Qaeda, ou peut-être sont-ce les mêmes ? On m'a parfois montré des mosquées très belles dans des villages perdus je ne vous dirais pas où, que l'on dit avoir été payées par des vieux qui auraient fait fortune dans ce genre de trafic...

Écrit par : Géo | 20 février 2008

Très chère Bluette,
"Et la mer? Notre histoire, notre passé?" Leurs histoires de kif nous appartiennent, puisque ce sont les années "hippie" d'Europe qui ont boosté et étendu la production de haschisch marocaine...

Écrit par : BH | 20 février 2008

Bonjour Blaise,
un petit signe depuis Renens en souvenir de ta soirée renanaise.
je me disais d'abord en lisant ce soir les blogs de ton voyage que cela changeait de ton expérience de moutonnier que tu racontes si bien dans Estive. Puis, j'ai pensé que tous les voyages sont des voyages dès lors qu'on change sa vie habituelle, qu'on sort de son cocon familier.
Les moutons et les gens qui vivent autour et avec eux sont aussi "étrangers" d'une certaine manière que tes personnages rencontrés maintenant.
Mais surtout ai-je pensé, tant le travail de moutonnier que les pays autour de la Belle Bleue baignent dans le monde actuel. Dans la mondialisation. Dans le "marché roi". Sont remplis d'humains qui se dépatouillent comme ils peuvent dans tout ça. Et voient coexister à la fois leur traditions, leur racines et le bouleversement venu d'ailleurs.
Alors toute bonne suite de voyage à la fois "hors cocon" et en même temps en pleine pâte humaine qui est partout la même !

Écrit par : Marianne Huguenin | 20 février 2008

salut Blaise!

je parcours en vitesse: super, ton blog. merci pour ta plume, bon Vent et que les rencontres soient rafraîchissantes...

alex de paname

Écrit par : alex | 21 février 2008

"et en même temps en pleine pâte humaine qui est partout la même !"
Y a t-il besoin de faire un commentaire sur cette perle sublime ? Vous n'êtes jamais sortie de Renens, MH ?

Écrit par : Géo | 21 février 2008

Géo !
Moi je me contente de tourner pudiquement la page....

Écrit par : Rabbit | 21 février 2008

à Nokif et AF:

En général, lorsque l'on parle de quelque chose que l'on ne connaît pas, on dit toujours de conneries. Vous n'y faîtes, hélas, pas exception.

Cela dit, il faut relativiser, car vous faîtes certainement partie de la génération qui a été touchée de plein fouet par les campagnes anti-cannabis US orchestrées par Dupont-de-Nemours pour protéger son nylon contre la concurrence. Je ne vous en veux donc que .. beaucoup. ;)

Écrit par : Fufus | 21 février 2008

Je te retourne le compliment Fufus. Tu me connais pas alors tu parles pas de moi, tarlouze !

AF

Écrit par : Alain Fernal | 22 février 2008

Nous rencontrons des gens de très belles tenue sur ce site.

Donc, hommage à Fufus et AF. En espérant que ces ostrogoth réagissent de manière aussi raffinée que d'habitude.

Écrit par : Père Siffleur | 23 février 2008

Cher Pèresiffleur,

En remontant aussi loin que vous le pouvez dans les archives de ce blog vous constaterez que j'ai toujours évité la grossièreté, du moins quand je répond a un interlocuteur qui a une argumentation construite, et ce même si le désaccord est total.

Par contre avec le genre fufu qui donne gratuitement dans le "ti ny counais rien ty ferme ta gueulel", je reconnais qu'il m'arrive parfois de m'abaisser.

Mais je ne vous en veux pas, votre pseudo doit correspondre à votre credo.

AF

Écrit par : Alain Fernal | 23 février 2008

Cher AF,

Vous me tutoyez et m'insultez alors même que je ne faisais que relever la non-pertinence de votre suggestion de jeter tous les "drogués" d'Europe en prison.

Car si vraiment il fallait incarcérer tous les drogués, il n'y a pas de raison que tous les fumeurs de cigarettes et toutes les personnes consommant de l'alcool restent en liberté, non ? Dans la situation actuelle de surpopulation carcérale, je ne vois pas comment vous compteriez vous y prendre.

Écrit par : Fufus | 24 février 2008

Je me rends compte que j'en ai trop dit ou pas assez et que je ne vous donne pas vraiment matière à réflexion. Voici donc un petit argumentaire de mon cru:

A propos de la légalisation du cannabis

Dans la situation actuelle, le commerce de cannabis est interdit. Mais comme il n’est pas possible de détruire une chose illicite existant à des millions voire des milliards d’endroits différents, la plante existe et existera toujours. Par conséquent, le marché noir existe, la vente de cette drogue n’est donc pas contrôlée par l’Etat. Pire, il est techniquement impossible à l’Etat d’exercer le moindre contrôle sur la vente de ce produit à des mineurs, précisément pour une question de législation.

En situation de prohibition, la composition exacte du produit est, elle aussi, impossible à contrôler. Ce qui n’est pas un élément anodin quand on sait que les produits de coupage sont susceptibles de provoquer de graves blessures à la gorge.

Le troisième problème, et peut-être le plus grave, réside dans le fait que la prohibition provoque le tabou et rend le dialogue plus difficile. Or, c’est bien souvent la capacité de dialoguer, de faire valoir son droit, de communiquer ses envies et ses sentiments qui manque aux plus jeunes.

Il est vrai que les variétés de cannabis actuelles peuvent être très concentrées en principes actifs, et donc dangereuses si l’on n’est pas informé du fait. La levée de la prohibition favoriserait donc aussi l’information sur le danger de certains produits, afin de bien distinguer la puissance d'un produit comme on peut le faire entre une boisson telle que la bière ou le cidre, le vin et l'alcool fort.

Finalement, il revient à tout le monde de tolérer, dans une certaine mesure, et même si l’on ne fume pas soi-même, la consommation d’une substance légèrement toxique par un proche. Car ne jamais accepter et à aucun moment une telle chose, revient à ne pas distinguer entre la consommation de plaisir et la consommation abusive et problématique qui, elle, est souvent liée à un problème externe.

Au plaisir de lire vos réactions !

Écrit par : Fufus | 24 février 2008

é c'est dommage pour eux dans leurs consciense mes si il gagne bien sa vie au maroc c bien toute facons y'a que des diffamation entre berbere et arabe i son pas le choix de faire sa pour gagner sa vie la bas en tout cas en kabylie dans les hautes montagne des kabyles si la politique algerien 100% arabe découvre sa en kabylie fait pas des berbere kabyle c'est la prison et la maltraitance fin bon sa fait marcher le pays pour les marocain dailleur i sont totalement raison si c'est illlégal chez eux !!

Écrit par : samy | 04 mai 2008

salut les spécialistes de tout et de rien.je ne sais pas s'il faut insulter ou laisser les moutons brouter,dans le champs empoisonné,je parle de la télé,que certains on l'air d'avoir comme référence.
je me présente,natif du Rif et en particulier de Ketama.j'ai vécu et étudié,a ketama,en France,en Espagne et actuellement je vis en UK.Cette présentation permettra de légitimer un peu plus mon propos.
-je tiens en 1er lieu a répondre a cette fille de pute ou a ce fils de pute de"bluette",saches enfant de putain,que cette région,fut le théâtre essais de bombe chimique,le fameux gaz moutarde.il fut utilisé conjointement par la gde république française et l'Espagne,durant la guerre de Rif(sans doute tes ancestres).tu sais pourquoi,enfant de putain?parce que ce peuple voulait être libre,car jusqu'en 1912,il l'avait tjrs était.alors je te souhaite de fumer ou que l'un de tes proches fume un joint de poisson!sale pute!voila pour toi insolant(e).
-Quant a cette réponse c'est pour le reste même si certains ne savent pas de quoi ils parlent.
Sachez,que le cannabis et l'une des plantes,des plus anciennes et des plus extraordinaire.elle vient d'Asie,elle traversa,le continent et fut ramenée au Maroc par les phéniciens.elle sert a tout,plus solide que le ciment,l'un des meilleur isolant en construction et en technologie de pointe,comme en médecine,vêtements,papiers....la liste est très longue et varié.jusqu'en 1970,la région était boisée,la nature était souriante...a Ketama.Il y avait une production locale,qui servait a soulager les douleurs,a tresser des cordes,paniers....mais pdt la guerre de Vietnam né le mouvement des Hippies,aux States,en Europe,par la suite celui des 68 tartes,en France.Ces pseudos pacifistes,découvrirent qu'il avait une région non loin ou le cannabis se produisait.jusqu'à présent l'Inde et le Népal étaient au sommet des lieux saints Hippies.voila le contexte en 1970,si vous voulais la suite,il faut le dire

Écrit par : tarik | 15 janvier 2009

je tiens a m'excuser auprès de bluette,la première partie de mon texte s adresse a l'enfant de putain de nokif et non a toi,alors mes n'excuses!
si vous voulez plus d-infos n'hésitez pas!

Écrit par : tarik | 15 janvier 2009

J'ai réellement apprécié ton billet, je tiens à te dire bravo. Sympathique en ce beau dimanche. Il est temps d'aller lire tes autres articles. Les précédents sont ils aussi bien écrits ? :D

Écrit par : Modern Warfare 3 | 30 octobre 2011

Que faire dans cette ville pour les touristes?

Écrit par : loans bad credit lenders | 09 novembre 2011

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