14 mai 2008

Quand Nicolas Bouvier vous fait prendre l'avion

                                 “On n'écrit pas sans l'autre.”

                                                 Ingrid Thobois,

                                                 Le roi d'Afghanistan ne nous a pas mariés.

983384473.JPGJeudi huit mai, sur le coup des dix heures, traînant la semelle dans la Cité des Ordures, un quartier copte qui réccupère les détritus du Caire pour en faire quelque chose. Quelques sous. Ma poche vibre. Un indicatif français. C'est Pierre Starobinski à l'appareil. Oui, bonjour. Il était l'un des jurys du Prix Nicolas Bouvier 2008 au Festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Oui. Votre livre Estive a remporté le Prix.    

647741660.JPG1803402443.2.JPGEntre deux immeubles en brique aux toits remplis d'ordures, des petits gavroches découpent des boîtes en aluminium avec des ciseaux trop grands pour eux. Un peu plus loin, un homme m'invite à m'asseoir sur son bidon.

M'aidera-t-il à  voir un peu plus clair ? Le Festival des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo est le rendez-vous des écrivains voyageurs depuis dix-neuf ans. Estive est un anti-récit de voyage. La vallée de l'Hongrin dans laquelle l'histoire se déroule est à une heure de route de "chez moi", d'un théâtre contemporain ou d'un bon pote...

Ma poche vibre à nouveau. C'est la logistique du festival. On vous a réservé un billet d'avion pour Paris demain à 7h40.

Le comble. Nicolas Bouvier, celui qui m'a appris à voyager à vitesse humaine, celui qui a su raconter avec sincérité la nécessité de l'amaigrissement et de la disparition progressive... Partir sans avoir le temps de ne rien préparer, faire du stop en Espagne, contourner la frontière algérienne par la mer, traverser les routes désolées de la Libye, perdre toutes mes illusions au Caire... et me retrouver vendredi midi dans la ligne B du RER, une larme à l'oeil en écoutant trois gitans faire de la musique.

L'escale parisienne durera une heure. Direction l'île Saint-Louis, pour rejoindre la Librairie Ulysse, le royaume de Catherine Domain, la témoin de mariage de Nicolas et d'Eliane Bouvier. Il y a quatre ans, je lui avais envoyé un exemplaire de mon premier bouquin, Billet aller simple, tout frais publié, à compte d'auteur. Elle en avait parlé à son ancien compagnon, Roland Tolmatchoff, le plus attendrissant de tous les bourrus ukrainiens, l'autre témoin de mariage de Nicolas, le patron de la Librairie des Auteurs Suisses à Genève... mais personne dans la Librairie Ulysse.

Sur le quai 8 de la Gare Montparnasse patiente un train spécial réservé pour les invités du Festival de Saint-Malo. Des voyageurs et des journalistes. Je ne reconnais aucune tête. Le train est comble, mais un homme m'indique de la tête que la place à côté de lui est libre. Merci. Je vais fumer une Cleopatra sur les quais, histoire de garder un contact avec le pays, avec le voyage.

L'homme est réalisateur. Ismaël Ferroukhi est le premier à avoir pu filmer à la Mecque. Son Grand Voyage a remporté le Prix du meilleur premier film à la Mostra de Venise en 2004. Des mots, des anecdotes, des éclats de rire et déjà de l'amitié. Pas une seconde pour voir ce qui se trame derrière la vitre du train.

En gare de Saint-Malo, je surprends Eliane Bouvier, rayonnante. Et puis Gaël Métroz, ce bon pote valaisan invité pour la projection de son film Nomad's Land, un sacré truc. Eliane en a sa claque des salons littéraires qui se braquent sur son ancien amour. Gaël revient d'Helsinki où il était invité pour parler... de Nicolas Bouvier. On se donne rendez-vous le soir même pour la soirée cocktail.

La mer, le sable et la sieste ont eu raison de moi. Je manque les festivités, sans trop le regretter. Aux alentours de vingt-trois heures, je ne trouve sur les marches du Palais du Grand Large qu'Eliane, Gaël et les deux grands yeux clairs d'Ingrid Thobois. Du rhum, des anecdotes de voyages et d'écriture, du rhum, une belle nuit que je termine dans la cuisine de mon hôtel pour quémander à manger à un réceptionniste amoureux du Caire qui en parle avec des yeux lumineux. Et longuement.

Samedi, réveil difficile. Au petit-déjeuner de l'hôtel, chaque auteur mange à sa table. Il y a l'algérien Sansal Boualem, mais pas bien sûr de le reconnaître. A la table voisine, Tahar Ben Jelloun. Son livre Partir m'avait accompagné sur le ferry qui traversait le détroit de Gibraltar. Trop dans le cirage pour le déranger. Plus loin, Gilles Lapouge, éternel flâneur, bien que le visage un peu fatigué. Enfin, Alain Mabanckou, chef de file de la jeune génération des auteurs africains. Mais pas un mot.

Puis je rejoins Ismaël, le réalisateur rencontré la veille dans le train, pour la projection de son film, une merveille, à pleurer. L'histoire d'un lycéen qui accompagne son père en Peugeot pour un pélerinage à la Mecque. Je l'attrape à la sortie du film pour qu'il me raconte les anecdotes du tournage. On s'enfile dans un PMU, longuement, puis autour d'un filet de Turbot, dans un restaurant classieux, car on ne vit qu'une fois, car le courant passe et car une belle rencontre se fête.

C'est donc tout ennivré de la beauté du monde que je rejoins le salon. Un gros gros bec à Marlyse Pietri, depuis trente ans à la tête et au coeur des éditions Zoé. MERCI MARLYSE. Au final, je ne resterai pas longtemps derrière le stand. Je n'ai signé qu'un seul exemplaire d'Estive et à quelqu'un avec qui j'avais davantages envie de profiter des terrasses de Saint-Malo. L'auteur suisse Eugène. Que je rencontre pour la première fois. Un faux sérieux bourré de simplicité, d'érudition, d'humour et de dérision.

Dimanche, c'est le grand jour – blablabla - le prix est annoncé et Estive s'habille d'un bandeau rouge “Prix Bouvier 2008”. Comme une brebis malade que l'on marque avant de l'emmener chez le boucher... Moi qui pensait avoir échangé l'étiquette “voyageur” contre celle de “berger”... Félicitations d'un jury composé de toute la bande à Michel Le Bris, toute la bande à Bouvier. Un verre de champagne pour faire descendre avant la cérémonie.

J'aurais voulu que Robert (Claude, dans la vraie vie), celui qui m'a prêté ses bêtes et son alpage, soit là à Saint-Malo pour voir ça. On aurait peut-être reconduit nos exploits de la Fête de la Désalpe de l'Etivaz. Peut-être pas.

Lundi, comme par miracle, des dédicaces non-stop, du matin au soir, et de belles rencontres à la chaîne.

Au moment de rentrer "chez moi", devant l'enregistrement du vol AF 507 pour le Caire, j'ai une pensée soudaine pour Manon, cette jeune femme allemande que Nicolas Bouvier quittait en 1953 pour “user” le monde. Puis me revient à l'esprit l'image d'Eliane, cette dame à la vie pleine, aux rides bien placées, à l'humour ravageur et aux oeillades généreuses. Eliane à qui je n'ai pu offrir qu'un paquet de cigarettes Cleopatra.

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07 février 2008

Marseille, kilomètre zéro

Sur les marches de Notre-Dame de la Garde, un gitan massacre à l'accordéon La Marseillaise. Sur les grilles de l'édifice : "Attention. L'accès à la Basilique est gratuit. Aucune quête n'est tolérée"... Sur les flancs caillouteux de la colline, un gosse pratique son sport d'hiver : deux sangles fixées sur un skateboard, un snowboard méditerranéen (photo).

MARSEILLE 43° longitude Nord, 5° latitude Est, kilomètre zéro, un symbole. La plus vieille ville de France (2600 ans) propose depuis 1835 une ligne régulière de bateaux à vapeur vers Alger. La mention "Soeur de Rome, rivale de Carthage et émule d'Athènes" est gravée sur l'Hôtel de Ville. "Porte d'Orient" sur une statue de la Gare Saint-Charles. L'heure de Singapour et de New York aux horloges de la Chambre de Commerce... La capitale "black, blanc, beur" a accueilli les Arméniens de 1915, les Russes de 1917, les Espagnols de 1936, les Africains de la seconde guerre, des centaines de milliers de Pieds-Noirs... Aujourd'hui, un quart de la population est musulmane. Et 80'000 Juifs cohabitent avec eux.

Malgré tout, sur une affiche collée à un lampadaire, on peut lire : "Face à la racaille, tu n'es plus seul". Signé, les Jeunesses Identitaires... Ceux qui, de Perpignan à Nice, votent encore FN et succombent à la vague anti-arabe ont oublié qu'en 1897 un cortège impressionant de Marseillais réclamait le renvoi des dockers... italiens. Déjà , les étrangers étaient accusés de concurrencer les salariés français.

 

NOTRE-DAME DE LA GARDE "Que voulez-vous, Marseille c'est aussi 40'000 Rmistes et 12% de chômage", me répondait dare-dare le patron du Café L'Ascenseur, sis au pied des marches qui mènent à l'édifice. De quoi méditer. Et pourquoi l'athée que je suis se rend-il dans un lieu saint ? Oui, son marbre vient de Carrare, d'Algérie, et le concepteur a associé un clocher (Occident) à une coupole (Orient)... Il y a autre chose. Une vieille superstition. Avant de partir, il faut consulter l'Oracle. L'occasion donc de demander la protection de Notre-Dame, la "Bonne Mère", comme on l'appelle ici, allumer un cierge et en profiter pour parcourir l'histoire de la Ville résumée en un millier d'ex-voto rivetés aux murs de la basilique :

"Reconnaissance pour nous avoir préservé du choléra - 1884", "Pour avoir sauvé le steamer Obbia dans l'Océan indien - 1901", "400 tirailleurs calédoniens remercient Notre-Dame de les avoir protégés contre 3 attaques de sous-marins - 1918", "Pour le sauvetage du pétrolier Vendée - 1940", "Cette basilique a été préservée de la destruction par une protection manifeste de Notre-Dame - 1944", "Retour d'Algérie de notre fils - 1958"...

 

CAPITALE CULTURELLE Une épaisseur historique qui dissimule parfois l'ambition contemporaine. "Marseille est comme une femme bossue. Son mari l'aime, mais il a des réticences à la montrer à ses amis", a dit la veille le sociolgue Jean Viard lors de la présentation du programme du candidat socialiste aux Municipales, Jean-Noël Guérini... D'autres y croient : Marseille se bat pour être la Capitale européenne de la Culture en 2013.

...Allumer un cierge dans la basilique Notre-Dame n'a servi à rien. En plantant ma tente  à proximité de l'édifice (photo), j'ai cassé l'un des piquets porteurs. Il faut être moderne. Brico Loisir rend des services que Notre-Dame ne peut pas.

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05 février 2008

Notre Mer ?

Et pourquoi pas Bahr ar-Rûm (mer des Romains) tant qu’on y est ?... Il faut l’admettre. Le titre de cette chronique grince. Il rappelle l’Union de la Méditerranée, si chère au mari de Carla Bruni. "Notre Mer" sonne latinocentriste. Pire, mussolinien !Au contraire.

Cette plateforme aimerait aller contre la "remontée" des nationalismes, la balkanisation des rivages, l’Europe forteresse, l'islamisme obstiné, le côte à côte devenu face-à-face. Car la Méditerranée n’est peut-être pas qu’une cicatrice.

Ainsi, de Marseille à Marseille, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, en bon Suisse (n’ayant pas le pied marin, je suivrai la côte, manque de pot, je supporte mal l’avion), faire le tour du sujet, narguer les frontières et rencontrer les Méditerranées catholique, orthodoxe, musulmane. La "Mer du milieu des terres" est d'une importance géopolitique centrale. Elle incarne les plus grands dangers comme les plus beaux espoirs. Elle mérite qu’on s’y attarde.

Pendant six mois, j’accosterai donc ceux que l’on n’entend pas depuis l’autre rive et raconterai cette Mer partagée entre la tentation de la fermeture et la nécessité d’assumer la pluralité que porte la mondialisation.

Devant moi, une carte de la Méditerranée au 1:6'000'000. France, Espagne, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte, Israël, Liban, Syrie, Turquie, Grèce… Des pays que je me réjouis d'effleurer. Avec l’entrain d’un Marseillais mangeant la bouillabaisse. Tantôt ouzo, tantôt anisette. Tantôt pin torturé, tantôt bleu Cézanne, j’essaierai de garder à l’esprit l'humanisme méditerranéen dont aimait parler l’enfant d’un quartier ouvrier d’Alger :

"Ailleurs, dans les cafés maures de la Kasbah, c’est le corps qui est silencieux, qui ne peut s’arracher à ces lieux, quitter le verre de thé et retrouver le temps avec les bruits de son sang. Mais il y a surtout le silence des soirs d’été..."

Albert Camus, L’Eté à Alger

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