30 mars 2018

Morges vu du camping

« Charmante ville fleurie» (Petit Futé)

« Petit bourg charmant, surtout les mercredis et samedis » (Routard)

« Jolie petite cité qui s’anime au printemps avec la Fête de la Tulipe » (Michelin)...

 

guides_de_voyages190.gifUne sale manie. Que ce soit pour un week-end low-cost ou six mois de bourlingue, rares sont les bipèdes qui vadrouillent sans leur guide…

Vous seriez-vous déjà amusé à lire ce qu’on y trouve à propos de votre ville  ?

Concernant ma ville de Morges : « une vieille ville plane, ce qui change de Lausanne » (Merian Reiseführer), « une étape privilégiée pour les yachters internationaux » (Frommer’s Travel Guide), « une ville qui répond parfaitement aux désirs de tranquillité et de repos » (Petit Futé), etc.

Partout les mêmes things to do : les pavés de la Grand-Rue, les quais avec vue sur le Mont-Blanc, le musée militaire d’un château construit par un Savoyard nommé Louis, la cour intérieure à l’italienne d’un musée qui abrite des collections de poupées et un cimetière à Tolochenaz.

Alors forcément, on aimerait y mettre le feu, jurer de ne plus jamais acheter l’un de ces instruments d’aveuglement (selon la formule de Roland Barthes) !

Et puis…

Tiens, on s’aperçoit n’avoir jamais fait cette visite insolite à la recherche d’une cité lacustre : « des pilotis peuvent être observés, moyennant masque et tuba, au large de l'Hôtel Fleur du Lac ».

On réalise qu’on est très attaché à une formule qui revient comme une ritournelle dans ces guides : manifestation gratuite. Fête de la Tulipe, Paillote festival, Livre sur les Quais, Nuit des Épouvantails…

On se surprend à espérer - malgré les gâchis passés et les grands travaux à venir - de connaître encore cette « ville de campagne caractéristique avec un paysage urbain intact » (Reise Know-How).

galere.pngOn a un pincement au cœur à la lecture du Routard : « auriez-vous pensé pouvoir un jour embarquer sur une galère ? Un projet humaniste que l’on doit saluer ! ».

Et on ne conteste pas le site Wikivoyage quand il regrette que la Cure d'Air, « une toute petite plage, à côté de la piscine, soit pour ainsi dire le seul endroit où la baignade est facile d'accès à Morges ».

27 mars 2018

Dormir à la belle étoile

Ma deuxième... et dernière chronique pour "Hotel Revue"...

 

Ce cérémonial 2.0 de la réservation en ligne. Arrivée le, départ le, nombre d’adultes, nombre d’enfants. Fabuleux, 4.6/5, CHF 96. En forte demande, plus qu’une chambre sur notre site ! Afficher les 364 avis vérifiés...

Le cérémonial de la réception, codes de décoration et sourires de profession. Toute ma vie résumée en un pays d’origine, une profession, une date et un lieu de naissance. Carte de crédit. Code wifi. L’heure de la fermeture des portes. L’heure de l’immanquable anglicisme «check-out». L’heure du petit-déjeuner, et déjà, en prédire le tableau : chacun à sa petite table, mâchouillant, chuchotant, dévisageant, se levant soudain, rajustant son pantalon pour aller remplir sa petite assiette avant de revenir à sa petite table…

Le cérémonial de l’ascenseur, le chiffre de la centaine qui est le celui de l’étage. Le cérémonial du couloir, le matricule qui est le numéro de la cellule. Le verrou, l’interrupteur, le pliage du papier toilette, les serviettes en surnombre, le petit mot de bienvenue en police d’écriture manuscrite et une bouteille d’eau qui a voyagé des heures à bord d’un camion pour arriver là.

Toujours, je pars en quête d’un indice, une infime trace de vie, la preuve irréfutable d’une présence humaine. Je rêve d’un livre oublié dans un tiroir, d’un brouillon de lettre dans la poubelle, et même d’une trace de doigt sur le miroir... mais rien. Il n’y a que le grand écran plat et l’affreuse aquarelle pour me raconter des histoires.

Ne pas déranger. Ne pas fumer. Ne pas claquer les portes – le tapage, même diurne, est interdit, tout bruit doit cesser entre 22 heures et 8 heures. Ne pas cuisiner dans les chambres. Ne pas consommer des boissons non fournies par l’hôtel. Ne pas faire sa lessive…

Vraiment, je préfère cent fois le canapé mou d’un vieux pote à vos lits doubles et repassés. Je préfère ma lampe frontale et un bon bouquin à vos 234 chaînes satellites. Je préfère tous les bars de toutes les villes aux minuscules boissons de votre minibar hors de prix.

Dans une chambre d’hôtel, je plains les gens aisés, les commerciaux, les artistes en tournée, ceux qui n’ont pas le choix. Je plains aussi les hommes et les femmes de chambre, ceux dont on ne connaîtra jamais ni le prénom ni le son de la voix, ceux qui ont pris le premier bus du matin pour venir détartrer mes toilettes, dépoussiérer ma table de nuit, vaporiser, laisser agir, rincer, sécher et faire le petit pli du papier toilette.

J’ai parfois la nostalgie de quelques bonnes adresses. L’hôtel de la gare de Tioumen, en Sibérie occidentale, où l’on finit toujours par partager des vodkas et éplucher des patates avec des cheminots. La petite pension Violetta, à Beyrouth, dans le salon de laquelle les gens se parlent comme de vieux amis, et qui - je le comprendrai plus tard - fait aussi office de maison de passe. Les hôtels capsules de Tokyo, où l’on dort certes dans deux mètres cubes, mais qui mettent à disposition une cuisine animée, un bar convivial et des bains japonais…

Bon. Ok. Si la rédaction me laisse écrire ici une troisième chronique, je promets d’essayer de poser sur le monde hôtelier un regard un peu moins défaitiste.

 

Et bien non.

09 février 2018

La paille qui est dans notre œil

Je referme mon quotidien, et imagine. Ces mêmes titres lus par d’autres gens, ailleurs, Syrie, Congo, Turquie…

Les affaires Tariq Ramadan et Yannick Buttet, les mouvements #MeToo et «balance ton porc»… autant de dépêches qui tomberaient malencontreusement dans les mains de ces femmes syriennes qui se font assassiner, systématiquement violer, anéantir physiquement et psychiquement, depuis maintenant sept ans.

L’affaire de l’obsolescence programmée, du ralentissement volontaire des iPhone, l’enquête américaine, les excuses d’Apple… une saga judiciaire suivie inopinément par un gosse de Bukavu qui, plutôt que d’aller à l’école, extrait du coltan (minerai indispensable à la fabrication des téléphones), douze heures par jour, abruti par les drogues, creusant à la main, à la barre à mine, craignant les éboulements.

Le tollé des redevances TV, des fusions, restructurations et disparitions de journaux, des grève à l’ATS, des infos sacrifiées sur l’autel zurichois de l’argent… ces récits alarmants feuilletés par un journaliste turc qui vient de se faire retirer sa carte de presse, comme 774 de ses collègues, qui a vu 150 rédactions fermer et son pays se hisser à la première place du classement mondial du nombre de journalistes emprisonnés.

Ou alors… le renouvellement de la licence du glyphosate, une manifestation anti-Monsanto, la lutte contre la malbouffe, le fast-food, l’industrie alimentaire, ses scandales, l’intransigeance des végétaliens, des véganes et des antispécistes… tous ces cris du cœur entendus par l’un des 815 millions de Terriens qui souffrent aujourd’hui de la faim (1 personne sur 9), ou par les parents des 3,1 millions d'enfants de moins de 5 ans qui meurent chaque année de malnutrition…

Ouais.

Bien sûr, il faut continuer d’éduquer ses garçons, consommer responsable et renouveler l’abonnement de son quotidien…  

Pour dire vrai, je ne sais pas trop que faire de tout ça et peut-être bien que vous ne savez pas non plus que faire de cette petite chronique déplacée.

11 décembre 2017

Bombe fiscale à retardement chez les paysans

Il y a peu, je me suis rendu à une séance d’information portant sur le nouveau régime fiscal qui n’a pas fini de désoler le monde paysan : en cas de cessation d’un immeuble agricole en zone à bâtir, la taxe passe, du jour au lendemain, de 7% à près de 50%, souvent l’équivalent de plusieurs centaines de milliers de francs !

La météo était exécrable, en phase avec le thème de la soirée : des rafales de neige, le ciel qui vous tombe sur la tête...

D’ordinaire, la question fiscale aurait attiré un ou deux Municipaux et une poignée de citoyens soucieux de ne pas rater la verrée. Ce soir, la salle polyvalente est pleine. Il faut ajouter plusieurs rangées de chaises. Pas loin de 250 personnes. Des visages de terriens. Très peu de cravates, sinon celles d’élus venus faire campagne et de conseillers fiscaux flairant l’aubaine...

Le public est attentif, concentré. Il fait un immense effort pour saisir les explications de spécialistes pas toujours d’accord entre eux. Sur un écran géant se succèdent les présentations Powerpoint bourrées d’articles de lois, d’acronymes et de jargon juridique (une pensée amusée pour le film Les trois frères, vous savez, lorsque Didier Bourdon, Bernard Campan et Pascal Légitimus sont aux prises avec un notaire qui leur sert du « codicile suspensionné », « émolument compensatoire » et « usufruit de quote-part »).

Souvent conjuguées au conditionnel, les interventions restent prudentes : « a priori pas », « ce n’est hélas pas si simple », « chaque cas est différent », « en droit, la vérité vraie n’existe pas »… Elles s’accordent toutefois que sur un point. Il est inutile de faire recours. Cette loi est fédérale. I-nu-tile.

Quel cauchemar.

Ces paysans qui ont trimé toute leur vie et à qui l’on refuse de vieillir dans leur ferme ! Tous ces gens qui seront taxés sur des sommes qu’ils n’ont pas gagnées ! Qui perdent du jour au lendemain leur deuxième pilier ! Qui devront vendre leurs terrains ou hypothéquer leur maison pour ne pas perdre leur toit !

On parle de centaines de familles concernées. Mais c’est faux. Un jour ou l’autre, toutes les familles paysannes seront concernées par cette imposition. Ceux qui ne paient pas aujourd’hui ne font que repasser la patate chaude aux générations futures. « Le fisc est patient », ose l’un des intervenants.

Malgré tout, l’échange reste cordial. Il faut attendre les deux dernières questions du public, en toute fin de soirée, pour sentir la tension monter : « C’est un scandale ! Une spoliation de nos biens familiaux ! Vous nous parlez d’équité, mais quelle autre profession paie 50% de taxe ?!? »… C’est ce moment que choisissent les organisateurs pour clore la discussion et… lancer la verrée.

Quel cauchemar.

Une loi brutale, mais aussi illégale, puisqu’elle a été promulguée du jour au lendemain, sans préavis ni période transitoire. Une loi qui aurait provoqué des émeutes dans la rue si elle avait touché des salariés syndiqués. Une loi qui ne doit son salut qu’à une immense maladresse appelée « affaire Parmelin » (en 2013-14, le Conseil national et le Conseil des Etats soutenaient encore les paysans dans ce dossier). Une loi qui ramènera chaque année 200 millions supplémentaires à l’AVS et à l’impôt fédéral, une loi tellement mesquine en cette période de « Paradise Papers », quand, au même moment, des milliards sont légalement soustraits au fisc… Une loi honteuse à laquelle il faudrait simplement avoir l’audace de désobéir en masse.

Sur le sujet : RTS, Mise au point, 5.11.2017

12 novembre 2017

La montagne accouche d’un sourire

Ma grand-mère ne jurait que par le psaume 121 - Je lève mes yeux vers les montagnes. D'où me viendra le secours ? - et je dois ici le confier, j’affectionne beaucoup la seconde strophe de l’hymne national suisse : Loin des vains bruits de la plaine, l’âme en paix est plus sereine... Hélas pour moi, je ne suis ni croyant, ni patriote.

Il faudrait avoir le courage de rendre feuille blanche.

Commander des « swiss rösti » au camp de base de l’Anapurna. Traverser de part en part la Cordillère Blanche et n’en garder aucun souvenir. Diluer un litre d’éthanol pur avec un peu de neige au camp de base du Mont Belukha. Faire l’amour au sommet du Mont Tendre. Haïr le business bédouin du Mont Sinaï. Tomber amoureux d’un sommet pakistanais uniquement pour sa musicalité : Rakaposhi. Payer pour courir pendant plus de dix heures, entre La Fouly et Verbier, avec mon prénom et un matricule à trois chiffres agrafé sur le ventre.

Un papier de taiseux. Un titre, et puis c’est tout.

Laisser fantasmer le citadin. Troquer ces mauvaises phrases contre une photographie argentique. La paire de mains calleuses d’un paysan de montagne. Un gros plan sur le regard clair d’un vieil alpiniste. Il faudrait surtout ne pas leur donner la parole. Les montagnards sont toujours très décevants lorsqu’ils veulent mettre des mots sur leur passion.

La montagne est Paysage, et donc Beauté. Silence, et donc Solitude. Effort, et donc Transe. Tout est dit, tournez la page.

Elle résiste, refuse de s’allonger sur mon écran d’ordinateur, dans sa globalité, son harmonie, son unité. J’aimerais pouvoir déposer ici un peu de musique - pas du jodle - le dévalement d’une pierre, son écho, rien de trop explicite, le cri d’un Choucas, le sifflement d’une marmotte, une légère brise dans l’herbe, le crissement des pieds dans la neige.

La montagne résonne comme ces films bouleversants dont on ne sait parler.

Elle séduit, trop facilement, trop naturellement. Alors forcément, elle ment. Elle est hiver, elle est été. Elle est paradis, elle est enfer. Elle est liberté, elle est prison. Elle est désert, elle disjoint,  désunit. De l’ordre de l’éparpillement. Inspirer, expirer, faire le vide. Être comblé. Et au sommet, ne rien trouver d’autre à dire que : Fait pas bon être aveugle, hein ?

Heidi est née de la dépression d’une romancière zurichoise.

Comment transcrire ce mélange de frissons, de sueur, de vertige et de fatigue ? Comment me mettre à la place d’un rocher, d’un bouquetin, d’un névé ? Comment ne pas devenir touriste en veste matelassée, randonneur à bâtons télescopiques, pire, trailer trimballant son sac-gourde sur un maillot moulant de finisher ?

De la tectonique, rien de plus.

La montagne, une place de jeux. Ses réserves naturelles, des usines à chlorophylle. Ses espèces réintroduites, des animaux en conserve. Ses paysans, des vachers polonais, des subventions fédérales. Ses hameaux, de bonnes affaires immobilières, des vacanciers hollandais. La montagne est matérialiste, raciste, machiste, alcoolique. Toupin, bredzon, Unspunnen, botte-cul. Héliski, trottin’herbes, enclos à lamas, télésièges débrayables huit places…

540651.jpg

Il y eut pourtant ce jour d’octobre.

Avoir vu, semaine après semaine, s’installer la plus belle des saisons. Entre les brumes de la plaine et les blancs hauts de forme, soudain, de l’or, du cuivre et du bronze. La Tour de Mayen et la Tour d’Aï lavées par la pluie. Un trou dans le ciel, la lumière inouïe du soir. Et laisser descendre mon troupeau. A son rythme. A mon rythme. Une dernière fois.

En lisière d’une forêt d’automne, des centaines de moutons piétinent un parterre de feuilles mortes.

Un hommage à la montagne, une commande du Temps, "T Magazine", novembre 2017.

24 octobre 2017

Dernier appel pour la Fête !

Plus qu’un mois. Passé le 30 novembre, il sera trop tard pour prendre part à la prochaine Fête des Vignerons en 2019.


La barre des 5'000 « acteurs-figurants » (le nombre souhaité) vient d’être franchie, mais puisque la volonté des organisateurs est de trouver un rôle pour chacun, n’hésitez pas à vous préinscrire sur le site internet de la Fête… car c’est un truc assez unique.

Dans les archives de la Confrérie, la première mention d’une parade célébrant les vignerons-tâcherons remonte… à 1648 ! Le premier « geste théâtral » est apparu en 1730 avec l’apparition d’un Bacchus joué par un jeune garçon. En 1797, on construit pour la première fois sur la place du Marché de Vevey une estrade (2'000 places).

Aujourd’hui, plus qu’un spectacle, c’est toute une ville qui joue le jeu. Lors de la précédente édition, en 1999, la Conseillère fédérale Ruth Dreifuss avait proclamé Vevey « capitale du pays pendant trois semaines ».

La Fête est depuis peu le premier patrimoine culturel immatériel UNESCO de Suisse, peut-être aussi parce qu’elle n’est organisée qu’une fois par génération. En 99, François Rochaix avait eu ces mots touchants :

« En mettant en scène la Fête, j’ai renoué avec mes origines vigneronnes du côté de mon père et des origines paysannes du côté de ma mère. Quelle chance ! Ce que je récolte, je ne l’ai pas semé ; ce que je sème, je ne le récolterai pas. Ce dicton, mon grand-père l’avait gravé sur un arbre de la forêt qu’il cultivait avec amour. Je l’ai mémorisé comme enfant, je l’ai compris plus tard »…

 

Du 20 juillet au 11 août 2019, la première Fête du troisième millénaire accueillera 20'000 spectateurs lors de chacune de ses vingt représentations.

Alors voilà. Jeunes ou moins jeunes, amateurs de chant, de danse, de gymnastique, ou simplement âmes curieuses et volontaires, foncez ! Les répétitions seront surtout chronophages teaserbreit.jpgentre mi-mai et mi-juillet 2019. Ce qui signifie pas mal de sacrifices, c’est clair, mais l’opportunité de collaborer avec Daniele Finzi Pasca, un metteur en scène qui a fait ses preuves au Cirque du Soleil et lors de deux cérémonies de Jeux Olympiques. L’occasion aussi de porter un costume dessiné par Giovanna Buzzi, qui vient de recevoir un Oscar de la Mode à Los Angeles…

On le comprend, cette Fête n’est pas régionaliste, nationaliste. Il suffit de lire la très cosmopolite liste des patronymes des tâcherons… C’est davantage un hymne à la terre, au cycle des saisons, à l’ordre naturel. « Eclate là quelque chose qui date de bien avant le christianisme : le besoin d’une célébration en communion, sensuelle, érotique, des forces cosmiques », écrivait l’ethnologue Paul Hugger.

Impossible de dévoiler ici le contenu de la prochaine Fête. On peut toutefois annoncer de l’émotion, de l’humour, un net recul des vieux dieux antiques, le maintien du Ranz des vaches (qui célébrera en 2019 ses 200 ans de présence au sein de la Fête !), le recours à de la technologie de pointe et la présence, aux côtés des fameux Cent Suisses… de « Cent Suissesses ».

Enfin. Les femmes sont sur la Place, au centre de la dramaturgie. La Confrérie avait ouvert ses portes aux consœurs. La vigneronne Jeannine Huber et Isabelle Raboud, directrice du Musée gruérien à Bulle, ont rejoint le Conseil de la Confrérie. L’incontournable secrétaire s’appelle Sabine Carruzzo. La vigneronne Anne-Catherine Ruchonnet a rejoint les « experts ». Et... qui sait... peut-être aurons-nous pour la première fois, au couronnement... une vigneronne-tâcheronne ?

23 octobre 2017

Spiruline et impôt sur les retraités sans idées

Ce genre de soirées que les réseaux sociaux ont peut-être tendance à raréfier. Une connaissance convie chez lui autant de personnes que la table de son salon peut accueillir : huit invités qui ne se sont jamais croisés !

Ce soir-là, un vieux monsieur détonne. Démarche hésitante, silhouette chétive, visage étroit, un air d’Edmond Kaiser, de Pierre Rabhi, avec la même intensité dans les yeux.

Les gens parlent, parlent, et lui écoute, apprécie sa tranche de rôti, mâche minutieusement. Il ne dit rien, mais quand il prend la parole, tout le monde se tait.

-  La retraite est une absurdité totale. Tellement d’anciens bureaucrates s’ennuient une fois l’âge de la retraite atteint. On devrait instaurer un impôt sur les retraités sans idées !

Autant dire que lui n’en paierait pas. D’une voix toute douce, il dit avoir rendez-vous dans deux jours à l’Elysée pour y «partager quelques idées».

624.jpgIl y a quelques décennies, Denis von der Weid consacrait toute son énergie à la direction du groupe bâlois Sandoz. Le cœur n’y était pas. Pas à sa place. Pourquoi un tel salaire, s’il n’est pas possible de le dépenser ? Et si la santé était autre chose que la commercialisation de médicaments ? Le déclic survient en Espagne, au moment où il doit cautionner, à l’aveugle, la construction d’une usine qui rejetterait du chlore dans la mer… Il démissionne et file en Inde.

- On m’avait enseigné des foutaises. En Suisse, on pense que les pauvres ne sont pas malins, mais la survie est un truc de surdoué. Il faudrait envoyer les grands patrons en stage dans les bidonvilles !

Il se retrouve alors sur plusieurs fronts. Il publie une brochure intitulée «Nestlé tue les bébés» pour dénoncer les méfaits du lait en poudre industriel. Il développe un médicament abordable contre la lèpre. Il lutte contre la torture et le trafic d’êtres humains. Il préside la Déclaration de Berne. Surtout, il crée la Fondation Antenna.

Cette fondation suisse, bientôt trentenaire, active dans 30 pays, refuse que la recherche scientifique ne serve qu’aux riches. Pourquoi en effet vouloir aller sur Mars quand les besoins de base de deux milliards d’êtres humains ne sont pas satisfaits ?

La fondation promeut par exemple l’usage d’une micro-algue, la spiruline, l’aliment le plus riche au monde en micronutriments : 100'000 enfants en ont profité à ce jour, notamment au Niger et à Madagascar.

Pour éviter le recours aux pesticides, il enseigne la confection de biofertilisants, notamment au Maroc et au Mali. Et pour rendre l’eau potable, il met au point une technologie qui repose sur un processus simple d’électrolyse : 15 millions de nécessiteux en bénéficient, du Cambodge à la Zambie…

Denis von der Weid y tient : Antenna n’est pas une fondation « charitable ». C’est donnant-donnant. Il propose alors des microcrédits remboursables à 200'000 femmes du sud de l’Inde. Et à des nonnes congolaises qui lui assurent ne rien pouvoir offrir en échange de son instrument pour filtrer l’eau, il propose un marché : de l’eau potable contre… trois chapelets quotidiens !

Autour de la table, les convives sont captivés, emballés, espèrent en secret que sa fondation essaime le monde… Il nous arrête net :

- Il ne faut jamais devenir trop grand. Tu gagnes en bureaucratie et tu perds forcément en inventivité !

22 octobre 2017

Le dernier scaphandrier du Léman

Le cadre tout d’abord, inattendu. Une rangée de HLM, l’un des quartiers les plus affligeants d’Onex, en banlieue genevoise. Digicode, mur de boîtes aux lettres, remugles de cage d’escalier, sonnerie…

La porte s’ouvre énergiquement. Enchanté, Jacky ! Costaud, trapu, short en jeans recousu de toute part et maillot de cycliste des années 80. Surtout, une gueule. Des rides qui racontent sa vie aventureuse, un épais collier de barbe blanche et beaucoup de lumière dans ses yeux bleus.

Au milieu du salon trône un magnifique scaphandre, un casque digne du Trésor de Rackham le Rouge. Une ampoule fixée à l’intérieur en fait un abat-jour, mais ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas d’une pièce de brocante. Jacky le porte encore parfois pour explorer les fonds du Léman.

Au pied du scaphandre, une paire de souliers de gros cuir munis de semelles de plomb, du lest pour le torse et le dos, deux fois 16 kilos. Il suffirait de descendre à la cave pour admirer une pompe manuelle à deux cylindres, 30 mètres de tuyaux et une combinaison étanche, de quoi plonger comme au milieu du siècle dernier !

20170613_LEMAN_CAUDEREY_ONEX_CLAUDE_DUSSEZ_1361_BD.jpgC’est en 1958 que Jacky Cauderay est devenu plongeur industriel. Un rêve d’enfant ? « Je n’ai pas vraiment choisi, répond-il modestement. Un jour, on m’a mis un scaphandre sur la tête et jeté à l’eau… » Voilà comment se construisent parfois les vocations.

L’inventaire du salon se poursuit : deux immenses ancres repêchées dans la Rade, dont l’une en forme de parasol, un appareil de plongée en circuit fermé, authentique matériel d’espionnage est-allemand, un revolver Colt avec une frégate gravée sur le barillet, trouvé au fond du Léman... Jacky y a repêché tant de choses : un coffret rempli de photos de femmes nues, une chaînette en or qu’il a offerte à sa femme, 165 faux lingots d’or de 25 grammes…

Intarissable, il aligne les anecdotes. Un monologue, une sorte d’apnée. Peut-être tous ces mots qui n’ont pu sortir durant un demi-siècle passé sous l’eau.

La fois où son collègue, à la surface, s’était endormi sur la pompe à oxygène. La fois où il est resté coincé dans un puits de pompage de nappe phréatique. La fois où un plongeur a perdu la vie, aspiré dans un barrage…

Assise sur le canapé, Louisette écoute son mari, complète les histoires, sourit. A-t-elle aussi essayé ce scaphandre ? Oh que oui ! Bien obligée, elle avait perdu un pari ! Elle avait adoré cette impression de marcher sur la Lune.

Une fenêtre ouverte donne sur l’asphalte, un parking, d’autres immeubles. Depuis des décennies, le couple vivait six mois par année sur le lac, à bord d’un bateau. Ils y ont élevé leurs enfants. « Ils aimaient tant plonger en scaphandre qu’il ne voulait plus remonter. Pour les faire venir à table, je devais leur fermer l’oxygène ! »

L’âge les contraint aujourd’hui à une autre vie. C’est leur premier été en appartement. Un manque criant d’air, d’espace, de bleu. Il leur faudra désormais poursuivre l’aventure autrement. C’est tout ce que je vous souhaite, Louisette et Jacky !

Photo : Claude Dussez

20 octobre 2017

A ma Zurichoise de luxe

Dans un décor lunaire modelé par les rouleaux de l’océan indien, à l’extrême ouest de la capitale d’Oman, un immense bâtiment au toit en dôme quadrillé sur ses huit faces de petits balcons rococo : le Palace Al Bustan.

Al-Bustan-Palace_1258484047.JPG

N’ayant pas les moyens de passer la nuit dans ce cinq étoiles, je plante ma tente sur la plage, entre cette extravagance architecturale et… le petit village de pêcheurs qui a donné son nom au palace.

Le lendemain au réveil, je vois s’avancer sur la plage un couple de personnes âgées. J’ose un timide « good morning ». Lui me scrute avec méfiance, semblant se demander si le camping sauvage est autorisé ici. Elle me sourit. Après quelques civilités en anglais, elle poursuit en français, avec un délicieux accent germanique :

- Nous habitons Wädenswil, près Zürich. Je fais une année la jeune fille au pair à Rolle.

Rolle, c’est tout près d’où j’habite, et cela fait une année que je voyage en Asie (on est en 2003). La discussion est improbable. Décrispé par sa femme, il prend le relai :

- A l’hôtel, c’est ramadan, ils ont fermé deux restaurants. On nous a dit le golf terminé, mais c’est pas vrai. Et puis, on parle pas facilement allemand ici. Avec le prix qu’on paie!

Son monologue achevé, il enjoint sa femme à prendre la direction de l’hôtel pour ne pas rater l’heure du petit-déjeuner.

Mais surprise. Deux heures plus tard, alors que je plie ma tente, je revois, au loin, la silhouette de ma Zurichoise. Elle marche maladroitement sur le sable, portant à la main un sac trop lourd pour elle.

- Je voulais seulement vous porter un petit quelque chose. Vous savez, mon fils a beaucoup voyagé…

En guise de couverture, j’étale sur le sable brûlant mes habits les moins sales. Elle sort de son sac un petit aperçu du buffet : croissants français, camembert transpirant, jambon de Parme, fruits importés, caramels mous...

Je l’imagine dans le hall, excitée dans l’organisation de son larcin, hésitant, puis ajoutant une septième tranche de mortadelle entre deux tranches de pain. Et son mari, agacé, qui la regarde faire :

- Tu ferais mieux de t’occuper de ton petit mari !

Regula aimerait retourner en Suisse romande. La vie y est, selon elle, plus légère. Son premier mari était dans le textile, avant que les importations asiatiques ne ruinent son entreprise. Il est parti avec une femme plus jeune. Elle a éduqué son fils toute seule. Il a étudié la médecine. Il y a cinq ans, un accident de voiture l’a rendu paraplégique…

Sous le soleil de onze heures, le visage de ma grand-mère de circonstance ruisselle, mais la brillance de ses yeux prend le dessus. Elle connaît l’Antarctique et décrit le défilé de centaines de pingouins avec sensibilité. Ses yeux se plissent vers le ciel quand elle enchaîne avec le récit de ses séjours à Chypre, Hongkong, Mexico.

Soudain, le ton redevient grave. Elle ne voudrait pas être jeune dans la Suisse actuelle. Crise économique. Dépression. Insécurité.

Pour la première fois depuis plusieurs mois de voyage, la Suisse n’est plus le pays des montres de luxe, des banques privées et des fortunes de Mobutu. La Suisse de Regula construit des cabanes sur les ponts de ses villes pour éviter les suicides de fin d’année, distribue des seringues stériles à des hommes anéantis et séquestre ses octogénaires dans de petits ghettos…

Elle doit filer. Son mari l’attend pour une excursion. Je n’ai pas le temps de lui demander son adresse. Je ne peux que lui dédier aujourd’hui, avec quelques années de retard, cette petite chronique qu’elle ne lira probablement jamais.

19 octobre 2017

Mausolée morgien au sommet du monde

Quel est le point commun entre le Kanchenjunga (8’586m), «Sergent Pepper» des Beatles et un billet de 1’000 francs ?

- Le Morgien Alexis Pache.

 

En 1905, Alexis a 31 ans, il vit à Morges, il a la bougeotte. Il est allé se battre contre les Anglais durant la Guerre des Boers, en Afrique du Sud. Il n’est pas guéri.

Le 3 juillet, il prend un train pour Marseille, en compagnie du photographe neuchâtelois Jules Jacot-Guillarmod, qui a récemment tenté l’ascension du K2. Ils rêvent d’une première ascension du Kanchenjunga, tout à l’est du Népal.

Crowley_Beatles.jpgIls traversent la Méditerranée à bord du Dumbea, franchissent le canal de Suez, débarquent à Bombay et prennent un train pour Calcutta. Ils retrouvent à Darjeeling un jeune bourlingueur anglais, Aleister Crowley. Alpiniste à ses heures, ce riche héritier s’adonne volontiers aux sciences occultes, à la magie noire. Ses écrits connaîtront une telle notoriété que les Beatles le feront figurer sur la pochette de l’album «Sergent Pepper»...

C’est parti, avec 230 sherpas, direction le camp I, le glacier de Yalung, le camp II, III, IV. La face sud du Kanchenjunga se profile… mais le 1er septembre, les marches creusées dans la neige sont trop glissantes pour les «chaussures tibétaines» des porteurs. Trois d’entre eux chutent, entrainent Alexis Pache avec eux, et déclenchent une avalanche. Jacot-Guillarmod écrira dans son journal:

- Avec nos mains nues, nous essayons de creuser la neige mais elle est comme du ciment et nous ne parvenons pas à creuser plus d’un demi-mètre. La nuit est là. Nous sommes éreintés. Nos camarades de cordée sont bien morts...

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On retrouve le corps du Morgien trois jours plus tard. On l’enterre, la tête orientée vers le nord. On construit un petit mausolée de pierres. On y grave une épitaphe, encore visible aujourd’hui.

Et puisqu’un Morgien en appelle toujours un autre…

Pache emportait avec lui des éprouvettes. Il avait promis à un ami de lui ramener des fourmis. Cet ami, passionné de myrmécologie, Morgien lui aussi, n’était autre qu’Auguste Forel, dont le portrait a figuré sur les billets de 1'000 francs.

franc-suisse-26.jpgAprès la mort de l’alpiniste, on retrouvera dans ses affaires deux éprouvettes contenant des fourmis himalayennes. On les transmettra à Forel. Une espèce porte désormais le nom de Myrmica Pachei.