06 avril 2016

Une chronique qui a l’odeur du plomb

Marre du curseur qui clignote sur l’écran? Marre des messages virtuels? Allez visiter le dernier sanctuaire de la plus belle invention de l’Homme!

galerie_15_0006-1.jpgImaginez cette page. En 1980. Chaque lettre est un caractère de plomb tiré d’une lourde casse à l’aide d’une pince, et disposé à l’envers. On fait du 1'500 signes à l’heure. L’interligne? Des barrettes de différentes largeurs. Le correcteur orthographique? Le compositeur-typographe lui-même.

- Faut avoir bon caractère pour faire bonne impression !

Celui qui a de l’humour transmet ensuite sa galée, son texte composé, à celui qui porte une salopette bleue, c’est un manuel, « un intellec’truelle », comme il dit. Son marteau de caoutchouc nivelle les caractères. Sa spatule étale l’encre sur les rouleaux de la presse. Il actionne des manettes à pommeau, il supervise la manœuvre en grimpant sur un marchepied…

On se croirait au 19ème siècle. Et c’était hier. A peine une trentaine d’années.

Après cinq siècles d’existence, la géniale invention de Gutenberg est morte.

D’urgence, il faut donc visiter l’Atelier-Musée Encre & Plomb, une imprimerie à l’ancienne sise à Chavannes-près-Renens. Et si vous n’y allez pas… c’est eux qui viendront à vous, à Morges, lors du prochain Livre sur les Quais, en septembre prochain !

Ce sera une pause salutaire pour la génération électronique, un pied de nez à la culture de l’instantané. L’odeur de l’encre, le grain du papier, les cliquetis des presses.

Ce sera le contraire de cette chronique. Le contraire d’un document numérique balancé sur la plateforme virtuelle blog.24heures.ch avec une photo volée sur le site web de l'Atelier-Musée...

Le journaliste ira à nouveau boire des coups avec le typographe, quand le journal est bouclé. Au Café des Bouchers, ils échangeront une pile de journaux encore chauds contre un « Steak Tribune », quatre cents grammes au bas mot ! Le typographe racontera alors ses pires souvenirs. Quand il avait dû refaire cinq fois sa première page, en 1969, le jour de la conquête de la lune. Ou le jour de l’élection de Paul Chaudet, quand il avait laissé passer en titre de Une : « ON A UN NOUVEAU CON-

SEILLER FEDERAL ».

29 février 2016

« Friendsheep » contre le populisme

Refus de l’initiative sur le renvoi des criminels étrangers          

Il serait déplacé de crier ici ma joie. Pourtant… c’est une quadruple bonne nouvelle !

D’abord, pour la responsabilisation citoyenne. La participation nationale est la plus forte depuis 1992 ! Et merde pour ceux qui ont dit : ça sert à rien, c’est toujours les vieux et les Suisses-allemands qui décident.

Ce vote montre aussi un beau sursaut démocratique. L’électorat a su résister à la récupération, la falsification, la simplification, les tout-ménages nauséabonds, les affiches qui font gerber. Il a écouté, lu, réfléchi et simplement confirmé son attachement pour la séparation des pouvoirs, l’égalité devant la justice et le respect des droits humains.

A l’heure où l’Europe se barricade et multiplie les mesures radicales, extrémistes, la Suisse fait souffler une petite brise d’espoir. Elle dit sa solidarité envers ses « étrangers », c’est à dire envers le quart de sa population (qui n’a pas le droit de vote). Elle remercie ses voisins segundos, ses collègues terceros, ceux qui font les petites tâches ingrates et ceux qui creuseront le deuxième tube.

femme_udc.jpgEnfin, cette votation a pris un visage inattendu : l’humour. Contre les millions du parti de la peur, le peuple a su s’approprier la campagne en se montrant créatif. Outre les appels et les pétitions, il y a eu des centaines de vidéos publiées en lignes, drôles et intelligentes, comme celles de Thomas Wiesel, des détournements d’affiches (« Ma femme vote UDC. Voter UDC n’est pas une fatalité. Parlons-en ! 0800/787.832 ») ou de slogans (« Pour mieux protéger nos femmes et nos filles… commençons par les élire ! »), 12743728_1118846081495582_7558517438679320048_n.jpgdes parodies de livres pour enfants (MARTINE apprend qui sera renvoyé). La palme revient à un dessin de Patrick Chappatte montrant un juge blochérien demander à l’accusé : Vous plaidez étranger ou non-étranger ?

Alors, même si cela est déplacé, pour ce 28 février, je crie : WHOOPEEEE !!!

15 janvier 2016

L’air bête sans l’hermine

On n’en voulait plus de ce marais. Pendant un siècle, pour étendre les terres agricoles, on avait canalisé, drainé, bétonné – « assaini », comme on dit. On avait même, par endroits, enterré la Seymaz, la seule rivière cent pourcents genevoise.

Et puis, depuis une bonne dizaine d’années, on a cassé le béton, les drains, les canaux –« renaturé », comme on dit. On a même posé des panneaux : Attention chaussée inondable. Et le revoilà, à cheval entre les communes de Meinier et de Choulex, le marais de Sionnet.

Il est à nouveau un paradis pour la flore, les oiseaux migrateurs et les espèces autochtones en voie de disparition. Un paradis souvent victime de son succès. Car les chiens se promènent sans laisse. Les chevaux rappliquent au trot, au galop. Les photographes, tous plus ou moins ornithologues, viennent en masse répertorier, heure par heure, les espèces observées, et tout balancer en ligne. On vient alors de France, et même de Suisse allemande. Il n’est pas rare que pour faire « la » bonne photo, on enfreigne la mise à ban de certaines parcelles.

Ce matin, la plaine est calme, elle sommeille sous une brume dense, basse, écossaise. Les Alpes de Haute-Savoie, on ne les voit pas, elles sont de l’autre côté du ciel. Un ciel si bas qu’il fait l’humilité, a-t-on envie de chantonner.

On rêve en secret de surprendre un sanglier, un castor, un lièvre, un renard. Les chances sont infimes. On voit un héron cendré posté près d’un troupeau de moutons, un faucon crécerelle qui sèche ses ailes sur un peuplier truffé de gui, un martin pêcheur très peu farouche et quelques poules d'eau dans les roseaux.

_ETI0665-6.jpgOn est surtout venu voir l’hermine. Avec les jours raccourcis, elle arbore sa tenue hivernale de camouflage, une robe toute blanche, toute pure, à l'exception de sa queue qui est noire. Une petite bête, fine, souple, hyperactive, un calvaire pour lesdits photographes qui doivent s’armer d’un puissant autofocus et d’une longue focale pour la capturer dans la position dite du « chandelier », dressée sur ses pattes arrières.

C’est le mois idéal pour la voir. Elle est forcée de sortir et de chasser les campagnols par dizaine pour lutter contre le froid. En plus, sans neige, son blanc se voit de loin.

On marche, on marche beaucoup, on scrute les prairies tondues ras, on s’attarde près des haies, près des terriers.

Mais rien.

copie-butor-etoile-camargue.jpgRien sinon… un beau lot de consolation. Entre la route et les ruines du château de Rouelbeau, près de l’étang, on a droit à de sacrées retrouvailles. Un cou qui se rallonge lorsqu’il se sent observé. Une démarche à l'égyptienne, maladroite. Des pattes puissantes, disproportionnées. C’est un butor étoilé ! L’oiseau dont je parlais dans ces mêmes colonnes il y a tout juste un an…

La boucle est bouclée, il est temps peut-être de passer à autre chose.

07 janvier 2016

Génération Charlie

Je souhaitais lier cette chronique à l’hommage rendu à Morges par la Maison de la Presse au journal satirique Charlie Hebdo, aux dessinateurs, à la tuerie. L’exposition mérite une visite mais qu’ajouter à tout ce qui a déjà été dit ?

Prolonger ici la minute de silence observée jeudi soir dernier lors du vernissage ? Peut-être bien. Car les événements survenus en France en 2015 - et surtout les réactions qui ont suivi : état d’urgence, état de guerre et bombardements - glacent le sang.

Qui dit guerre dit réfugiés. Qui dit réfugiés dit accueil de réfugiés. Qu’ils furent beaux, ces premiers témoignages d’humanité envers les Syriens, les distributions d’habits, de nourriture, en Autriche, en Allemagne... Mais la peur, mais la haine, les promesses de renvois, les prises de position contre un peuple, contre une culture, contre une religion.

Réchauffement climatique ou pas, l’actualité glace le sang. Quelque chose de grave est en train de se passer, et les mots manquent.

JMGLeclezio.jpgIl faut demander de l’aide… Au lendemain du massacre du 7 janvier, J.M.G. Le Clézio s’adressait ainsi à sa fille dans une lettre ouverte :

« Trois assassins, nés et grandis en France, ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. Mais ils ne sont pas des barbares. Ils sont tels qu’on peut en croiser tous les jours, au lycée, dans le métro, dans la vie quotidienne. A un certain point de leur vie, ils ont basculé dans la délinquance, parce qu’ils ont eu de mauvaises fréquentations, parce qu’ils ont été mis en échec à l’école, parce que la vie autour d’eux ne leur offrait rien qu’un monde fermé où ils n’avaient pas leur place. »

9953562-charlie-chaplin-etait-aussi-un-ecrivain-de-gauche.jpgDe l’aide encore, au seul qui aurait eu le droit de s’écrier : Je suis Charlie ! On est en 1940, la guerre fait rage et le cinéma ne peut plus rester muet. Charlie... Chaplin fait alors dire au héros de son Dictateur :

« Nous sommes trop mécanisés et nous manquons d’humanité. Nous sommes trop cultivés et nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités humaines, la vie n’est plus que violence et tout est perdu […] Ne désespérez pas ! Le malheur qui est sur nous n’est que le produit éphémère de l’habilité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès qu’accomplit l’Humanité. »

15 décembre 2015

Nuit de « swarming » dans le Jura

- Si tu glisses là-dedans, c’est pas l’ambulance, c’est le corbillard qu’on appelle !

Ils sont six, six hommes au lieudit « La Petite Chaux », six lampes frontales par -6°C dans une forêt moussue, près du col du Marchairuz. Six chiroptérologues au milieu de la nuit, près d’un gouffre profond de trois cents mètres qui héberge des centaines de chauves-souris. C’est une nuit de « swarming », une nuit de rut, elles seront des centaines à se retrouver ici pour se reproduire.

L’un est chargé de libérer les chiroptères pris dans les filets qu’ils ont tendus tout autour du gouffre et les glisser dans de petits sachets de tissus. Il est le garde-génisses des Begnines, l’alpage voisin, il vit avec une femme universitaire et un enfant de six mois. Il connaît bien Maïté, du Pré de l’Haut Dessous, près du col du Mollendruz, l’une des seules bergères indépendantes du Jura.

plecaur2.jpgLe second porte un bonnet de laine turquoise, des lunettes fines et une barbe d’un mois. Il a le mandat de l’inventaire, l’autorisation du canton et un vaccin contre la rage. Il est celui qui manipule les cinq espèces de chauve-souris que nous verrons cette nuit : l’Oreillard roux, une verrue près de l’œil, le Murin de Bechstein, de gigantesques oreilles, le Murin de Daubenton, de grosses pattes, le Murin de Natterer, un long tragus, et le Murin à moustaches, le seul à émettre des cris audibles. Il les pèse sur une balance électronique : entre cinq et sept grammes. Il mesure la taille de leurs phalanges, de leur épididyme, de leurs testicules. Il relève le numéro de la bague prise dans leur avant-bras, ou leur en pose une, délicatement : matricule « G2821 ».

Assis sur une chaise de camping, le troisième reporte scrupuleusement les observations du second dans un tableau à quinze colonnes.

Les trois derniers sont de jeunes amoureux de la nature. L’un photographie les spécimens capturés, il est déjà connaisseur et rêve de voir un jour la Grande Noctule - cinquante centimètres d’envergure ! - on en voit paraît-il parfois au col de Jaman. L’autre a eu la bonne idée d’amener un cake au chocolat. Le dernier, hélas, je ne m’en souviens pas.

Assis sur une pierre, le peintre animalier genevois Pierre Baumgart est aussi de la partie. Il tient une chauve-souris dans la main gauche, un crayon dans la droite. Il n’a que quelques minutes pour finaliser son croquis, histoire d’éviter qu’elle ne souffre du froid. Sa créature est un pur produit de science-fiction, on la dirait inventée par Giger !

Les voir de si près, c’est un spectacle inouï. Dire qu’on les clouait aux portes des granges pour conjurer le mauvais sort. Dire qu’elles sont aujourd’hui menacées de disparaître, à cause des pesticides, de la densification des habitations, de l’agriculture intensive, de la fragmentation forestière…

Au milieu d’une nuit de septembre, j’entends pour la première fois le brame d’un cerf.

20 novembre 2015

Le Gypaète pour les Nuls

A la caisse du téléphérique de la Gemmi, une webcam montre qu’il n’y a pas de neige à 2’350 mètres, tant mieux pour mes chaussures de ville. La première cabine part à neuf heures. L’aller coûte 23 francs, il dure juste le temps d’évoquer la qualité du bleu d’un ciel de novembre, de suivre le tracé de la Via Ferrata et se demander pourquoi le gypaète se plaît tant ici.

Gypaete-Side-View-750x400.jpgUn garde-faune aurait déposé des carcasses de moutons au sommet de la Gemmi pour pouvoir le photographier de près. L’oiseau serait venu, et les amoureux de la nature avec. Depuis, le patron du restaurant voisin abandonne volontiers quelques os, pour fidéliser le gypaète, et les visiteurs. Même l’Office du Tourisme de Loèche-les-Bains s’y est mise : Observation du gypaète, de 8.00 à 12.00, adulte 15.-, enfant 6.-, famille 30.-, min 4 personnes, max 25.

Faut-il l’exhiber pour sensibiliser la population ou le laisser tranquille pour faciliter sa reproduction ?

La cabine s’ouvre. Deux cents mètres, c’est ce qu’il faut marcher pour atteindre le bord de la falaise, un cirque rocheux que le gypaète utilise comme ascenseur thermique.

La Commune a récemment tendu un câble de sécurité. Plusieurs panneaux interdisent de jeter des détritus. C’est mardi et il n’y a qu’un seul amoureux de la nature. Chapeau militaire, barbe blanche et sourire de celui qui a pris un jour de congé, Peter dirige la section Nature et Paysage de l’Etat du Valais. Cette année, il a eu un loup, au piège photographique, il se garde bien de dire où. Quand un promeneur demande ce qu’il filme, il répond laconiquement : Oh, des oiseaux…

Peter dit que la veille, la webcam a enregistré un gypaète à dix heures. Il devrait bientôt arriver. Toutes les trente minutes, la télécabine décharge un flot de randonneurs. L’un habite au bord du Doubs, il dit y avoir vu le gypaète. Sa femme dit que non, c'était un vautour, ou alors un aigle. Peter dit que le mot « gypaète » est formé des mots grecs « gups » (vautour) et « aétos » (aigle). Cela satisfait pleinement le couple, qui reprend sa marche en direction de Kandersteg.

Une heure plus tard, un aigle adulte. Puis plus rien, sinon trois hélicoptères, un Grand Corbeau et sept chamois sur une épaule du Plattenhörner. Les chocards se font nombreux, ils nous mangeraient dans la main. Sur le versant opposé, à la Rinderhütte, je me souviens avoir loué une « trottin’herbe ». Et même avoir barboté dans le bassin turquoise du Walliser Alpentherme que l’on devine depuis ici…

Une ombre fugitive sur la falaise. Le voilà ! Peter filme. C’est un jeune. Sûrement celui né dans la vallée en mars. Près de trois mètres d’envergure. Pas un seul battement d’ailes. Le voilà, l’oiseau rare, le plus grand rapace des Alpes !

Le spectacle est à couper le souffle mais une question subsiste. Le film de Peter montrera-t-il la télécabine, le câble de sécurité, les carcasses du restaurateur et le turquoise du Walliser Alpentherme ?

10 novembre 2015

Avoir mal à ses murs

Je suis de la génération de la Chute du Mur, je me souviens des coups de masse, du concert de Rostropovitch et d’une foule radieuse qui y croyait : Plus jamais ça en Europe !

Le Mur de Berlin était le tout dernier « MUR DE PAUVRES », un modèle unique créé pour emprisonner ses propres citoyens et éviter qu’ils aillent s’enrichir ailleurs. Il y a dix ans, des historiens se sont battus pour l’inscrire au patrimoine de l’Unesco, en faisant alors un « MUR TOURISTIQUE », au même titre que la Muraille de Chine et le Mur d’Hadrien.

Dès lors, l’Europe comptait sur son « MUR NATUREL », la Méditerranée, un bassin sur lequel on ne voyage qu’à sens unique, du Nord au Sud (un bassin qui doit pourtant sa richesse à trois millénaires d’échange).

Mur_grec_(Le)_grand.jpgEn faisant le tour de cette mer, en 2008, j’avais côtoyé des clôtures hautes de six mètres, à Melilla et à Ceuta, les deux enclaves espagnoles au nord du Maroc. Je viens maintenant de lire Le Mur grec, de l’auteur vaudois Nicolas Verdan, un excellent roman presque policier qui a pour décor une cloison construite à la frontière turque en 2012, à grand renfort de subventions européennes.

La tendance est en effet aux « MURS DE RICHES », à l’instar de celui que les Américains ont érigé en face des Mexicains, sur 1'300 kilomètres.

En 2013, la Bulgarie a repoussé son voisin turc derrière une barrière d’une trentaine de kilomètres (58 kilomètres supplémentaire d'ici 2016). Cette année, la Hongrie a posé 175 km de barbelés sur sa frontière serbe. Pire, au sein même de l’espace Schengen, l'Autriche a matérialisé sa frontière avec la Slovénie, et en France, une double clôture grillagée entoure la rocade qui mène au port de Calais…

Tous les spécialistes de la migration le disent : verrouiller une frontière ne résout rien, il y aura toujours contournement.

En réalité, la construction d’un mur n’est qu’une réponse maladroite à un problème plus global : le pillage des pays pauvres, leur précarisation à cause des pays riches, une mondialisation à sens unique.

Subsiste un maigre espoir : l’Homme a toujours su fabriquer des échelles plus grandes que les murs qui lui faisaient face.

22 octobre 2015

Capucine aujourd'hui

C’était le 4 octobre dernier. Pour fêter sa fin des travaux et sa réouverture la salle Métropole à Lausanne programmait Morrissey, ex-leader du groupe The Smiths, une légende du rock indépendant.

Et surprise. Avant la reverbe des premiers accords de «How Soon is Now ?», le chanteur choisit de dédier cet hymne des Smiths à…


 

05 octobre 2015

Les secondes de Snapchat, les siècles de Vionnet

vionnet paul.jpgDix secondes, durée de vie des images partagées sur l’application smartphone «Snapchat».

Un siècle et demi, celle des clichés d’un pionnier suisse de la photographie, l’Aubonnois Paul Vionnet.

L’Arsenal de Morges vient d’exploser. On est le 2 mars 1871. Un homme, la quarantaine, se hâte lentement. Il installe son attirail devant une lignée de canons couverts de cendres. Il recommence deux, trois, cinq, six, dix fois, il obtient enfin le bon éclairage, du relief, de la netteté.

Manque sur la photo suivante le député Louis Buchet, parti pour la frontière. La guerre franco-allemande fait rage, on est en 1870. Le reste de la famille Buchetd’Etoy prend la pose. La mère, le frère, la sœur, le fils, et tout à gauche, moustache en V et costume trois pièces, Auguste, le fondateur de l’Institution L’Espérance.

Ces deux clichés - au gélatino-bromure d’argent, sur papier albuminé - sont exposés en ce moment au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Deux pièces issues de la Collection iconographique vaudoise, fondée par Paul Vionnet.

MEL_VIONNET_Paul_Pont_Chaudron.jpgCe natif d’Aubonne est pasteur, il prêche à Pampigny, à Etoy. Au spirituel, il joint le matériel,il se passionne pour la photographie. A 12 ans, il prend ses premiers daguerréotypes. A 19 ans, il fabrique son propre appareil.Négatifs sur verre au collodion, tirages albuminés, aristotypes, cyanotypes. Plus scientifique qu’artiste, il immortalise ses amis, son village, sa cure, des vaches, un châtaignier, il tire le portrait de son père et un autoportrait (le premier selfie du district est né à Etoy en 1849 !). Il documente le patrimoine cantonal, comme la construction du Pont Chauderon (il grimpera aux échafaudages jusqu’à l’âge de 80 ans !). Il laisse un millier de négatifs…

Vertige, entre deux époques.

Se pratique aujourd’hui volontiers l’art phonéographique, comprenez : la photographie avec un téléphone. Les ados raffolent de «Snapchat», une application de partage d’images, qui les fait disparaître après quelques secondes. Chaque jour, 200 millions de photos sont ainsi échangées, puis supprimées…

Ephémères, à usage unique. Succession, juxtaposition, jamais fixation.

Devant moi, et depuis un siècle et demi, la famille Buchet prend la pose. Les yeux du père m’interrogent : Quel visage aura ton canton… dans 150 ans ?

 

03 octobre 2015

La salamandre et le bol de cornichons

La pluie efface la ligne blanche, la buée condamne le pare-brise, les essuie-glaces font ce qu’ils peuvent. Pas un chat, la nuit rien que pour nous. Suivre Vernier, Meyrin, Satigny, Russin, Dardagny, une petite route à gauche, ralentir, ne pas les écraser (les pneus sont leur pire prédateur), garer chez le vigneron Stéphane Gros, autoproclamé « L’ami Gros », mettre les bottes, la lampe frontale et filer dans la nature.

Ailleurs, il faut chercher longtemps. Ici, quelques mètres suffisent, on a su ne pas polluer le ruisseau des Charmilles, et la voici, notre première salamandre tachetée !

Son corps noir, ses taches jaunes, un vrai jouet d’enfant. La peau épaisse, huileuse. Une démarche lente, pataude. Elle ne craint pas les prédateurs, comme le hérisson et ses piquants, comme la tortue et sa carapace. Elle a juste derrière les yeux de petits points noirs, ce sont des glandes à poison. De face, elle a une tête de grenouille. Je suis un batracien, pas un reptile !, semble-t-elle dire, mais elle ne dit rien, car contrairement à ses cousins les crapauds, elle ne fait pas de bruit.

La seconde salamandre est visiblement enceinte. La troisième est toute petite, probablement née dans l’année. La quatrième et la cinquième se promènent, elles chassent l’araignée, le ver de terre. Elles relèvent exagérément les pattes pour enjamber les feuilles d’automne.

La sixième, la septième, il faut profiter. Au premier gel, elles hiberneront.

La huitième. Animal mythique que l’on croyait résistant au feu. La vérité est moins romantique : on a simplement dû en voir une, surprise alors qu’elle hivernait dans du bois mort, s'échapper d'un foyer de cheminée.

La neuvième. Animal mythique, surtout en Suisse romande, où elle a donné son nom à une revue.

La dixième. Animal mythique figurant sur l’emblème royal du roi François Ier, et sur la liste rouge des espèces menacées…

IMG_6100.jpgLe chant du ruisseau, de la pluie. La silhouette des arbres, comme dessinée à l’encre de Chine. Et soudain… tiens… une salamandre… toute jaune.

De dieu de dieu ! Pour « L’ami Gros », c’en est une, de découverte ! Il n’y croit pas. Je lui montre une photo sur mon téléphone. Il n’en avait jamais vu de pareille !

Pour le coup, il cesse son va-et-vient entre le pressoir et les cuves, il cesse aussi de râler contre les drosophiles, et nous serre son merveilleux pinot noir, la cuvée « Salamandre Tachetée », étiquette élégante, noire comme la nuit, des taches suggestives rappelant le corps en mouvement d’une salamandre, 2012, le millésime gravé sur le dessus du bouchon.

Hilare, il nous montre sur son téléphone la vidéo Youtube d’un ami vigneron qui prouve qu’il est possible de boire du chasselas vaudois avec un plat valaisan. En le versant dans un bol de cornichons…

Je m’en fous, j’ai vu une salamandre toute jaune.