06 avril 2017

Jamais entendu parler de Saint-Kilda ?

st-kilda-dun.jpgGoogleMaps vous propose sept minuscules confettis mal découpés, sur un fond bleu azur. Il faut dézoomer trois fois pour voir apparaître d'autres terres, plus proches, des îles écossaises, à trois heures de haute mer, si la météo est bonne.

Ils s’appelaient MacDonald, Ferguson, MacCrimmen, Gillies ou MacQueen. Ils n'avaient jamais rien vu d'autre que l'archipel de Saint-Kilda. Ils chassaient le fulmar au lasso, elles filaient la laine de leurs moutons. Des hivers de huit mois, de la brume, des orages, pas un seul arbre, de la tourbe, des rochers tranchants...

... et pourtant, un bout du monde qui laisse songeur: autarcique, égalitaire, sans chef ni loi, sans argent ni impôts, sans armes.

En 1930, les 36 derniers Saint-Kildiens se résignent à rompre le lien du sol, à trahir les aïeux. Ils demandent leur évacuation au Secrétaire d'Etat pour l'Ecosse, parce que l'hiver est trop rude, parce qu'il n'y a plus à manger, parce qu'il n'y a plus de jeunes, parce que… «ce n’est plus possible».

Bulliard_reduit.jpgAujourd’hui, ces îles sont un sanctuaire labélisé UNESCO, foulé par des militaires, des ornithologues et quelques touristes réalisant ce «voyage d’une vie», comme l’auteur fribourgeois Eric Bulliard qui signe avec L’adieu à Saint-Kilda un excellent premier roman.

Roman ? Parlons plutôt de quinze chapitres mêlant récits historiques, envolées romanesques et carnet de route, puisque l’écrivain porte tour à tour ses deux casquettes, de journaliste et surtout d’auteur. «Même si la base historique de ce livre est réelle et fondée sur cette documentation [deux pages de bibliographie], les dialogues, certains faits et personnages relèvent de la fiction», avoue-t-il dans l'épilogue.

sk5.jpgSon décor est solide. Eric Bulliard aime de toute évidence les sources de première main, les traces écrites, ces documents porteurs d’âme. Il puise son inspiration dans un cliché noir-blanc de 1880, un article du London News, du Glasgow Herald, le journal intime d’un enseignant nommé George Murray ou l’inscription gravée sur une tombe de l’île.

Ses personnages aussi sont consistants. Empathique à l'extrême, l’auteur questionne leur quotidien, élémentaire, répétitif, pieux, digne, taiseux. Que se sont-ils racontés, entre eux, pendant tant d’années ? Pouvaient-ils imaginer qu’une autre vie était possible ? Etaient-ils heureux ?

Enfin, le récit de son expérience sur l’île (un voyage qui a l’audace de ne durer qu’un seul jour !!!) nous épargne l’habituelle prose arrogante de l’écrivain-voyageur. Pétri d'autodérision, Eric Bulliard laisse une place au sac à vomi, à la pluie continue, à la brume qui couvre ces paysages de carte postale, aux pantalons Northface trop grands et aux sangles d'un sac mal ajustées. Il trouve ainsi son rythme, un souffle, une alternance entre anecdotes hyper réalistes et commentaires moqueurs.

Les pages les plus percutantes racontent les journées qui précèdent l’évacuation : la difficile prise de décision (magnifique premier chapitre!), le silence pesant du dernier repas, les enfants qui jouent à la lumière du dernier coucher de soleil, la dernière marche vers le débarcadère, les baluchons, les moutons et ces 36 Saint-Kildiens qui s'en vont pour de bon, le 29 août 1930 à 8 heures du matin : «la fin d’une civilisation, la fin d’un monde, la fin d’une utopie».

« Dans chacune [des maisons], ils ont laissé une Bible, ouverte aux pages de l’Exode, et une poignée d’avoine. Ils ont ranimé les foyers de tourbe. Ils brûleront quelques heures. Après, pour la première fois depuis des milliers d’années, le feu s’éteindra sur Saint-Kilda. »

 

Journaliste à La Gruyère, Eric Bulliard rejoint, avec L’adieu à Saint-Kilda, la famille des écrivains critiques littéraires (Julien Bürri, Anne Pitteloud, Anne-Sylvie Sprenger) ; il se fond surtout - en compagnie d’Aude Seigne, Alexandre Friederich, Bruno Pellegrino ou Philippe Rahmy - dans la rafraichissante et nouvelle vague des écrivains-voyageurs suisses !

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Eric Bulliard, L’adieu à Saint-Kilda,

L’Hèbe, 2017, 239 pages.

03 avril 2017

De retour à la campagne

On se dit : tout de même, fini le choix entre dix théâtres, dix salles de concert et une foule de potes potentiels, finies les sorties à l’improviste, finis le sourire des mendiants, le vertige des passantes, la démarche flottantes des banquiers et des toxicos, le boucan, les cris, la vie quoi !

On se dit : Suis-je vraiment prêt pour prendre une retraite anticipée, commettre un suicide social ?

Et puis c’est là, après une dizaine d’années passées à Lausanne… et quel bonheur.

Se faire réveiller le matin par un silence assourdissant, ou le choc des fronts de cinq moutons qui broutent et luttent dans un petit enclos voisin. Ouvrir de vieux volets craquelés et voir un champ qui respire profondément, un château enfantin avec son donjon et ses quatre tourelles, un lac, un ciel immense et de la neige qui deviendra bientôt printemps.

Avoir de la nature qui pousse juste de l’autre côté de la porte-fenêtre. Dans un jardin (encore) en friche, découvrir, avec le retour des beaux jours, de belles couleurs du côté d’un prunier d’ornement, d’un pommier du Japon et d’un forsythia. Surprendre, entre des herbes folles, du thym citronné, du romarin, de la ciboulette, de la sauge et de la menthe marocaine. Finir de remercier le précédent locataire pour les framboises, les mûres, les groseilles et les fraises à venir.

Ne plus devoir faire trois fois le tour d’un quartier de rues à sens unique pour trouver une place bleue réservée pour les macarons C ; vivre sans rideaux simplement parce qu’il n’y a plus cinq étages d’êtres humains qui entourent l’appartement ; saluer chaque jour mon voisin Gilbert dans sa belle salopette rouge ; avoir une porte qu’on ne fermera pas souvent à clef ; tailler une vigne grimpante qui pleure à grosses gouttes ; se coucher dans l’herbe ; admirer les Alpes qui rosissent le soir.

Alors oui, plus de boulangerie, plus de grand magasin, plus de Poste, plus de librairie, plus l’embarras du choix entre un bistrot bobo, une pinte vaudoise et un café vegan-friendly…

Mais un petit chemin de fer dont la petite gare est plantée au milieu d’un champ, et puis un étonnant self-service 24 heures sur 24 pour d’excellents poulets fermiers, une cabane de pétanque mondialement connue (dans la région), un café ouvert un soir par semaine et le Domaine du Moulin qui a pour devise « drink, live, laugh »…

En fait, durant les jours qui ont suivi le déménagement, une seule chose m’a vraiment perturbé. Mon village vit hélas avec son temps. Inutile d’aller acheter du lait directement chez le paysan voisin : il n’y a plus d’éleveurs bovins ici.

Pour montrer une vache à ma fille, il faut aller jusqu’au village voisin.

Et peut-être faudra-t-il bientôt aller beaucoup plus loin, puisque la moitié des producteurs d’« or blanc » de mon canton prévoient de vendre leur cheptel d’ici cinq ans…

A quand des « berlingots équitables », comme il s’en vend en France ? Quand nous donnera-t-on enfin la possibilité d’acheter notre lait à son prix juste ?

02 mars 2017

Février à la vigne

Il taille, son nom de famille vient de Toscane mais l’accent, lui, est bien vaudois. Il taille avec des écouteurs dans les oreilles, il écoute France Culture, «Les chemins de la philosophie», l’émission lui parle de Friedrich Nietzsche. Il aime tailler : «C’est le seul moment de l’année où je domine la vigne». Il dit que la taille, c’est comme le foot : «L’œil doit précéder le geste». Lorsqu’il entend l’hymne italien avant un match de la Squadra azzurra, il a des frissons, c’est pour cela qu’il n’a jamais demandé sa naturalisation.

zoom_LivreFredericRouge.jpgElle taille en se remémorant l’Australie de ses 18 ans, la Patagonie de l’an dernier. Elle taille en rêvant de sa prochaine évasion. Elle se sent libre malgré tout parce que la seule patronne qu’elle tolère, c’est la nature. Elle se réjouit que la vie reprenne ses droits, que la vigne pleure et se peuple à nouveau de mésanges, de pinsons, de salamandres, de lézards et de couleuvres noires.

Il taille l’un des vingt-six cépages qu’il a planté comme les vingt-six lettres de l’alphabet. Des moutons broutent entre les lignes. Il veut que sa vigne soit heureuse, il pense que l’engrais, c’est de la poudre à canon, il en veut aux «dealer de pesticides». Pour lui, le vin est le meilleur moyen qu’ait trouvé l’homme pour faire parler la terre.

Elle taille, elle était la première maman à la garderie ce matin, elle sera la dernière ce soir. C’est pour cela qu’elle vient d’engager un manœuvre. Quand son frère est né, le grand-père a dit : «Je peux mourir tranquille, il y aura un héritier». Quand elle a décidé de reprendre le domaine, à l’âge de 15 ans, son père l’a mise en garde : «Tu sais, ce n’est pas vraiment un métier pour les filles».

Il taille, il ne vient pas d’une famille de terriens, il était consultant à l’UBS. Il a d’abord dû convaincre ses parents, pour qui la vigne était un loisir accessoire. Il taille mais il dit qu’il sculpte. Le cep est un patrimoine à transmettre. Il visite chaque souche et s’excuse du mal qu’il leur fait. Il n’utilise pas de sécateur électrique. Il taille en conservant un «bois de respect». Il dit qu’il a de plus en plus besoin de l’hiver, que c’est une saison qui le régénère.

Elle taille, elle vit à deux cents à l’heure, toujours entre deux feux, entre son métier de vigneronne et ses obligations de mère. Son mari fait plus facilement la part des choses. Tous deux se sont rencontrés à l’école de Changins. Ils aiment dire qu’ils font chambre commune mais domaine à part. Selon elle, l’élevage du vin ressemble à l’éducation des enfants : «On ne le modèle pas à son image, on pose les limites puis on laisse faire». Dans sa cave souterraine, l’un des quatorze tonneaux de chêne porte le nom de son fils. Elle dit que le nettoyage de ces tonneaux, c’est son Weight-Watcher : « Si je parviens à y entrer, c’est que j’ai conservé ma ligne».

Il taille, il est né le premier jour de la vendange 1980, une «crouille année». Sa fille est née le premier jour des dernières vendanges. Il hésite encore à donner son prénom à la cuvée. Il me montre une affiche prévention datant de 1900 : «Que donner à boire aux enfants ? Du vin plus ou moins coupé selon l’âge, à partir de 4 ans. Pour les adultes, de 0,75 à 2 litres de vin par jour.»

12 janvier 2017

Mots nouveaux pour neiges d’antan

On lit, on est concentré sur une tâche d’intérieur, soudain on relève la tête et c’est là. De l’automne à l’hiver en moins de temps qu’il faut pour l’écrire. Certes avec un mois et demi de retard sur le solstice mais tout de même, waouh ! Le ciel était vide et il est plein. On est passé à côté du bulletin météo et ça nous tombe dessus, comme ça, sans prévenir.

J’arrête tout pour la voir tomber, cette neige qui finit par tenir sur les toits des immeubles et des voitures. Même l’asphalte reçoit son absolution. Tout cela se passe de l’autre côté de la vitre mais ça suffit, ça apaise, les démarches des passants ralentissent, la ville fait silence.

Dans ma rue – même si un carambolage sur l’A3 impliquant une cinquantaine de véhicules vient de faire 17 blessés dont trois enfants et même si un randonneur de 28 ans a perdu la vie en début d'après-midi dans une avalanche au-dessus d'Ovronnaz - il y a de la magie, des combinaisons d’hiver, des moufles, des joues rouges, une bataille de boules de neige, un bob à volant dans un coffre, des citadins qui rentrent triomphalement chez eux avec une paire de ski sur l’épaule et – malgré les pelles à neige et les grattoirs pour pare-brise – une fine pellicule de joie recouvrant le tout.

Alors voilà, j’ai voulu mettre un peu de tout cela ici. Mal m’en a pris. Page blanche. Impossible à noircir. Des poésies de sapin de Noël, de vieux souvenirs qui n’intéressent que moi, rien de plus.

Comment transcrire le choc des premières secondes où le froid s’empare de nous ? Les Tibétains ont un mot pour cela : Achu. Nous pas.

Les Néerlandais ont Uitwaaien, marcher dans le vent.

Les Russes, Khalyava, jouir de quelque chose que l’argent ne peut offrir.

Les Iraniens, Kashr, montrer ses dents en riant.

La langue française est trop cérébrale, conceptuelle, elle ne sait pas parler des petits plaisirs. Pour nommer la neige, elle n’a qu’un mot, Neige.

Les Québécois ont  Floconnerie, chute de neige paisible et sans vent, Névasse, neige fondante et souillée, Peaux de lièvres, gros flocons de neige humide, Poils de lièvre, neige légère…

Mais quel dénuement en comparaison des Inuits !

Vous souhaitez évoquer la première neige de l’année ? Apinngraut.

Les flocons qui tombent en spirale ? Perquservigiva.

La neige qui craque sous les pas ? Qiqiqralijarnatuq.

La neige épaisse et molle sur laquelle il est ardu de marcher ? Maujaq.

Celle déposée sur les vêtements ? Ayaq.

Celle qui se prend dans les cheveux ? Sukerksineq.

Une fine pellicule de neige qui dissimule un piège ? Miligaq.

De la neige qui sert à boucher le trou d’un igloo ? Nargrouti.

De la neige tassée et gelée à l’endroit où un chien a dormi ? Aoktorunrzeq.

Et un trou formé par un jet d'urine ? Qorktaq...

Pour sortir de la gonfle et débuter cette année moins démunis que la précédente, voilà des propositions de néologismes pour les dix définitions ci-dessus :

Primmaculée, spiralaine, flocron, herminasse, étole-des-neiges, pélikühl, guet-ablanc, emplâtre, blancouette et perce-neige.

25 novembre 2016

Et sinon, vous faites quoi dans la vie ?

12b43b1bb501d4dbf484e74ad1e751ba_f593.jpgDu 21 juin 2015 au 21 juin 2016, l’auteur neuchâteloise Antoinette Rychner a consacré une trentaine d’heures hebdomadaires à décrire ce qu’elle voyait par la fenêtre d’une roulotte garée dans son jardin, à Valangin. Une roulotte aménagée en bureau d’écriture - panneau solaire pour l’ordinateur, réchaud à gaz pour le café et poêle à bois pour l’hiver - une chambre à soi, comme le préconisait Virginia Woolf.

Une année pour un livre : Devenir pré.

De la prose nombriliste ? Il faut attendre la page 73 pour surprendre un je, et l’auteur s’excuse illico. Un exercice de style stérile ? Plutôt la preuve que la contrainte libère. Un art docile, immobile ? En notre ère de dispersion et de distraction, un acte de résistance, de désobéissance.

Elle s’acharne à voir, écouter, sentir. L’aulne, le frêne, les pissenlits, les reines-des-prés, surtout le vieux tilleul, devenu personnage dès la page 14, qui durant l’automne « perd la parole avec la dignité d’un Monsieur âgé à qui beaucoup de choses seraient devenues égales ».

Elle consulte Les oiseaux de nos régions et questionne les végétaux : « Tige simple, ou rameuse ? Rameuse. Couleur ? Jaune. Observer les feuilles – ça pourrait bien être un sénéçon ». Elle réalise ensuite son erreur, « comme si désigner ainsi de façon pseudo-savante scellait une séparation entre sujet observant et phénomène observé, une forme d’appropriation ou même de domination ».

topelement.jpgPapillon, grillon, limace, coccinelle, renard, taon, buse, chevreuil, chauve-souris, rouge-queue, cadavre de campagnol creusé aux intestins par un scarabée, sitelle, pinson, et puis un lièvre : « Alors comme ça, il en vit par ici, il en passe pour de bon à moins de cent mètres du lit où l’on dort ».

Par franchise, sa prose héberge un chat, des vaches, la Twingo jaune du facteur, une bossette à purin, des pétards du 1er août, la rumeur de l’autoroute et un écriteau : Valanginoises, Valanginois, votez NON à la fusion.

Elle nous ouvre aussi les portes de sa petite fabrique d’écriture. Les doutes artistiques se mêlent à de plus triviales préoccupations : « Par ses deux vus, What’s app m’indique qu’est bien parvenu à l’aînée ce message qui demandait de cuire en arrivant, avec les céréales de son choix, les deux légumes subsistant dans le bac du frigo ».

Dossier de subventions, discours pour le Prix suisse de littérature, tribune pour la rétribution des auteurs. Et toujours cette question : « Et sinon, vous faites quoi dans la vie ? Mère de famille, d’accord, mais sinon ? ».

Le 12 juin, elle va écouter une sœur de plume, Samar Yazbek : Si je retourne en Syrie, on m’égorge ! Elle se voit alors dans sa roulotte, inoffensive, démunie face à l’actualité, des migrants morts dans un camion par asphyxie - 59 hommes, 8 femmes 01.jpget 4 enfants - les attentats du 13 novembre…

Dans son pré, la Beauté subsiste, malgré tout. Antoinette Rychner est son indispensable porte-parole.

Antoinette Rychner, Devenir pré,

éd. d'Autre Part, 184 p.

Photos : Mario del Curto et Odile Meylan.

18 novembre 2016

Le dernier livre de Pierre Baumgart !

Demandez-lui, peut-être vous le montrera-t-il, ce petit carnet noir avec une étiquette comme on en collait sur les cahiers d’écolier, ce sont ses premières archives. Sur la première page, une date : 10 juillet 1980. Pierre a 11 ans, il note avoir observé aux Étoles, près de Jussy, dans la campagne genevoise, une pie-grièche écorcheur, une buse variable et déjà… un milan noir.

Trente-six ans ont passé, juillet 2016, vous buvez le café dans son atelier de gravure, en plein centre-ville, quand soudain… le chant du milan noir ! Pierre sourit, c’est la sonnerie de son téléphone.

Comment dire.

ce-couple-de-milans-noirs-renovent-1800x1136.jpgÀ 14 ans, Pierre faisait son premier voyage ornithologique, en Scandinavie. Puis ce fut l’Espagne pour les loups, les Pays-Bas pour les oies sauvages, la Norvège pour les combattants, la Roumanie pour les ours bruns, les îles Shetlands pour les loutres, le Canada pour les baleines, le Spitzberg pour les ours blancs, dernièrement le Costa Rica pour les tortues luth.

Aujourd’hui, Pierre croque volontiers la faune de sa ville natale, des animaux dont tout le monde se contrefout puisqu’ils ne sont ni mythiques ni exotiques, pas même menacés, et gratuits. C’est le contraire du wild-budiness des voyages naturalistes et des documentaires animaliers.

Entre mars et juillet, depuis six ans, vous le verrez ainsi presque tous les jours installer son télescope à trépied à cinq minutes à pied de chez lui, sur une passerelle piétonne qui enjambe le Rhône, reliant le quartier de Saint-Jean au Bois de la Bâtie. Il dessine « sa » femelle milan noir. C’est qu’il entretient avec elle une relation suivie. D’année en année, il consigne sous forme de croquis chaque étape de sa vie, le retour en Suisse, les réparations du nid, les parades, la couvaison, le nourrissage.

Il retrouve l’émoi de ses 11 ans, quand son champ d’observation se limitait à son quartier, sa campagne, qu’il commençait à reconnaître les oiseaux, à leur donner un nom, un sexe, un âge, à apprendre leurs cris, leurs habitudes de reproduction, leur zone de migration.

La discrète femmelle qu’il voit dans sa lunette voyage à sa place. Deux fois par année, elle parcourt 4’000 kilomètres, en solitaire, sans assistance extérieure. Elle a côtoyé des flamants roses, des cachalots, des dauphins, des girafes, des crocodiles, des gazelles, des babouins, des hippopotames…

Elle est un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique, deux continents irréconciliables, un symbole fort en cette époque de méfiance envers les flux migratoires.

Un symbole si fort que Pierre n’a pas résisté à la suivre, en France, dans les Pyrénées, en Espagne, au détroit de Gibraltar, jusqu’au Sénégal oriental, dans le Parc du Niokolo Koba.

Il est revenu avec des centaines de croquis, quelques aquarelles et une question destabilisante : Le milan noir est-il un oiseau européen qui gagne l’Afrique pour fuir l’hiver ou un oiseau africain qui rejoint sa savane au plus WEB_Milan-Noir.jpgvite après avoir niché dans des pays plus tempérés ?

 

Pierre Baumgart, En suivant les milans noirs,

édition Terre&Nature, décembre 2016.

03 novembre 2016

Le Goncourt morgien

9782842301095FS.gifEn quête de témoignages sur les vendanges de jadis, je tombe sur un ouvrage illustré de Bernard Clavel, tiens…

… ce nom... oui ! En 1981, l’écrivain français Bernard Clavel posait ses valises à Morges. Un séjour de quatre années assez marquant pour qu’il choisisse plus tard de déposer toutes ses archives à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne.

Livre phare de sa bibliographie, Les fruits de l’hiver raconte la tragédie ordinaire de parents âgés, sous l’Occupation, sans nouvelle de leur fils résistant. Prix Goncourt 1968 !

MR_Clavel_03.jpgA Morges, il écrit La lumière du lac, un roman retraçant l’histoire des migrants francs-comtois ayant dû fuir la peste et la guerre en 1639. Ils s’en vont à pied, affrontent la neige, la faim, les loups. L’espoir est grand, passant la frontière suisse et arrivant sur les rives du lac Léman, de trouver enfin un havre de paix. A Morges pourtant, ils ne sont pas les bienvenus. On les parque dans un village isolé où ils tentent tant bien que mal de recommencer une nouvelle existence...

Détachons-nous de la honte de ce très lointain passé… et revenons à nos Vendanges !

Clavel a 16 ans en 1939, il récolte le raisin dans son Revermont natal : « Il faut croire que la vigne est dotée d’une force secrète, car dès les premiers jours, en dépit de la fatigue, de la souffrance, je me suis mis à l’aimer ».

Il convainc très vite le vigneron de l’engager pour l’année. Il frotte l’intérieur des tonneaux, bûcheronne, taille des échalas, soigne la jument, arrache, laboure, plante, taille, effeuille : « Jamais encore n’avais-je autant regardé la terre et ce qu’elle porte de beauté ».

Bernard Clavel décrit une époque où, avant les saints de glace, des hommes se relayaient pour veiller la nuit, et sonner les cloches de l’église en cas de gel ; on conservait alors les sarments dans les vignes pour pouvoir rapidement leur bouter le feu...

A la fin du livre, une phrase anodine me bouscule et laisse comme un goût de vinaigre : « Je n’avais jamais le temps de lire car, le soir, la fatigue m’écrasait avant même que je m’écroule dans mon lit ; une poésie entrait en moi qui n’avait pas grand-chose en commun avec celles que je trouvais dans les livres. »

28 octobre 2016

Partez voir les bêtes !

Rares sont les ouvrages qui trouvent les bons mots pour dire la « beauté insolente » du monde. La jeune auteur belgo-suisse Anne-Sophie Subilia y parvient dans un roman paru cette année : Parti voir les bêtes.

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Voilà un monde qui sent, pas la bougie parfumée, le petit veau encore tiède de l’après-midi, un monde qui s’écoute, pas le roulement des tronçonneuses, les clochettes à travers les carreaux de la bergerie, un monde qui se touche.

On referme ce livre avec, justement, une furieuse envie de partir voir les bêtes, comme le grand-père du protagoniste qui « s’enfonçait dans les bois, sans provisions ni rien, et revenait à la tombée du soir les bottes crottées et la couperose aux joues ».

L’intrigue est simple, elle ne suffit à faire le livre. Parti voir les bêtes, c’est d’abord une langue fabriquée pour le plein air et un regard sur ce qui nous reste de paysage.

Paysage sans paysan. Le grand-père, « avec sa main que les années dehors, les cordes et le savon avaient usées », dit d’une « voix pleine de fissures » au petit-fils : « C’est plus la peine que t’apprennes à te servir de mes outils, on vend la ferme ».

Paysage mité. Le village imaginé par l’auteur est caricatural, avec son rond-point, ses bus à deux étages, son champ de fleurs en self-service, sa petite école reconvertie en logements et ses gabarits pour futures maisons mitoyennes avec garage en sous-sol, jardin carré, piscine gonflable, robot tondeuse…

Il y a dans ce livre une déambulation qui rappelle celles du poète Philippe Jaccottet. Anne-Sophie Subilia lui a consacré un mémoire universitaire. Elle montre la même attention émerveillée aux éléments familiers, le même don de tout rendre précieux. Une mésange bleue ? « Douze grammes, et ça passe la nuit dehors ! »

Il y a des ingrédients du  nature-writting, un genre inspiré par l’écrivain-philosophe américain Henry-David Thoreau. L’environnement est un acteur à part entière, pas seulement un décor pour l’expérience humaine.

Il y a aussi du François Terrasson, ce grand questionneur de notre rapport à la nature, de notre perte du lien sensoriel avec elle, de notre obsession à la dompter.

Il y a surtout du Kenneth White, l’initiateur du concept de « géopoétique ». La jeune auteur a fréquenté à Montréal « La Traversée », une branche de l’Institut international de géopoétique. Elle en garde une perception globale du réel, alliant poésie et sciences exactes, soucieuse du corps autant que de l’esprit. Ainsi, le héros du livre devient, plus que le personnage central, un outil cher aux « géopoètes » : la marche.

« Ce pas agit et se faufile en toi. Tu lui confies ton errance. Il devine à ta place ce dont tu as besoin maintenant […] Ce pas vous rapièce, toi et la grosse masse ivoire thumb-large_subilia_140x210_102.jpgdu ciel. Ce pas comme une aiguille à coudre. Ce pas, qui est la plus ancienne conquête humaine ! »

Anne-Sophie Subilia, Partir voir les bêtes,

éditions Zoé, 2016.

Photo : Bertrand Rey

15 octobre 2016

Le cycle de la vigne, le cycle de la vie

Tout est allé si vite. L’impression que c’était hier. On avait bien fêté, bien mangé, bien bu, bien ri, même chanté, chacun était reparti chez lui. On avait la paix. On faisait de l’ordre, on remettait en état, on rangeait les choses à leur place. On allait prendre du bon temps, rester tranquille à la maison. Du temps vide pour peupler le présent d’avenir et de passé…

Tailler, parcourir toutes les lignes, une à une, visiter tous les ceps, un à un, des jours, des mois solitaires, célibataires, la grosse veste, les gros souliers, la bise noire contre la joue, la goute au nez, le silence feutré, le couinement du sécateur électrique et comme un goût de fil de fer au fond dans la gorge.

Espérer pourtant que l’hiver dure, dure encore, que la nature ne se réveille pas trop tôt.

Mais quand reviennent les couleurs, dans les champs, dans les vergers, dans les jardins, se surprendre à verser une larme. Comme la vigne.

La sentir souffrir en dedans, se déchirer, s’ouvrir, accoucher.

Le miracle des premiers bourgeons. Une odeur de miel et de tilleul.

La vie en est à ses balbutiements, elle s’ébat devant nos yeux. Elle est à peine là qu’on a déjà peur de la perdre, peur des saints de glace, peur des insectes, peur des champignons, peur du sec, peur tout simplement. On imagine tous les dangers, tous les prédateurs, on se prémunit, on anticipe, on pronostique, on regarde le ciel, on sonde les nuages, le vent, on estime la terre.

Un jour, elle fleurit. Il faut venir tout près d’elle et se pencher pour le voir.

Et puis le temps s’accélère, les jours grandissent, ils sont encore trop courts, il y a tant à faire, la vigne est une liane, elle pousse, elle pousse, tous les jours, elle ne fait que pousser, même la nuit, on en fait des cauchemars, on l’entend pousser, elle ne nous laisse pas dormir, on veut la maîtriser, la diriger, on lui court après, on est dépassé - ébourgeonner, effeuiller, égrapper, défeuiller - il y a tant à faire.

Un beau jour, on s’en veut, on s’aperçoit qu’on a fait qu’étouffer ses élans, ses envies.

Toute une vie contre-nature.

On a deux mois de torpeur pour laisser faire, attendre.

En secret, on craint encore, l’orage, la grêle, la pluie, le chaud, les étourneaux. On ferait n’importe quoi pour que rien ne lui arrive. On pose des filets. On tire contre le ciel. Sans trop y croire.

9900_Lavaux_vendanges_dezaley.jpgEt puis, ça devait arriver, c’est devant nous, devant vous, ça sent le fruit mûr, mature, gonflé, doré, adulte.

Dans quelques jours, il sera fin prêt, il sera là, on lui dira adieu, en haut de la ligne, à la va-vite, sans trouver les mots. Il y aura un grand bruit de moteur, il sera loin.

Et nous pas tant bien, un peu orphelins.

Le voilà dans d’autres mains.

Il vieillira bien ou mal, ma foi, on aura fait ce qu’on a pu.

Il ne nous restera que les couleurs de la dernière et plus belle des saisons.

Il vieillira bien ou mal, ma foi, on aura fait ce qu’on a pu.

Il ne nous restera que les couleurs de la dernière et plus belle des saisons.

23 août 2016

Un écrivain en pyjama se livre sur les quais

Charismatique, lumineux, pénétrant. Dany Laferrière. Le président d'honneur du Livre sur les quais est de ces auteurs que tout le monde apprécie. Il a commis des titres tels que Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer ou L’Art presque perdu de ne rien faire. Il siège pourtant à l’Académie française. Haïtien de naissance laferriere©Jf+Paga++Grasset_0.jpgmais québécois d’adoption, il écrit avec l’énergie des tremblements de terre et la quiétude de l’herbe qui sommeille sous des mètres de neige.

Si la foule du festival vous refuse de tailler une bavette avec lui, offrez-vous une soirée en tête à tête en dégustant son délicieux Journal d’un écrivain en pyjama.

Après trente années de métier, Dany Laferrière s’adresse à ses lecteurs. Il parle de l’art d’écrire, mais aussi de celui, indissociable, de lire. Il désacralise la création, ouvre le débat, lance des discussions, offre des conseils et prête à rire.

De la vague envie d’écrire au roman publié, toutes les étapes sont abordées : choix de la première phrase, peur de la page blanche, dosage des adjectifs (« prenez une machette, fermez les yeux, et taillez-moi cette broussaille. Enlevez un adjectif sur deux, et vous verrez mieux devant vous »).

C’est une ode à la simplicité (« quand vous cherchez depuis un moment à décrire la pluie qui tombe, essayez : il pleut »), à la sincérité (« on écrit le plus près de soi pos­sible, et c'est ce qui nous rapproche le plus des autres ») et à l’humour (« j’ai un ami qui, pour se mettre en train, a besoin de lire un écrivain si mauvais que ça lui donne l’impression de pouvoir faire mieux »).

C’est un ouvrage plein d’encouragements pour les jeunes auteurs, avec quelques piques adressées à ses collègues, dont vous croiserez quelques spécimen lors du Livre sur les quais :

« L’écriture est une étrange passion dont il faut retarder le plus longtemps l’explosion si on ne veut pas se retrouver, plus tard, avec un goût de cendre dans la bouche. Rien de plus terrible qu’un écrivain qui a terminé son œuvre trop longtemps avant sa mort ».